À quelques dizaines de kilomètres d’Aix-en-Provence se trouve la station de primatologie de Rousset. « Quand on entend primatologie, on pense aux travaux de Jane Goodall [célèbre éthologue états-unienne décédée en 2025, NDLR]. À Rousset, on en est loin », commente le militant antispéciste Nicolas Marty (voir encadré). Unité d’appui du CNRS, la station élève environ 300 primates mis à disposition des chercheur·ses d’institutions publiques – leurs conditions de vie ressemblent à celles d’un zoo dans leur vidéo de présentation. Babouins et macaques servent donc de sujets vivants pour des recherches allant d’études comportementales – sur place – à celles de maladies infectieuses – les singes sont alors déplacés au sein des labos. Unique en Europe, ce centre d’élevage évite l’importation de ces espèces depuis l’autre bout de la planète : un transport non seulement douloureux pour les animaux mais de surcroît très dépendant des tensions géopolitiques. De fait, les capacités actuelles de la station de Rousset sont insuffisantes pour le CNRS qui compte les tripler d’ici 2030. C’est ce projet de Centre national de primatologie (CNP), qui suscite aujourd’hui de nombreuses discussions.
« La réponse du CNRS tord l’avis du Comets concernant l’utilisation des primates en recherche »
Christine Noiville, Comets
Back in time. En plein Covid, les scientifiques français utilisant des primates pour leurs expériences furent durement touchés. En effet, la Chine stoppa ses exportations – et ne les a pas reprises – ce qui engendra, selon les espèces, des pénuries ou une flambée des prix. « Plusieurs projets ont été considérablement retardés », témoigne Emmanuel Procyk, chercheur à l’Inserm qui co-dirige le réseau thématique de recherche BioSimia, regroupant une soixantaine d’équipes françaises utilisant des primates non humains pour des recherches biomédicales. Un problème que le CNP de Rousset, porté par le CNRS en concertation avec le CEA, l’Inserm ou l’Institut Pasteur, pourrait résoudre. Or ce projet cristallise aujourd’hui l’affrontement entre des institutions de recherche qui défendent l’expérimentation animale et des associations qui s’y opposent fermement. Des « convictions antagonistes profondes », comme l’analyse le garant d’une concertation au sujet du projet de CNP ayant récolté à l’automne 2025 plus de 2000 contributions, la plupart portant sur l’éthique et le bien-être animal en général. Celles-ci relancent le débat autour de la réduction de l’expérimentation animale en France.
Sans réponses. Dans son bilan, le garant listait une vingtaine de questions encore en suspens auxquelles le CNRS a répondu mi-février… en concluant à la poursuite du projet. Et ce malgré les réserves émises par son comité d’éthique, le Comets. « La réponse du CNRS tord l’avis du Comets concernant l’utilisation des primates en recherche, c’est dommage », estime Christine Noiville, sa présidente. Dans son avis publié fin janvier, le comité considère que « du point de vue de la bientraitance des animaux, l’élevage sur le territoire national est préférable à l’importation » mais « s’interroge sur la pertinence (..) d’un investissement né d’un contexte de pénurie qui, depuis lors, a notablement évolué ». Ainsi que sur sa compatibilité avec l’objectif européen de « réduire au strict nécessaire l’utilisation de primates non-humains en recherche, voire d’y mettre fin dès que possible ». Vice-président de l’association Transcience qui s’oppose au projet, Roland Cash est choqué par son dimensionnement : « En visant une multiplication par trois du nombre de primates hébergés par le centre d’ici 2032, le CNRS ne table pas sur une diminution de leur utilisation comme c’est le cas dans d’autres pays européens. »
« Le CNRS n’a pas répondu à nos critiques »
Roland Cash, Transcience
Fin du suspense. Cette exception française existait déjà en 2022, comme le souligne le Comets dans son avis, chiffres à l’appui : « Les utilisations de primates sont plus élevées en France : 1 022 contre 239 en Allemagne, 182 aux Pays-Bas, 43 en Espagne. » Pour autant, le nombre de publis ne suit pas : « On utilise plus de primates en France mais on ne publie pas plus », résume Virginie Courtier-Orgogozo, biologiste au CNRS. La chercheuse a tenu à exprimer son désaccord par rapport aux autres membres du Comets dont elle fait partie : elle s’oppose au projet de CNP. « Les primates sont des animaux sauvages : leur captivité engendre plus de souffrance que chez les animaux domestiques ». Sans émettre d’avis positif ou négatif, le Comets pose ses conditions : « Ce projet ne sera éthiquement acceptable qu’à condition d’établir un état des lieux scientifique et contradictoire et de s’engager à promouvoir des alternatives », explique Christine Noiville. Des interrogations balayées d’un revers de la main quelques semaines plus tard par le CNRS. « Le CNRS n’a pas répondu à nos critiques, ni aux recommandations du garant du débat public, ni à l’avis de son propre comité d’éthique et compte poursuivre en faisant uniquement ce qu’il appelle de la communication », estime Roland Cash.
