Bientôt reviewés par des IA ?

Alors que le recours à l’IA générative explose dans la recherche, la question de son utilisation pour le peer review se pose et les éditeurs n’ont pas tous la même réponse.

— Le 16 janvier 2026

Reviewer à l’aide de ChatGPT ? Avec le recours de plus en plus systématique à l’IA générative, le phénomène était inévitable. « Je lis d’abord le papier pour me faire mon propre avis, puis je demande à ChatGPT de me donner le sien. Parce qu’il est généraliste, il n’est pas capable de déceler des erreurs dans les graphiques ou les références, ni de juger de l’aspect novateur des résultats mais cela me permet de vérifier que je n’ai rien oublié dans mon rapport », nous confie un physicien, utilisateur de l’IA générative depuis déjà quelques années. Avant d’ajouter : « Je sais que je suis dans l’illégalité… » Car la pratique est actuellement non recommandée, voire interdite par les éditeurs, hormis quelques expériences audacieuses.

« Si une IA leur prémâche le travail, les reviewers mettent leurs cerveaux en veille »

Une employée d’Elsevier

Génération IA. Pourtant le peer review assisté par IA se généralise. Plusieurs sondages le confirment, le dernier en date publié par la maison d’édition Frontiers en décembre 2025 : plus de la moitié des 1600 chercheurs interrogés affirmaient y avoir eu recours  pour le peer review, un usage en augmentation pour un quart des répondants. Rédaction du rapport mais également analyse ou résumé du papier, détection de méconduites et évaluation méthodologique : voici les aspects sur lesquels l’IA générative semble le plus aider les reviewers. C’est en Asie et en Afrique et parmi les plus jeunes que le recours à l’IA semble le plus fréquent. Preuve ultime s’il en fallait encore que la pratique est entrée dans les mœurs : des auteurs cachent dans leurs manuscrits des prompts demandant à l’IA une évaluation positive. En juillet 2025, les auteurs de 17 preprints déposés sur arXiv ont été pris en flagrant délit, dont 14 provenaient d’universités asiatiques.

Soyez vous-même. Les réponses se multiplient : près de huit revues sur dix ont émis des règles à destination des reviewers, révèle une étude publiée dans Learned Publishing, interdisant pour la majorité d’uploader sur une plateforme d’IA les manuscrits, voire proscrivant son usage. Chez le géant de l’édition scientifique Elsevier, la politique est claire : « Les reviewers ne devraient pas téléverser un manuscrit soumis ou une partie de celui-ci dans un outil d’IA générative car cela pourrait violer la confidentialité et les droits de propriété des auteurs et, lorsque le document contient des renseignements personnellement identifiables, pourrait violer le droit à la protection des données », peut-on lire sur leur site. Une interdiction étendue au rapport de peer review qui contient les mêmes informations confidentielles : les reviewers doivent donc en principe les rédiger sans IA. Plus fondamentalement, ChatGPT et consort ne serait pas en capacité de produire un rewieving de bonne qualité : « La pensée critique et l’évaluation originale nécessaires à l’examen par les pairs n’entrent pas dans le cadre de cette technologie et il y a un risque que la technologie génère des conclusions incorrectes, incomplètes ou biaisées au sujet du manuscrit », estime la maison d’édition.

« Eliza ne fait pas d’évaluation directe de la qualité du manuscrit »

Zeger Karssen, CEO

Black mirror. Les mêmes arguments valent côté éditeurs : l’utilisation d’IA générative est proscrite pour la gestion des manuscrits, précise à la suite Elsevier. En revanche, des outils “boostés à l’IA” ont été développés en interne ou achetés par certaines maisons d’édition pour automatiser des vérifications systématiques comme le plagiat ou identifier plus rapidement des relecteurs pertinents. Des technologies qui aident le processus éditorial tout en respectant la confidentialité des auteurs, affirme Elsevier. La maison d’édition ne compte d’ailleurs pas s’arrêter là : « Nous continuons de développer et d’adopter des technologies maison ou sous licence qui respectent la confidentialité (…) des auteurs, des reviewers et des rédacteurs. » Mais la méfiance reste de mise : « Si une IA leur prémâche le travail, les reviewers mettent leurs cerveaux en veille », nous confiait en off une employée d’Elsevier. 

RDV au local. Springer Nature communique régulièrement sur le recours à des outils basés sur l’IA au sein de leurs processus éditoriaux. Deux outils ont été mis en place dès 2024 : Geppetto pour détecter les textes générés par IA et Snappshot pour la manipulation d’images et notamment leur duplication. Un troisième vérifiant la pertinence des citations a été ajouté en 2025. Springer Nature précise bien que ces outils sont là pour aider et alerter les éditeurs et reviewers mais que la décision reste bien aux mains d’humains, le tout dans le respect de principes éthiques. L’IA peut également permettre de détecter des erreurs dans les analyses statistiques, explique cette revue de la littérature sur le sujet en médecine. Des projets académiques dont InterText à l’université de Darmstadt explorent par ailleurs les possibilités de l’IA pour le peer review et quelques start up tentent leur commercialisation. 

