Les mobilisations de la communauté scientifique ont-elles contribué à la sauvegarde du Palais (relire notre dernière analyse) ?
Absolument, d’où qu’elles viennent, que ce soit des scientifiques, des femmes, des industriels, de France, d’Europe, etc. Avoir deux sites complémentaires à Paris [la Cité des Sciences et de l’Industrie d’un côté, le Palais de la découverte de l’autre, NDLR] était incontournable et nous avons pu le faire entendre. J’ai suivi le dossier du Palais avant même ma nomination à la tête d’Universcience : le témoignage en chœur de grands scientifiques sur le déclic qu’a produit le Palais de la Découverte dans leur carrière montre bien son rôle. On ne peut pas d’un côté vouloir attirer des talents vers la science dans notre pays et de l’autre ne pas pérenniser un outil comme le Palais de la Découverte, qui fait partie de notre patrimoine culturel. D’autant qu’il a encore un gros potentiel inexploité, surtout depuis sa rénovation. En plus d’attirer des touristes, c’est un formidable outil de diplomatie scientifique pour démontrer le rayonnement de la France, y compris pour nos partenaires européens. Nous sommes en pointe sur l’IA, le quantique, il s’agit maintenant de le montrer au moment où nous parlons de souveraineté. Universcience peut être un levier et une vitrine de cette politique.
« La priorité est d’atterrir en proposant un projet ambitieux pour le Palais de la Découverte »
Une réouverture en 2027, une conservation des superficies dédiées à la science… Est-ce la fin de l’histoire ?
Nous sommes encore en train de discuter de l’affectation respective des espaces mais ce qui est sûr c’est qu’à ma connaissance aucun autre lieu dans le monde ne peut proposer une telle offre combinant arts et science dans un tel bâtiment et avec une telle visibilité, puisque situé sur les Champs-Élysées. On ne parle pas d’une petite manip’ ou d’un petit tableau mais d’un niveau de développement, d’expertise et de compétences exceptionnel. C’est ce qui en fera et ce qui en fait déjà un lieu unique. Au 21e siècle, ce sont ces valeurs d’ouverture et d’émancipation que nous devons porter, une culture qui englobe art et science. Didier Fusillier [président du Grand Palais, NDLR] et moi partageons cette analyse.
Vous semblez décrire un projet d’unification avec le Grand Palais. L’idéal est selon vous de jumeler les deux lieux ? Un billet, deux entrées ?
La priorité est d’atterrir en proposant un projet ambitieux pour le Palais de la Découverte. Il ne s’agit pas d’unification mais de collaboration. Nous avons la volonté d’ouvrir la diversité de nos parcours au public. Pour cela, nous avons déjà une entrée commune et des projets communs, notamment le Palais des enfants, dont le succès dépasse nos espérances. C’est donc très positif mais nous maintiendrons la double billetterie en proposant à terme des billets communs si le public le demande. Les deux offres doivent être maintenues en autonomie avec des expérimentations autour d’un billet unique pour certaines offres communes. La mission du Palais reste de montrer la science telle qu’elle se fait en lien avec la recherche, ses infrastructures… et les laboratoires. On aura toujours les cheveux qui se dressent sur la tête au Palais [dans la salle dédiée à l’électrostatique, NDLR]. Les madeleines de Proust seront préservées avec quelques innovations technologiques, notamment au Planétarium.
« Ce qui aurait été à peine crédible dans un film de science-fiction il y a quelques années est devenu réalité »
Universcience, c’est également la Cité des sciences et de l’industrie, quels sont vos projets ?
Il y a beaucoup de choses que l’on souhaite faire autour de l’esprit critique : nous allons à nouveau accueillir l’exposition sur le sujet à la Cité en juin, qui suit le baromètre et le printemps de l’esprit critique, ainsi que l’exposition Frontière en mai, qui résonne évidemment avec l’actualité. Une mise en avant de cette notion auprès de tous les publics, notamment les scolaires et les étudiants, ne peut être que salutaire vu l’ambiance actuelle, même si nous la portons depuis de nombreuses années. Vous l’avez compris, cette démarche me tient à cœur, tout particulièrement durant cette période. Former aux démarches scientifiques, savoir traiter l’information… Il nous faut sensibiliser. Ce qui aurait été à peine crédible dans un film de science-fiction il y a quelques années est devenu réalité aujourd’hui, malgré l’énormité de certaines fake news [relire notre enquête sur la désinformation en santé, NDLR]. Je ne sais pas où nous allons collectivement mais nous y allons tête baissée. Il nous faut continuer à inculquer, sensibiliser : la pédagogie, c’est la répétition.
Universcience est un EPIC, le C étant l’acronyme de commercial. Comment allez-vous rentabiliser les locaux rénovés du Palais de la Découverte ? Y verra-t-on la fashion week ?
Des défilés de mode, pourquoi pas, parce qu’il y a des liens à faire entre mode, science et technologie. Le Palais de la Découverte pourra être loué, utilisé en dehors des heures d’ouverture du public, par exemple par nos mécènes. Ma mission est aussi de faire vivre le modèle économique d’Universcience – qui est aussi un établissement public, c’est le P d’Epic. On doit effectivement avoir un modèle équilibré entre nos missions de service public et une balance commerciale, que nous allons retravailler pour faire vivre pendant encore très longtemps ses deux sites emblématiques. Pour qu’il soit robuste à long terme, un état des lieux des recettes et dépenses sera engagé.
