Ici et là-bas : deux collègues ukrainiens témoignent

Le 24 février dernier, les chars russes envahissaient l’Ukraine. Neuf mois après, nous avons recueilli le témoignage de deux chercheurs ukrainiens, l’un en France, l’autre à Kiev.

— Le 14 décembre 2022

Guerre et paix. Cette année 2022 a été marquée par l’invasion russe de l’Ukraine. Au-delà de la déflagration géopolitique, les retentissements de cette guerre qui ne veut pas toujours dire son nom se sont fait sentir jusque dans la communauté scientifique. Si la solidarité internationale s’est organisée grâce à l’accueil de scientifiques ukrainiens en Europe et en France (le programme Pause), entre autres, la situation sur place est toujours aussi critique. Le physicien, Igor Kadenko, avec qui nous avions déjà échangé il y a neuf mois, nous décrit l’évolutions de ses conditions de travail depuis l’Ukraine.

Igor Kadenko « Là où j’habite, à 10 km environ de Kiev, nos conditions de vie se sont considérablement détériorées. Le chauffage a toujours été maintenu depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, presque sans interruption. Nous étions inquiets jusqu’alors de mourir lors d’une frappe, de l’avancée des troupes russes et de la perte de nos territoires. Les ruptures de stock alimentaires ou de médicaments étaient fréquentes… mais durant l’été, grâce aux soldats ukrainiens, la situation s’est améliorée : malgré une augmentation considérable des prix, les ruptures se sont faites moins fréquentes. En revanche, depuis le mois d’octobre, les prix ont encore continué à augmenter et sont venus s’ajouter des problèmes d’eau, de gaz et d’électricité. Heureusement, le mois d’octobre et le début du mois de novembre étaient plutôt doux. Mais depuis, enseigner ou chercher est devenu très difficile : au mois de septembre, certaines facultés avaient réussi à maintenir une activité hybride avec de l’enseignement à distance et des recherches en présentiel au laboratoire. Depuis le 10 octobre, nous avons dû basculer entièrement en distanciel pour respecter les couvre-feux mis en place à cause des raids aériens. Nous tentons de trouver des créneaux communs entre professeurs et étudiants, en fonction des disponibilités des uns des autres, que ce soit le weekend ou tard le soir, en espérant pouvoir maintenir la qualité de l’enseignement. Personnellement, malgré la guerre, mon groupe de recherche a réussi à présenter des résultats à deux conférences, publié quatre papiers aux résultats prometteurs ; deux autres vont bientôt être soumis. Mais nous avons subi des pertes humaines et matérielles importantes : durant des frappes de missiles les 11 et 12 octobre derniers, trois bâtiments universitaires au centre de Kiev ont été endommagés – la bibliothèque, l’institut de philologie et celui de droit. Les façades ont été partiellement détruites, les fenêtres ont explosé et plusieurs personnes parmi les étudiants et le personnel sont mortes. J’ai été particulièrement affecté par la blessure très grave, qui a mené à une amputation, d’un de nos étudiants de la chaire de physique nucléaire. Je garde l’espoir que nous restions unis derrière nos forces armées de défense, avec l’aide de ceux dans le monde entier qui ne nous ont pas abandonné ces derniers mois et qui continueront de nous aider après notre victoire. »

— Propos recueillis par Lucile Veissier

La guerre vue de France. Rostyslav Danylo est également physicien et ingénieur de recherche au laboratoire d’optique appliqué de Polytechnique. Il vit la guerre depuis l’Hexagone. Continuellement en contact avec la communauté scientifique ukrainienne, il témoigne de leur résilience mais aussi de la difficulté à préparer l’avenir dans un pays en guerre.

Rostyslav Danylo « Il y a un chercheur russe dans mon équipe, aux opinions impérialistes :  je ne lui adresse plus la parole. À titre personnel, j’ajouterais juste une chose : n’appelez pas en France “conflit” ce qui est en réalité une guerre, il faut ne pas utiliser un mot pour un autre pour masquer la réalité. Les chercheurs russes, qu’ils soutiennent ou non Poutine, participent à son système. Personnellement, je suis de la génération qui n’a pas fait le service militaire mais si je suis appelé à combattre en Ukraine, j’irai. Pour le moment, notre armée est en bon état et je suis plus utile ici en agissant pour mon pays. L’important est de survivre cet hiver, il ne faut rien planifier au-delà du mois de mars : l’hiver ukrainien est beaucoup plus rigoureux qu’en France. Les coupures d’électricité sont quotidiennes et tous les citoyens sont tenus de suivre les consignes de sécurité. Malgré tout, les enseignements continuent à se dérouler en distanciel : les professeurs enregistrent les cours et les mettent à disposition des étudiants qui peuvent les consulter quand ils ont accès à internet. Beaucoup d’étudiants de la faculté de physique travaillent à temps partiel dans des usines, à la production de matériel militaire. La grande question aujourd’hui est de maintenir ou non les examens : faut-il les annuler dans ce contexte de guerre ou les repousser au printemps quand les coupures d’électricité seront moins fréquentes ? Côté recherche, les collègues essaient de faire ce qu’ils peuvent. Le département de la faculté de physique a réussi à acheter un microscope malgré l’inflation de 25% à 30% qui a fait augmenter les prix et exploser le budget initial. La recherche ne s’arrête donc pas, je n’ai aucun doute là-dessus : nous n’avons pas le choix, il faut investir dans la nouvelle génération et ne pas abandonner les travaux en cours. Les théoriciens pourront continuer leurs calculs pendant l’hiver en attendant le printemps. Beaucoup avaient déjà vécu ce genre de situation après la chute de l’Union soviétique. Quant aux collaborations internationales, les femmes, qui ont encore le droit de traverser la frontière, peuvent être accueillies pour des contrats courts en Allemagne, en Suède ou en France. De nombreux collègues me témoignent de la sympathie et la communauté scientifique a su être solidaire en accueillant des chercheuses ukrainiennes. »

— Propos recueillis par Laurent Simon

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