« Cette controverse est politique : il n’y a pas de rationalité »

Pierre-Nicolas Baudot est maître de conférence en sciences politiques à l’université de Rouen : il décrypte sans détours la polémique autour de l’islamo-gauchisme à l’université.

— Le 4 février 2026

Commençons par le terme islamo-gauchisme. D’où vient-il ?

Le terme a été introduit au début des années 2000 par Pierre-André Taguieff, chercheur au CNRS, pour décrire une convergence entre intégristes musulmans et gauche partisane [relire notre interview de Nonna Mayer, NDLR]. Aujourd’hui le terme a été complètement instrumentalisé par une partie de la sphère médiatique et politique. C’est en premier lieu une critique politique qui est depuis 2020 régulièrement appliquée aux universités, et en particulier aux sciences sociales. En octobre 2020, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty, Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale, accuse l’islamogauchisme de faire des ravages à l’université. Et quelques mois plus tard, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Frédéric Vidal parle elle d’un islamo-gauchisme qui « gangrène l’université » et lance dans la foulée une enquête sur le sujet [jamais commandée, cette enquête ne verra finalement pas le jour, NDLR]. 

« Ce n’est pas un échange d’arguments avec administration de la preuve »

Que critique-t-on réellement lorsque l’on parle d’islamo-gauchisme à l’université, selon vous ?

Cette critique s’inscrit dans une controverse plus large qui porte moins sur la méthode de production du savoir que sur sa dimension critique. L’islamo-gauchisme est dépeint comme une menace pour les valeurs occidentales, ce qui en ferait un sujet préoccupant pour tout un chacun. Ce qui est en jeu, ce n’est donc pas l’état de l’université — le sujet intéresserait beaucoup moins — mais l’état de la société dans son entièreté. L’université est accusée d’entretenir l’islamo-gauchisme et de lui donner une apparence scientifique, le rendant de facto d’autant plus dangereux. Cette requalification politique des savoirs permet de mettre en cause la scientificité des recherches pointées du doigt. Sans grande surprise, les sciences humaines et sociales sont particulièrement visées puisqu’en tant que savoir porté sur la critique de l’ordre social établi, elles sont de fait amenées à déconstruire les rapports sociaux de domination. Aujourd’hui, du fait de l’influence du cas américain, on lui préfère souvent le terme “wokisme” qui est devenu de la même manière une sorte d’argument d’autorité utilisé pour disqualifier les revendications d’égalité, de justice ou de respect des droits humains.

Vous vous intéressez à la prise de position publique de certains universitaires dans cette polémique. Qui sont-ils ?

L’objectif principal de mon étude [publiée dans la revue Sociologica, NDLR] était de comprendre les déterminants de leur engagement public. On peut identifier deux types d’acteurs dans cette controverse. D’une part, ceux qui “se contentent” de signer des tribunes collectives — pour soutenir les propos d’un·e ministre par exemple. D’autre part, ceux s’engagent publiquement en leur nom propre via des interviews ou la publication d’essais sur le sujet. C’est sur ce deuxième groupe que j’ai choisi de me concentrer, qui se caractérise notamment par une présence médiatique très importante, soit antérieure à la polémique, soit qui en résulte directement. Leur profil est assez uniforme : ce sont pour beaucoup des universitaires en poste dans des établissements — ces derniers généralement bien dotés —, souvent en fin de carrière et appelés à s’exprimer sur des sujets divers et variés, parfois très éloignés de leur sujet d’expertise. L’islamo-gauchisme à l’université, par exemple.

« Leur opinion n’est plus présentée comme personnelle mais fondée sur une démarche scientifique »

À quel titre s’expriment-ils dans les médias ?

Ce qui fonde leur expression dans le débat public est leur statut d’universitaire. Ils mettent en avant cette identité comme gage de leur légitimité : être chercheur leur conférerait une expertise particulière puisqu’ils seraient témoins aux premières loges des dérives islamo-gauchistes à l’université. Leur opinion n’est plus présentée comme personnelle mais fondée sur une démarche scientifique. Cette mise en avant des capitaux académiques permet d’entretenir la confusion. De nombreux signataires de tribunes mettent en avant leur appartenance à une université alors que leurs statuts sont en réalité plus ambigus (chargé de cours, consultants…). 

En juillet dernier lorsque Philippe Baptiste, ministre de l’ESR et de l’Espace, affirme qu’aucun islamo-gauchisme ne menace l’université, son statut d’universitaire ne semble pourtant pas lui procurer de légitimité sur le sujet…

Cet exemple souligne parfaitement le caractère politique de la controverse : il n’y a pas de rationalité. Ce n’est pas un échange d’arguments avec administration de la preuve. Les débats sont centrés autour d’arguments politiques et de positions idéologiques, indépendamment de ce qui peut s’observer dans le champ scientifique. 

« Ils peuvent espérer trouver dans le champ médiatique une forme de valorisation qu’ils ne trouvaient pas ou plus dans le champ académique »

Vous insistez sur le fait qu’il s’agit d’une controverse politique et non d’une controverse scientifique. Pourquoi est-ce important ?

La première condition pour qu’il y ait controverse scientifique est que l’ensemble des parties prenantes de la controverse se reconnaissent à un statut d’équivalence. Ce qui n’est absolument pas le cas ici. Ceux les dénonçant considèrent que les islamo-gauchistes ne sont pas de “vrais” chercheurs mais des militants. Et inversement, ceux attaqués considèrent que leurs détracteurs ne réalisent pas un travail scientifique. La qualifier de controverse scientifique serait également admettre l’existence d’une production scientifique sur le sujet qui respecte les canons attendus par le milieu. Or ce n’est pas le cas aujourd’hui : entre 2020 et 2023, les quelque 70 ouvrages parus consacrés à l’islamo-gauchisme — et donc à la question du militantisme à l’université — relèvent de l’essai et ne répondent absolument pas aux exigences scientifiques [relire également notre interview d’Étienne Ollion, NDLR]. Par contre, la controverse politique, elle, est bien réelle. 

