Ces physiciens victimes du DOGE

Alors que se multiplient les annonces de coupes budgétaires et de licenciements menés par l’administration Trump à un rythme délirant, toute une équipe de physiciens au sein du NIST est menacée. Leurs collègues français réagissent.

— Le 4 avril 2025

« Notre équipe partira au plus tard le 3 mai 2025. Après cela, vous pourrez me contacter à mon adresse personnelle : xxx@yahoo.com. Je continuerai certainement à travailler depuis chez moi, peut-être affilié à une université… » Voici l’extrait d’un courriel envoyé par un physicien du National Institute of Standards and Technology (NIST), une agence fédérale étasunienne de recherche des plus réputées, à ses collègues du monde entier. Il ne s’agit pas d’un déménagement volontaire mais bien d’une mise à la porte pour restriction budgétaire. Si le couperet tombe en ce moment quotidiennement sur des institutions en sciences sociales, du climat, ou de la santé, au sein desquelles les chercheurs expriment parfois des positions critiques ou contraires à l’idéologie de Donald Trump, son administration n’épargne pas non plus une discipline a priori appréciée des politiques de tout bord : la physique fondamentale. 

« La fermeture de ce groupe est à la fois une catastrophe scientifique et humaine »

Marie-Lise Dubernet, professeure en astronomie à l’Observatoire de Paris

Doge eats doge. C’est un fait : aux États-Unis, la tension règne sur les campus. Le cas le plus emblématique étant l’université de Columbia où des départements entiers sont “réorganisés”. En réaction aux mouvements pro-palestiniens menés par les étudiants, l’administration Trump menace de supprimer 400 millions de dollars de subventions à l’établissement. Alors que les négociations sont en cours, la présidente par intérim vient de démissionner. Plus éloigné des questions géopolitiques, la situation au sein du prestigieux NIST n’est pourtant pas plus enviable. Cet organisme de recherche et de normalisation – pour cette seconde mission, assez équivalent au Bureau international des poids et mesures (BIPM) en France – a pourtant accueilli en son sein quatre prix Nobel de physique. Les incitations à quitter l’institution se multiplient, les bruits de couloir sur les prochains départs vont bon train et personne ne sait exactement de quoi demain sera fait. 

Direction la porte. À une vingtaine de kilomètres de Washington, isolé de l’agitation de la capitale, le centre du NIST de Gaithersburg – l’autre se situe à Boulder dans le Colorado – est en quelque sorte une ville dans la ville (et ça s’observe sur une carte). Parmi les plus importants employeurs de la commune, l’agence y emploie plusieurs milliers de personnes. Mais les six scientifiques de l’équipe de spectroscopie atomique, dirigée par Yuri Ralchenko ne seront bientôt plus des leurs. Ils ont été prévenus il y a quelques semaines : l’équipe sera très probablement démantelée. Les lettres de licenciement tomberont à partir de la mi-avril. Une annonce évidemment brutale pour les chercheurs dont certains officient depuis des dizaines d’années au sein d’une équipe vieille de 120 ans – l’une des premières de l’institution. La raison invoquée par l’administration : en ces temps de réduction budgétaire à la serpe, leur travail n’est plus considéré comme « statutairement essentiel à la mission du NIST ».

« Certains utilisateurs se demandent comment ils vont faire à l’avenir »

Yuri Ralchenko, group leader au NIST

Fondamental. Pourtant, au vu des réactions de leurs collègues aux quatre coins du monde, le groupe semble fortement apprécié pour les services qu’il rend à la communauté. Une pétition s’opposant à leur licenciement atteint presque les 5 000 signatures. « La fermeture de ce groupe est à la fois une catastrophe scientifique et humaine », témoigne Marie-Lise Dubernet, professeure en astronomie à l’Observatoire de Paris. Pour elle, les chercheurs menacés sont « indispensables, tant pour la recherche (physique atomique, astrophysique, fusion) que pour les applications industrielles ». C’est tout le paradoxe : une des missions de l’équipe de Yuri Ralchenko est de maintenir une base de données unique en son genre, citée en moyenne deux fois par jour : « À partir de mesures provenant de différentes équipes de recherche, dont la nôtre, et de prédictions théoriques, nous fournissons un ensemble cohérent de données, doté d’une précision exceptionnelle », explique ce dernier. Cela mérite quelques explications.