Les antispécistes nous « emmerdent-ils » ?
Comme l’analyse Victor Duran-Le Peuch dans son ouvrage En finir avec les idées fausses sur l’antispécisme, la caricature des antispécistes en « emmerdeurs » permet d’éviter de parler du principal problème : le spécisme. « Un système d’oppression fondé sur l’espèce qui organise la domination des animaux non humains et s’accompagne d’une idéologie hiérarchique visant à la justifier. » Le spécisme est à rejeter en bloc selon Nicolas Marty, fondateur de l’Observatoire de l’expérimentation animale : « La question a été résolue depuis longtemps en philosophie morale mais le CNRS ne la prend pas en charge, pas plus qu’elle n’est abordée dans l’avis du Comets », déplore-t-il. Pour autant, le principe de non-malfaisance doit-il s’appliquer à tous les êtres sentients – qui éprouvent la douleur ou le plaisir de manière subjective – au point de renoncer à certaines recherches potentiellement salvatrices pour nous humains ? « Aujourd’hui, on va tout faire pour sauver un enfant malade mais c’est un choix sociétal », rappelle la directrice du FC3R Athanassia Sotiropoulos. Partisane du réalisme, elle admet que « l’antispécisme peut nous aider à changer nos perceptions et amener des marges de progression. » Pour les chercheurs utilisant des animaux au quotidien, les antispécistes entravent leurs recherches ; ils souhaitent au contraire communiquer sur les efforts faits pour leur assurer un certain bien-être ainsi que sur les bénéfices de leurs travaux pour la société.
Incontournable. L’utilisation des primates non humains à des fins scientifiques choque, bien plus que le recours à d’autres animaux. Pourtant, elle reste utile : « On a peu communiqué sur le sujet mais sans singes, jamais un vaccin contre la Covid n’aurait pû être obtenu aussi rapidement », rappelle Athanassia Sotiropoulos, directrice du Centre français des 3R (FC3R) . Pour celui-ci comme le Comets, arrêter tous les modèles animaux n’est pas pour demain la veille. Néanmoins, l’avis critique du Comets laisse un goût amer à certains : « Nous n’avons pas recours au modèle primate par “facilité” », tient à préciser Emmanuel Procyk. Leurs recherches, qui doivent obtenir l’approbation d’un comité d’éthique – nous vous en parlions –, sont accompagnées d’obligations strictes – taille minimale des volières, contrôle une fois par an, formations des personnels… – et doivent se plier à de nombreuses autres contraintes. L’arrêt du transport des primates décidé par Air France en 2023 sous la pression d’associations comme One Voice en est une. S’approvisionnant en grande partie à l’île Maurice, les chercheurs français ont donc dû faire appel à des compagnies charter, plus coûteuses.
« Si l’on veut étudier certaines maladies et trouver des traitements, nous n’avons actuellement pas d’alternative »
Emmanuel Procyk, Inserm
Moins, mieux. Les chercheurs ne baissent néanmoins pas les bras : « Certaines spécificités physiologiques, morphologiques, neurobiologiques et comportementales n’existent que chez les primates », assure Emmanuel Procyk. « Si l’on veut étudier certaines maladies et trouver des traitements, nous n’avons actuellement pas d’alternative », explique le chercheur à l’Inserm, soulignant au passage la montée en puissance de ce type de recherche en Chine qui domine aujourd’hui la découverte de nouvelles thérapies dans le monde, mettant à mal notre souveraineté sanitaire. En réduisant le prix des animaux pour les chercheurs, le projet de CNP est donc « une bonne chose pour la recherche biomédicale européenne ». Et ce même s’il coûte la somme de 30 millions d’euros au démarrage, financés par l’Agence nationale de la recherche et France 2030, plus 5 millions par an de fonctionnement. Ce qui n’empêche pas les chercheurs de travailler sur des alternatives aux animaux, « une des missions de BioSimia ». « Réduire [leur utilisation] est également notre souhait mais avec des méthodes validées scientifiquement et des échéances bien définies », abonde la chercheuse Fadila Hadj-Bouziane qui co-dirige BioSimia et plaide pour l’établissement d’une feuille de route sur le modèle de celle établie il y a quelques mois au Royaume-Uni.
Des petits pas pour l’homme, des grands pas pour les animaux ?