Comment comprendre l’offensive politique de ces universitaires qui dénoncent publiquement les pratiques de leurs pairs ?

On peut émettre plusieurs hypothèses. Certains universitaires en position de marginalité dans le champ académique seraient susceptibles de trouver dans la critique de l’université et de son évolution une explication à leur propres trajectoires. Pour d’autres, les évolutions de leur discipline et le triomphe de l’islamo-gauchisme les privent d’accès à des ressources matérielles ou statutaires qu’ils convoitaient. Deux éléments qui sont renforcés par l’arrivée de la retraite. L’engagement dans cette controverse leur permet de conforter ou d’initier leur présence dans des espaces de visibilité ou de notoriété intellectuelle, qu’ils soient médiatiques ou politiques. C’est ce que Bourdieu appelait la « misère de position ». Avec ces prises de parole, ils peuvent espérer trouver dans le champ médiatique une forme de valorisation qu’ils ne trouvaient pas ou plus dans le champ académique. L’islamo-gauchisme officie comme un potentiel canal de visibilité. 

« C’est toute une nébuleuse d’organisations qui se mobilise contre l’islamo-gauchisme »

Comment est entretenue cette visibilité ? 

Une caractéristique importante de ce groupe d’universitaire est leur appartenance à des espaces à la croisée des mondes politique, académique, économique et médiatique — think tank, observatoires et autres. Ils ont alors accès à des microcosmes où le capital symbolique et les relations sociales sont importantes et qui permettent de stabiliser les échanges entre les différents mondes. C’est toute cette nébuleuse d’organisations qui se mobilise contre l’islamo-gauchisme et qui permet d’animer cet espace de visibilité. Si l’on prend par exemple la récente publication Face à l’obscurantisme woke aux Presses universitaires de France (PUF), on voit que les directeurs de l’ouvrage [Pierre Vermeren, Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador, NDLR] sont également membres de l’Observatoire d’éthique universitaire [anciennement Observatoire du décolonialisme, NDLR] soutenu par l’entrepreneur et milliardaire Pierre-Edouard Stérin. 

Le sujet est donc porteur ?

La critique de l’université par l’universitaire est en effet un créneau porteur. Aujourd’hui, si on écrit un essai de 200 pages sur l’islamo-gauchisme ou le wokisme à l’université, on a de fortes chances d’être invité dans certains médias pour en parler. Je dis certains médias car le sujet est traité dans un microcosme médiatique bien précis. Pour la presse numérique et écrite, ce sont notamment des journaux classés à droite ou à l’extrême-droite — le plus prolifique sur le sujet étant Figaro Vox. Ce sont en tout cas des espaces sociaux qui sont déjà engagés dans cette critique et qui trouvent un intérêt à faire intervenir ces universitaires.

« Ce type d’attaques s’inscrit dans un discours de guerre culturelle »

Vous décrivez également une instrumentalisation de la liberté académique, qu’en est-il ?

Ces attaques contre l’islamo-gauchisme sont perpétrées au nom de la liberté académique : ces universitaires chercheraient à dénoncer les mauvaises pratiques de certains de leurs pairs qui affecteraient les résultats scientifiques. Il y a une instrumentalisation et une neutralisation du discours qui visent à renvoyer l’idée qu’ils défendent en réalité l’université. 

Le contexte international n’est pas rassurant. Sous prétexte de démanteler le wokisme installé dans les universités américaines, Donald Trump les menace frontalement. A l’approche de 2027, y a-t-il une crainte que des dérives similaires se produisent en France ?

Derrière l’argument du gouvernement Trump, on retrouve la volonté de disqualifier en premier lieu les sciences sociales, puis l’Université et enfin plus fondamentalement de détruire l’idée même que le savoir — notamment celui qui déconstruit l’ordre social et les dominations — constitue un progrès nécessaire pour la société. C’est sur ce dernier point que Donald Trump et l’extrême-droite de manière générale se donnent beaucoup de mal dans de nombreux pays. La France n’est pas exempte de ces comportements. Il suffit de se souvenir de la menace proférée par Laurent Wauquiez de suspension des subventions de la région Auvergne-Rhône-Alpes à l’université Lyon 2, qu’il accusait de dérive islamo-gauchiste. Ce type d’attaques s’inscrit dans un discours de guerre culturelle selon lequel les minorités prendraient le pouvoir, mettant ainsi en péril l’unité nationale. Et ce discours n’est pas réservé à l’extrême droite. C’est également le discours de certaines grandes entreprises qui n’auraient pas du tout intérêt à ce que certains travaux continuent d’exister — on peut penser à la crise climatique notamment ou au cas d’Elon Musk par exemple. Les savoirs critiques qu’ils attaquent portent atteinte à leur récit politique, il est donc nécessaire de le dévaloriser. 

« On peut donc supposer qu’il y a une part de la recherche qui ne se fait pas ou ne se fera pas »

Quel est l’impact de ces attaques sur les sciences humaines et sociales ?

Les chercheurs de ces disciplines s’exposent potentiellement à une critique très forte, tant sur le plan médiatique que politique. Ce ne sont pas les exemples qui manquent. Il est parfois difficile d’ignorer cette dimension politique et polémique, surtout pour un chercheur en début de carrière. On peut donc supposer qu’il y a une part de la recherche qui ne se fait pas ou ne se fera pas, du fait d’une sensibilité politique qui la rend, à certains égards, vulnérable. On peut également craindre que de plus en plus de chercheurs choisissent de s’exiler pour mener leurs recherches.

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