Bien public. Cette base contient les paramètres de chaque élément du tableau périodique permettant d’identifier la composition d’un objet via l’analyse d’une lumière reçue, provenant d’étoiles par exemple. Ces techniques de spectrométrie sont utilisées dans de nombreux domaines comme la géologie, l’agriculture ou en sciences des matériaux. Une série de mesures effectuée une bonne fois pour toute ne suffirait-elle pas ? « La base nécessite des mises à jour continues au fur et à mesure que de nouvelles données de spectroscopie sont mesurées dans les laboratoires », explique Marie-Lise Dubernet, ainsi qu’ « une expertise pointue en spectroscopie atomique, de même qu’un savoir-faire en mise à disposition de données. » Des outils de visualisation et de calcul sont également proposés par l’équipe. « Nous avons reçu des centaines d’emails de soutien. Certains utilisateurs se demandent comment ils vont faire à l’avenir », témoigne Yuri Ralchenko. 

« Des équipements uniques risquent d’être démantelés »

Paul Indelicato, physicien au CNRS

Patrimoine mondial. L’équipe menacée mène également des expérimentations de pointe grâce à d’impressionnants équipements dans des locaux spécialement conçus pour leurs besoins. Des salles construites sur mesure avec des planchers isolés et une température maintenue constante au dixième de degré près pour éviter toute perturbation, contenant plusieurs spectromètres dont certains longs de 10 mètres (quelques photos). « Ces équipements uniques risquent d’être démantelés », s’inquiète Paul Indelicato, directeur de recherche au CNRS qui a travaillé plusieurs années au NIST dans une équipe connexe. Celui-ci fait également état des obstacles auxquels font face ses collègues étasuniens depuis plusieurs mois : organiser une conférence ou partir en mission à l’étranger leur est devenu extrêmement compliqué, voire impossible.

Sauve qui peut. Professeure émérite à Sorbonne Université et travaillant à l’Observatoire de Meudon en coopération avec des astrophysiciens, la physicienne Lydia Tchang-Brillet se dit « bouleversée par la nouvelle ». Son équipe possède le seul autre spectrographe au monde équivalent à ceux du NIST, un précédent ayant été mis à l’arrêt il y a une vingtaine d’années à Ottawa. « Certains de nos équipements pourraient être prêtés, mais ces spectromètres nécessitent une main-d’œuvre conséquente. Les remettre en état de marche ailleurs pourrait prendre plus d’un an », explique Yuri Ralchenko. Concernant la base de données et les outils numériques, l’équipe est sur le pied de guerre afin de les dupliquer et les faire héberger par une autre institution ou université aux États-Unis : « Notre objectif principal à l’heure actuelle est de préserver autant que possible les connaissances scientifiques accumulées », expliquait Yuri Ralchenko et ses collègues Alexander Kramida, Joseph Tan et Karen Olsen dans un email envoyé à leurs collaborateurs le 18 mars dernier.

« Certains utilisateurs se demandent comment ils vont faire à l’avenir »

Yuri Ralchenko, group leader au NIST

Goodbye America. « Bien évidemment, l’aspect le plus douloureux de cette évolution est le licenciement de notre extraordinaire personnel scientifique et technique », continuent les quatre physiciens par écrit. À quelle échelon de l’administration et sur quelle base cette décision a été prise ? Nos questions restent pour l’instant sans réponse. « Il y a 40 ans, la physique atomique était reine », se souvient Yuri Ralchenko. Aujourd’hui, avec des effectifs en diminution, la thématique semble attirer moins que d’autres. Elle est pourtant stratégique : une base de données comme celle de l’équipe de Yuri Ralchenko peut être vue comme un puissant outil de soft power. Et elle participe à la puissance économique des États-Unis : le NIST, dépendant du Département du Commerce étasunien, permet la certification de la conformité de produits industriels en provenance ou à destination du monde entier.

