De l’IA à la médecine, en passant par la quantique ou le spatial, la Chine se bat aujourd’hui pour la première place mondiale en science. Dans le même temps, l’administration Trump mène une guerre ouverte contre les plus prestigieuses universités des États-Unis qu’il désigne comme le berceau d’une idéologie “wokiste”. Un bras de fer qui rebat largement les cartes du jeu scientifique et fait vaciller les certitudes occidentales : « Le cas de la Chine nous montre que la science d’excellence ne repose pas nécessairement sur une démocratie mais sur un soutien politique fort », pointe Caroline S. Wagner chercheuse spécialiste des politiques scientifiques internationales à l’Université d’État de l’Ohio.
« Le cas de la Chine nous montre que la science d’excellence ne repose pas nécessairement sur une démocratie »
Caroline S. Wagner, politiste (université de l’Ohio)
Bibbidi-Bobbidi-Boo. L’émergence de la Chine sur la scène scientifique mondiale ne tient pourtant pas du miracle. Portées par la volonté du gouvernement chinois de faire du pays une puissance de premier plan, les sciences et technologies du pays bénéficient de moyens financiers considérables. Un rapport d’information du Sénat publié le 17 décembre 2025 en fait état : entre 2007 et 2023, les dépenses chinoises en recherche et développement (R&D) ont été multipliées par cinq, quand celles des États-Unis ou de l’Union européenne n’ont augmenté respectivement que de 75% et 50%. Alors que la France a sans le dire renoncé à atteindre son objectif de passer la part des 3% de son PIB consacré à la R&D, celle de la Chine est passée de près de 0,9% en 2000 à 2,6% en 2023. Soit près de 510 milliards d’euros. Des investissements qui débouchent inévitablement sur une montée en puissance des universités chinoises et de leur influence dans le monde académique. Leur domination dans certains classements universitaires en témoigne. Dernier exemple en date : l’édition 2025 du classement de Leiden qui place dans le top 10 huit institutions chinoises dont deux en tête de liste, devant la prestigieuse Harvard.
Livres d’histoire. La fin des années 70 marquent un véritable tournant pour les sciences du pays. À la sortie de l’ère maoïste — particulièrement hostile pour les universités chinoises —, Deng Xiaoping fait de la science et du développement technologique un objectif absolu : « Il apparaît alors comme une solution pour sortir le pays de la pauvreté et le propulser sur la scène internationale », explique la chercheuse. S’ensuit une période de reconstruction et consolidation de l’écosystème universitaire — basé sur le modèle occidental — lors de laquelle les sciences chinoises s’internationalisent : « Envoyer des scientifiques se former à la recherche de pointe dans les pays occidentaux, notamment aux États-Unis, a été un élément important de leur politique », poursuit Caroline S. Wagner. Le deuxième tournant s’opère en 2015 : la Chine acte dans son 13ème plan quinquennal son ambition de devenir un leader scientifique d’ici 2050. Par la suite, des investissements massifs ont été injectés dans les universités, de nouveaux laboratoires sont sortis de terre, les scientifiques chinois ont été poussés à s’impliquer à l’international et « des protections fortes ont été mises en place sur la propriété intellectuelle », explique Caroline S. Wagner. Avec évidemment certaines disciplines privilégiées : les sciences dites “dures” et de l’ingénieur, le spatial, le nucléaire, les technologies quantiques ou encore l’intelligence artificielle.
« La Chine ne se situe plus seulement dans la perspective d’un rattrapage, elle cherche à dépasser les pays développés »
André Gattolin, ex-sénateur
Aie Confiansssss. À cette volonté de devenir une puissance scientifique majeure se greffe inévitablement aujourd’hui une volonté d’attirer les meilleurs chercheurs avec la promesse de conditions de travail et de rémunération avantageuses. « Elle ne se situe plus seulement dans la perspective d’un rattrapage vis-à-vis des pays développés mais elle cherche à les dépasser », écrivait un rapport d’information de l’ex-sénateur André Gattolin sur les influences étatiques extra-européennes dans le monde académique français. Le rapport fait état de plus de 200 programmes de recrutement au sein du pays, le plus connu d’entre eux étant celui des « 1000 talents » lancé en 2008. Certains pans de la recherche chinoise, comme la quantique, auraient ainsi été presque intégralement « importés depuis l’étranger via ce programme ». Ces politiques de recrutement ne sont évidemment pas propres à la Chine — elle s’est notamment inspirée du modèle états-unien — mais « dans le cas chinois, elles se mêlent aux politiques d’influence et d’espionnage », explique le rapport d’André Gattolin.
Réaction en chaîne. S’il est difficile de mesurer l’impact réel de ces programmes, une étude états-unienne publiée dans la revue PNAS, estime qu’entre 2010 et 2021 près de 12 500 scientifiques d’origine chinoise ont quitté les États-Unis pour la Chine. Et avec le retour de Trump à la Maison Blanche, la liste ne fait que s’allonger. Les médias chinois font d’ailleurs régulièrement (et fièrement) état des arrivées de scientifiques internationaux — notamment sino-américains — sur les campus du pays. Courrier international en cite quelques exemples mais vous pouvez aussi l’observer directement sur dans la rubrique Science du South China Morning Post. Pour la France, le think tank australien Australian strategic policy institute (ASPI) estime dans un rapport daté d’août 2020 qu’un millier de chercheurs pourraient avoir été recrutés depuis 2008. Un constat similaire pour le Royaume-Uni ou en Allemagne. Un chiffre difficilement vérifiable face aux complexités de l’administration chinoise.