Plusieurs initiatives mises en place par le FC3R sont en train de se solidifier. La plateforme de Short notes pour la publication de résultats négatifs issus de l’expérimentation animale reste encore méconnue. « Six publications sont en ligne sur HAL avec de forts taux de consultation et nous travaillons avec les institutions pour leur reconnaissance dans l’évaluation : le CEA, l’Inserm et Inrae ont accepté, avec le CNRS c’est en cours », assure Athanassia Sotiropoulos. Un annuaire des compétences en méthodes substitutives regroupant aujourd’hui 420 personnes dans divers domaines est également à disposition. « Au sein de BioSimia, nous travaillons à une plateforme, financée par le FC3R, pour l’échange et le don de tissus afin de réduire le nombre d’animaux utilisés », témoigne également Emmanuel Procyk.
Effet panda. Les primates non humains restent cependant une goutte d’eau – moins de deux pour mille – dans l’océan des deux millions d’animaux utilisés chaque année en France pour la recherche académique ; et encore plus évidemment si l’on compare aux milliards d’animaux élevés pour l’alimentation. Les chiffres de 2024 tout juste publiés par le ministère semblent stagner. Quand on y regarde de plus près, le nombre d’animaux utilisés dans les procédures expérimentales baisse toutefois depuis 2021, passant de 1,8 à 1,4 millions en 2024. La directrice du FC3R Athanassia Sotiropoulos s’en félicite et y voit l’effet de la création du FC3R en 2021 mais aussi du financement de recherches sur les méthodes non animales via des programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR) comme MED-OOC. « C’est peut-être le bon moment pour établir une stratégie nationale », avance Athanassia Sotiropoulos. L’idée d’une feuille de route fait d’ailleurs également partie des recommandations du Comets, avec un financement accru – il est aujourd’hui d’un million d’euros – et pérenne du FC3R : « Beaucoup de progrès ont été faits dans la promotion des méthodes alternatives, mais cela reste insuffisant », résume Christine Noiville.
« Il est arrivé que des chercheurs en sciences humaines et sociales organisent des colloques critiques vis-à-vis de l’expérimentation animale et se retrouvent vertement attaqués par des biologistes et des chimistes »
Christine Noiville, Comets
À double tour. Le Comets souhaite également renforcer la justification des projets impliquant des animaux et ce dès leur évaluation scientifique par les agences de financement comme l’ANR. Celles-ci devraient notamment, selon les recommandations du comité d’éthique du CNRS, exiger des porteurs « un développement spécifique argumenté sur la finalité du projet, sur la nécessité d’utiliser des animaux et sur le choix du modèle animal ». Les comités d’évaluation en biologie devraient également comporter « une personne “référente 3R” veillant (…) que l’utilisation du modèle animal soit limitée au strict nécessaire ». Une part de l’évaluation éthique devrait donc se faire en amont des comités d’éthique en expérimentation animale (CEEA) qui autorisent – c’est le cas neuf fois sur dix, nous vous en parlions – ou non le projet après avoir notamment discuté de la réduction du nombre d’animaux ou du raffinement de leurs conditions de vie – et parfois de mort. Cependant, les CEEA « n’ont pas toujours les moyens d’évaluer scientifiquement la pertinence et la nécessité du projet », précise la présidente du Comets Christine Noiville. Une réponse aux griefs des associations sur la composition de ces comités – nous vous en parlions ? « Il manque toujours des compétences en éthique dans les CEEA », regrette Nicolas Marty.
Composer au final. « Le CNRS a la chance d’intégrer des disciplines variées et des points de vue très différents : ce doit être une force et non une bataille », continue la présidente du Comets. Car au sein même de l’organisme, l’expérimentation animale crée des tensions : « Il est arrivé que des chercheurs en sciences humaines et sociales organisent des colloques critiques vis-à-vis de l’expérimentation animale et se retrouvent vertement attaqués par des biologistes et des chimistes ». Le Comets prône donc la création d’un « réseau thématique interdisciplinaire reliant tous les instituts » au sein duquel la question de l’utilisation des animaux à des fins scientifiques pourrait être débattue. S’il existe une proposition à laquelle personne ne s’opposera, c’est sûrement celle-ci.
Trump, ami des animaux ?
Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, Donald Trump et son administration multiplient les actions visant à réduire l’expérimentation animale. En avril, la Food and Drug Administration publiait une feuille de route sur trois ans pour l’arrêt des tests de certains médicaments et traitements sur les animaux pendant que, sur le volet recherche, les National institutes of health (NIH) annonçaient prioriser le financement de méthodes non animales – et aussi vouloir former les scientifiques face à « de possibles biais en faveur de l’expérimentation animale ». Une énième excuse pour faire baisser les financements et s’attirer la sympathie des associations ? L’Animal Welfare Institute n’est pas dupe et alerte sur les coupes budgétaires et les licenciements qui pourraient impacter la recherche d’alternatives mais aussi à plus court terme détériorer les conditions de vie des animaux actuellement dans les labos… ainsi que celles des humains qui s’en occupent.