Régime d’exception. Seulement voilà, en tant qu’agence fédérale, cet organisme est directement impacté par les décisions prises au plus haut niveau de l’administration étasunienne – et peut fermer en cas de shutdown, comme en 2013. Subissant des coupes budgétaires depuis plusieurs années et une détérioration de ses conditions de travail, auparavant exceptionnelles, l’institution avait pour l’instant limité la casse en prenant congé de personnels non permanents, postdocs en première ligne. Mais, victime de la politique du nouveau ministère de l’efficacité gouvernementale, le DOGE, dirigé par Elon Musk et des promesses d’augmentation des budgets de la Défense, le NIST est acculé, obligé d’exécuter ce que la loi étasunienne l’autorise à faire lorsque son budget est amputé : licencier des chercheurs permanents. Le magazine Wired rapportait fin février que 500 personnes du NIST seraient dans une situation similaire à celle de l’équipe de Yuri Ralchenko notamment dans le domaine des semi-conducteurs, encore un domaine stratégique, soulignait le média The Register.

« Si remettre un programme scientifique sur pied peut prendre des années, retrouver des femmes scientifiques aussi compétentes relève pratiquement de l’impossible »

Tara Fortier, chercheuse au NIST

Parité déniée. Chercheuse au NIST dans un autre laboratoire situé à Boulder et en détachement en France pour un an, la physicienne Tara Fortier s’inquiète de son retour aux États-Unis en septembre prochain : son équipe aura-t-elle des financements pour embaucher des postdocs et des doctorants, trouvera-t-elle des jeunes compétents prêts à s’investir au NIST dans un contexte si incertain ? « Je suis venue travailler aux États-Unis car les programmes scientifiques étaient excellents. Aujourd’hui, les États-Unis repoussent les chercheurs, même au niveau culturel », explique celle qui est originaire du Québec. « Le NIST a déjà perdu une grande partie de ses chercheuses influentes, qui étaient de véritables role models », déplore Tara Fortier. Après Laurie Locascio, l’une des rares femme à avoir pris la tête du NIST et qui a quitté ses fonctions fin 2024, près de la totalité des femmes ayant des postes clés, comme Marla Dowell, précédemment directrice du CHIPS Metrology Program et du centre de Boulder, ou Elham Tabassi, listée dans le top 100 des personnalités les plus influentes en intelligence artificielle, ont en effet décidé de quitter l’institution ces derniers mois. « Si remettre un programme scientifique sur pied peut prendre des années, retrouver des femmes scientifiques aussi compétentes relève pratiquement de l’impossible. Et c’est extrêmement dommageable. »

À lire aussi dans TheMetaNews

Avis de tempête sur les labos ?

L’heure est au bilan. Si les universités et organismes de recherche sont nombreux à dénoncer des conditions budgétaires dégradées, quels en sont les impacts sur les conditions de travail et le ressenti des personnels au sens large de l’enseignement supérieur et de la...

Le Cern, en étau entre deux idéaux (2/2)

Ceci est la seconde partie de notre analyse. La première est à lire ici. Remontons dans le temps : à l’été 2012, le Cern vivait un moment de liesse. Les physiciens avaient détecté le premier boson de Higgs, dont l’existence avait été prédite 50 ans auparavant – sans...

La culture scientifique en pleine déconfiture ?

Fermé pour travaux depuis 2020, le Palais de la découverte va (enfin) rouvrir ses portes (mais partiellement) en juin 2025. Cette institution scientifique incontournable de la capitale française y présentera sa première exposition temporaire Intelligence Artificielle....