« Nous nous occupons des financements, vous vous occupez de la recherche »
Un message de recrutement chinois
Bruit de fond. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que de nombreux chercheurs français sont aujourd’hui régulièrement confrontés à ces politiques. Par exemple par des mails annonçant le passage d’une délégation chinoise dans les locaux de l’établissement et les invitant à venir s’informer des offres de recrutements. « J’en reçois un tous les trois mois », estime Armelle Rancillac, chercheuse en neurosciences au Collège de France. Ou par la présence de stands dans les congrès scientifiques où les chercheurs sont aguichés par un argument simple mais efficace : « Nous nous occupons des financements, vous vous occupez de la recherche ». « Quand on sait combien les tâches administratives accaparent le travail de chercheur en France, le message a évidemment une résonance particulière », explique Armelle Rancillac, qui admet pourtant ne connaître aucun chercheur à ce jour ayant décidé de sauter le pas.
Si bémol majeur. Car malgré tout, l’appel de pieds des établissements chinois aux cerveaux internationaux peine encore à porter ses fruits. « Ce que les universités chinoises n’ont pas et qu’elles ne peuvent pas créer en un claquement de doigt, ce sont les traditions séculaires de la vie académique et intellectuelle des pays occidentaux », explique Caroline S. Wagner. Et notamment une longue tradition de recherche fondamentale qui garantit encore aux universités états-uniennes ou européennes un plus fort pouvoir d’attraction auprès des chercheurs internationaux. Autre problème majeur : « Pendant très longtemps, la réputation de la Chine a été entachée par des actions contraires à l’intégrité scientifique », pointe la chercheuse américaine. Un sujet sur lequel nous reviendrons dans TMN Vendredi.
« L’essence de mes propos étaient parfois modifiée (…) parce que mon discours n’était clairement pas en accord avec le récit étatique »
Lilia Khelifi, chercheuse contractuelle à l’université d’Angers
Toujours les mêmes. « Il ne faut pas oublier que la Chine a une vision techno-nationaliste de la science et non humaniste », rappelait Stéphanie Balme, chercheuse à Sciences Po et experte de la diplomatie scientifique chinoise, lors d’un congrès organisé par le Collège des Sociétés Savantes le 5 février dernier. La science, définie par l’État autoritaire, est ainsi mise au service de ses politiques publiques. Et dans ce cadre-là, les sciences humaines et sociales, vectrices de réflexions critiques, ne sont évidemment que très peu représentées. Dans son rapport, l’ex-sénateur André Gattolin notait ainsi : « la Chine survalorise les chercheurs qui adoptent certaines des thèses du gouvernement chinois, par exemple en minimisant la répression des Ouïghours ». Lors du congrès du Collège des sociétés savantes le 5 février dernier à Paris, l’historienne Claire Millot témoignait également d’une courte expérience en Chine lors de laquelle elle avait noté une différence dans la construction du récit historique qu’elle décrivait comme « hagiographique », construit au service du récit étatique.
Face cam’. Lilia Khelifi, géographe depuis deux ans au sein de l’Université de Ningbo dans le cadre d’une coopération structurée autour du tourisme avec l’Université d’Angers, témoigne également d’un discours très contrôlé. Ses cours donnés en français à des étudiant·es dont la maîtrise de la langue de Molière était très disparate ont ainsi constamment été accompagnés de traducteurs. « Je me suis rendue compte en discutant avec des étudiants que l’essence de mes propos était parfois modifiée », raconte-t-elle. « Parfois par souci de vocabulaire, mais d’autres fois parce que mon discours n’était clairement pas en accord avec le récit étatique ». Lui vient en tête notamment certains de ses propos sur Taïwan, sujet incandescent s’il en est dans le pays. La jeune chercheuse et plusieurs autres nous ont également témoigné d’une surveillance accrue dans le pays : des caméras omniprésentes, tant dans les salles de classes que dans les rues, l’utilisation de la reconnaissance faciale pour entrer sur les campus, voire le contrôle des ordinateurs. Des témoignages qui corroborent des idées déjà bien ancrées dans l’imaginaire collectif, et qui ne vont pas aider un soft power chinois à la traîne.
« Nous vivions dans l’illusion que l’excellence scientifique ne pouvait venir qu’avec la liberté académique »
Stéphanie Balme (Ceri, Sciences Po)
Boule de gomme. « On ne parle que des aspects négatifs », « Est-ce vraiment mieux ailleurs ? ». Voilà quelques-unes des réponses de doctorant·es et collègues chinois·es que Laurent Pagani, astrophysicien au CNRS, nous rapporte à la suite d’échanges informels qu’il a eu sur la situation politique du pays. Il faut dire que la situation états-unienne a définitivement bousculé l’ordre scientifique mondial : « Jusqu’à présent, nous vivions dans l’illusion que l’excellence scientifique ne pouvait venir qu’avec la liberté académique, on voit bien que ce n’est plus le cas », pointait ainsi Stéphanie Balme le 5 février dernier. La question se pose donc inévitablement : comment collaborer avec un pays dont le système politique est tout sauf démocratique ? Pas question en tout cas pour les chercheurs interrogés de couper les ponts avec la Chine, à la pointe dans de nombreux domaines.