« Les progrès fulgurants de l’IA permettront d’effectuer des évaluations de meilleure qualité qu’une grande majorité de reviewers »

Isaac Kohane, rédacteur en chef NEJM AI

Regard de sioux. Spécifiquement entraîné pour cet usage, Eliza a été conçu pour accélérer le peer review. L’outil était présenté par le fondateur de World Brain Scholar Zeger Karssen durant les journées de la Société française de physique en juillet 2025. Eliza aide apparemment les reviewers à produire leur rapport en offrant une analyse du manuscrit et des suggestions d’amélioration ; il accompagnerait également le travail des éditeurs en agrégeant les commentaires des reviewers et en les liant directement au papier. Mais son travail s’arrête là : « Eliza ne fait pas d’évaluation directe de la qualité du manuscrit » et la décision doit rester humaine. L’entreprise assure également que les données ne sont pas utilisées pour entraîner d’autres modèles. Des outils de vérification et d’amélioration du manuscrit juste avant soumission existent également pour les auteurs, certains proposés par les grandes maisons d’édition, d’autres payantes comme Paper-Wizard.

Top chrono. Pour les éditeurs ou les plateformes de preprint, la tentation est grande : l’IA générative permet un gain de temps énorme, dans un contexte où le nombre de soumission explose et où trouver des reviewers s’avère de plus en plus difficile. Alors que la plateforme arXiv annonçait fin octobre 2025 ne plus accepter certains types de manuscrits s’ils n’avaient pas été relus et acceptés par les pairs par peur de contenu de mauvaise qualité généré automatiquement, une autre voyait le jour à contre-courant : aiXiv. Cette dernière accepte en effet les articles co-signés par une IA générative et opère sa modération grâce à cette dernière : cinq agents évaluent les manuscrits soumis et, après un aller-retour auprès des auteurs, si au moins trois le recommandent, l’article est publié, expliquaient les auteurs dans un preprint déposé sur arXiv à l’été dernier. Le processus bat évidemment tous les records de rapidité : une à deux minutes pour générer les rapports, en comparaison de mois, voire d’années, traditionnellement. Une centaine de papiers ont été publiés à l’heure actuelle mais les fondateurs voient loin : plus de 50 000 publications sont espérées pour 2026.

« Si NEJM AI commence, les autres revues suivront »

Hervé Maisonneuve

Les sirènes. Une revue a également cédé aux chants de l’IA : NEJM AI, du groupe publiant le prestigieux New England Journal of Medicine. Son rédacteur en chef Isaac Kohane l’annonçait en septembre 2025 : les progrès fulgurants de l’IA lui permettront, bientôt, de réaliser « des évaluations de meilleure qualité qu’une grande majorité de reviewers ». Sans conflits d’intérêt ni tentatives de manipulation de citation. Un processus “fast track” est donc proposé aux auteurs : un éditeur évalue lui-même le manuscrit, demande à deux IA génératives différentes – GPT5 et Gemini 2.5 – leurs avis, puis présente le tout devant l’équipe éditoriale. Comme l’expliquait un édito publié fin novembre 2025, les deux premiers papiers ont été acceptés en sept jours – vous avez bien lu – et les auteurs doivent répondre point par point aux rapports, qu’ils proviennent d’humains ou d’IA. Le tout dans la plus grande transparence : les prompts et les réponses de l’IA sont publiés pour que les lecteurs puissent « juger par eux-mêmes de la qualité des évaluations. » L’assidu observateur Hervé Maisonneuve en titrait sur son blog : « Si NEJM AI commence, les autres revues suivront. » Alors, serez-vous bientôt reviewés par des IA ?

Des détecteurs de peer review générés par IA ?

Que l’on soit pour ou contre, lutter contre l’utilisation d’IA générative s’avère compliqué en l’absence de détecteur à 100% fiable – voici au passage un un guide pour les reconnaître à l’œil nu. Les outils existants donnent en général une probabilité que le texte soit généré par IA. L’un d’entre eux, Pangram, a analysé les 70 000 rapports d’évaluation d’articles soumis à la prestigieuse International Conference on Learning Representations, qui avait autorisé le recours à l’IA générative uniquement comme une aide. Résultat : un rapport de peer review sur cinq avait été entièrement généré par IA, alors que 60% des manuscrits soumis avaient été majoritairement écrits par des humains. Une analyse plus fine révèle que les rapports générés par IA étaient moins critiques et moins concis et ironie de l’histoire, l’IA semble plus sévère avec les papiers rédigés par IA. Que faire ? Annonçant un taux de faux positifs très bas, Pangram ne recommande tout de même pas de punir les reviewers sur la base des résultats de leur outil. Pour vérifier que les reviewers lisent bien le manuscrit, les auteurs – français – de cet éditorial du Journal of Neuroradiology ont eux carrément proposé que les auteurs cachent une phrase hors contexte, à identifier par les reviewers. Prêt·e pour la chasse au trésor ?

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