L’heure est au bilan. Si les universités et organismes de recherche sont nombreux à dénoncer des conditions budgétaires dégradées, quels en sont les impacts sur les conditions de travail et le ressenti des personnels au sens large de l’enseignement supérieur et de la recherche ? Il y a quelques semaines, le collectif Conférence des praticiennes et praticiens de l’enseignement supérieur et de la recherche (CPESR) a publié les résultats de son baromètre de l’ESR 2024, dont TheMetaNews était partenaire. Il permet pour la deuxième année consécutive d’établir un instantané du ressenti des personnels de la recherche française. Nous faisons le point pour vous. Les exergues de cet article sont tirés des réactions obtenues dans le cadre de ce baromètre.
« On nous empêche de fonctionner et ensuite on nous reproche de dysfonctionner »
En amont. Selon les données collectées par la CPESR, après une décennie de déclin, les années 2021 à 2024 ont été marquées par un net rebond du nombre de postes ouverts au concours, notamment ceux de maîtres de conférences passant de 1350 à un peu plus de 1550. Des ouvertures attribuées en grande partie aux départs à la retraite — et non à une politique de recrutement ambitieuse — mais qui ont tout de même permis de diminuer légèrement la tension à l’entrée dans la carrière universitaire : le nombre de candidats par poste est tombé à près de 5 en 2024, contre 8 en 2021. Avec un gros bémol pour l’année en cours puisque les données provisoires prévoient une baisse de 11% dans l’ouverture des postes et ce malgré une hausse des départs à la retraite.
Laissez entrer le Soleil. Malgré l’embellie de ces trois dernières années, le collectif met donc l’accent sur un point de vigilance majeur : la chute de 5% du nombre de candidats aux concours et la hausse de 8% du nombre de postes non pourvus en 2023. Des chiffres qui laissent « craindre une crise du recrutement dans certaines disciplines », l’informatique et la mécanique en tête avec respectivement 18% et 24% de postes non pourvus. Les besoins en personnel enseignants ne sont pourtant pas en baisse. Selon leurs calculs, il manquait en 2023 près de 5850 postes pour retrouver les taux d’encadrements de 2010. Seuls un quart, soit 1436 ont été pourvus. Du point de vue démographique, il en résulte un vieillissement de la population des enseignants-chercheurs. Si en 2010, il fallait 29 ans pour renouveler entièrement les effectifs au rythme du recrutement annuel, il en faut 38 au rythme de 2023. Les sciences et techniques sont particulièrement touchées par le phénomène. Avec un exemple marquant du côté de l’astronomie et l’astrophysique où il faudrait plus de 180 ans pour un renouvellement complet.
« Il faut être rentable. À défaut, on ne sert à rien. Voilà mon sentiment. Je ne veux pas “être rentable”, je veux être utile »
Concordance. Face aux crises multiples qui touchent votre milieu (politique, économique, écologique et démographique), l’inquiétude est très largement partagée par les répondants du baromètre dont vous pouvez consulter les résultats intégraux ici : 83 % se disent préoccupés. Et, pour plus de la moitié des 1872 sondés, la réponse institutionnelle est jugée insuffisante, bien que la crise climatique soit le sujet qui semble mobiliser le plus. Le baromètre 2024 met en évidence le ressenti d’un manque de soutien institutionnel plus général : celui de l’État et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche sont désavoués par 91 % des sondés. L’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hceres) ne font pas beaucoup mieux avec un taux de défiance avoisinant les 80 %. Les répondants estiment cependant trouver plus de soutien du côté des directions de composantes ou de laboratoires. De près, on se comprend mieux.
Représentation. Ce paysage institutionnel français — complexe il faut le dire — semble encore largement méconnu des personnels de l’ESR. Deux tiers des sondés déclarent ignorer l’existence de l’Alliance des Universités de Recherche et de Formation (AUREF). Dans le même ordre d’idée, France Universités et Udice — rassemblant respectivement les présidents d’universités et les établissements de « recherche intensive » français — sont inconnus de 38% et 47% des répondants.
«Persuadée que la recherche fondamentale est essentielle pour la société (au delà de la santé publique), on est souvent dans l’incompréhension face aux difficultés rencontrées »
Évanouissement. Institutions mises à part, comment percevez-vous votre métier ? Si moins d’un tiers des répondants estiment que leur métier est valorisé, trois quart d’entre vous s’estiment malgré tout plus heureux que le Français moyen et trouvent du sens et de la valeur à leur activité professionnelle. Pour autant, seuls une petite moitié s’estime capable de poursuivre le même travail jusqu’à la retraite et un peu plus de la moitié souhaitent le faire. Le collectif s’inquiète de voir naître dans la recherche un phénomène de « quiet quitting » – refuser de céder à la pression et faire le strict minimum. Dans de nombreux témoignages — dont nous vous glissons une sélection en encadré — les « personnels hésitent entre diminuer leur implication dans leur profession et démissionner ».
Au bureau. Du côté de vos conditions de travail, les avis sont partagés : le taux de répondants au baromètre en ayant une vision positive est équivalent à celui des répondants ayant une vision négative (43%). L’évolution de carrière (pour 51% des sondés), les conditions de rémunérations (55%) et les rapports avec l’administration (66%) étant les aspects de votre profession les moins satisfaisants. Des mécontentements qui ne semblent pas aller en s’améliorant puisque près de 80% des sondés notent une dégradation des relations à l’administration et, pour près de 65% d’entre eux, une dégradation des conditions de recherche et d’enseignement. Et quant à espérer de futures améliorations, l’optimisme ne semble pas de rigueur pour près de 70% des répondants. « On nous empêche de fonctionner et ensuite on nous reproche de dysfonctionner », peut-on notamment lire dans la section expressions libres du Baromètre.
Verbatims du cœur
Vous aviez la parole, alors vous l’avez prise ! Le baromètre CPESR/TheMetaNews laissait la place à l’expression libre. Au travers des plusieurs centaines de messages laissés aux concepteurs du baromètre se dessine l’humeur générale des répondants au baromètre. Nous n’extrapolerons évidemment pas à l’intégralité de la profession, l’expression libre favorisant les mouvements d’humeur… mais tout de même. La lecture presque intégrale de ces commentaires (ChatGPT n’a pas été utilisé pour l’exercice) laisse apparaître une grande déréliction, un sentiment d’impuissance et d’émiettement des tâches mais aussi parfois une combativité insoupçonnée : « Après presque 30 années au CNRS, je suis découragée mais pas désespérée. J’ai beaucoup de chance d’évoluer dans ce domaine professionnel et intellectuel. Mais sa dégradation me remplit de tristesse », témoigne cette chercheuse en sciences sociales à laquelle semble répondre à distance cet enseignant chercheur de l’Université de Lille : « Il faudra avoir le courage d’instaurer des mesures de diminution des effectifs dans certaines filières (en particulier SHS) et augmenter ceux en sciences dures. Sans cela, l’effort de réindustrialisation est condamné à l’échec ». Une situation qu’un jeune chercheur du Muséum national d’histoire naturelle analyse comme suit : « L’écart se creuse entre un ESR [enseignement supérieur et recherche, NDLR] directement branché sur le grand capital (biomédical, économie, droit, marketing…) et une science plus indépendante (SHS, écologie, maths, paléontologie…) qu’on laisse mourir au titre que les autres sont “autonomes” ». « Il faut être rentable (…) Voilà mon sentiment. Je ne veux pas “être rentable”, je veux être utile », résume cet enseignant chercheur de CY Cergy Paris Université.