« J’ai le sentiment d’une accélération phénoménale par exemple dans la quantique »
Comment se débrouiller dans un environnement financier aussi contraint ?
Depuis fin 2025, nous n’avons plus de contrat d’établissement ni de Contrat d’objectifs et de performance (COP). Mes priorités sont donc la réouverture du Palais et la réécriture du projet d’établissement incluant le projet culturel et scientifique de la Cité des Sciences et de l’Industrie. Cela va nous engager pour les cinq prochaines années avec comme horizon la rénovation de ce bâtiment qui, elle, nous engagera pour au moins les vingt ans à venir.
Est-ce que cette dichotomie entre sciences fondamentales et appliquées a toujours du sens ?
Vous devinez ma réponse : oui et non. Elle coexiste parfois pour un même chercheur ou dans une même équipe, tout dépend de la discipline. Néanmoins, j’ai le sentiment d’une accélération phénoménale par exemple dans la quantique avec le développement des ordinateurs. Il existe même des cas où la technologie va plus vite que la théorie. Néanmoins, c’est un continuum : ces deux notions ne s’opposent pas, elles coexistent tout en étant complémentaires. Nous allons réactualiser le projet scientifique de la Cité des Sciences et de l’Industrie cette année pour le repenser à la veille de ses 40 ans. Avec la réouverture du Palais de la Découverte en 2027 ce sera l’occasion d’un nouveau souffle pour nos deux sites emblématiques : pour l’un la recherche, les découvertes, la médiation, pour l’autre, des manips ou des expériences plus monumentales et où la science appliquée est montrée. Elle sera aussi une vitrine pour notre industrie française et pour attirer nos talents vers les métiers de la science et de l’industrie, en particulier les jeunes filles.
« [Le budget 2026 est] le minimum minimorum pour ne pas mettre les établissements dans des difficultés majeures »
Le budget 2026 vient d’être voté avec quelques semaines de retard. Une question plus précise sur la situation de la recherche : est-elle satisfaisante de votre point de vue d’ex-ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur ?
Le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche obtenu comprenant la compensation du CAS pension, en tout cas pour les universités, et celle de la mutuelle obligatoire [relire notre analyse, NDLR] est le minimum minimorum pour ne pas mettre les établissements dans des difficultés majeures : il n’y a plus beaucoup de mou aujourd’hui. Les fonds de roulement dans lesquels les établissements étaient censés puiser ne sont justement pas inépuisables. À l’époque où j’occupais le poste de ministre [de l’Enseignement supérieur et de la Recherche entre 2022 et 2024, NDLR], il y avait environ un milliard de fonds libres, les 3,7 milliards restant ne l’étant pas. Nous sommes arrivés au bout de cette logique. Cette compensation était donc pour moi absolument nécessaire pour que les établissements puissent continuer à se développer.
La France se pense encore comme un grand pays de recherche, bien que ses investissements en la matière ne décollent pas depuis au moins 25 ans. Cela ne vous laisse pas un peu dubitative ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’objectif de Bologne de 3% du PIB dans la recherche publique et privée n’est effectivement pas respecté. Les investissements de France 2030 — 54 milliards dont 13 milliards pour l’enseignement supérieur à la recherche — et la LPR, si ils ne sont pas négligeables, ne sont pas suffisants. L’Allemagne a dépassé de son côté les 3%, notamment grâce à la recherche privée qui reste un des grands enjeux en France. La LPR a néanmoins été une très bonne chose, une étape nécessaire pour tenter de résoudre le sous-financement de la recherche. Je pense tout particulièrement aux mesures de revalorisations salariales, absolument nécessaires pour restaurer l’attractivité de la France. C’est pourquoi il faut continuer à déployer la LPR si l’on veut rester dans la course.
« On plafonne autour de 15% de femmes en informatique ou numérique, c’est catastrophique »
L’interview va paraître le 11 février, la Journée mondiale des filles des femmes de science [relire notre analyse]. La parité n’est-elle pas prise au piège d’une forme de stagnation ?
Entre 2010 et 2022, le nombre de diplômées ingénieurs est passé de 27% à 29%. Si vous faites une extrapolation, la parité ne serait atteinte qu’en 2150 environ. L’augmentation est donc très lente, trop lente et le problème n’est pas nouveau. Je suis physicienne spécialisée en électronique : cela fait 40 ans que je le vis tous les jours. Quand j’étais professeure à Paris Sud, j’ai été la seule femme dans la 63e section du Conseil national des universités pendant deux ans.
À quoi cela tient ?
De nombreux pays européens, dont la France, n’ont pas suffisamment agi même si, je le reconnais, beaucoup d’actions ont été engagées. La situation n’est pas désespérée mais elle est décourageante : on peut certes se rassurer en pensant qu’elle serait peut-être pire si rien n’avait été fait… mais un tiers de femmes scientifiques en France et en Europe est insuffisant. Et, dans certaines disciplines, le numérique et l’informatique, on plafonne autour de 15%, c’est catastrophique. Dans certains pays émergents, la situation des femmes scientifiques bouge beaucoup plus vite.
« Les quotas oui mais avec mesure, il faut avant tout mener un travail de longue haleine »
Imposer des quotas [relire notre analyse sur le sujet] est-il la solution ?
Tout dépend pour quoi faire. Cela a pu fonctionner dans certains cas, comme les comités de sélection ou les conseils d’administration ; malgré les difficultés, ils ont pu faire leur preuve en mathématiques par exemple. A contrario, en imposer à l’entrée des écoles d’ingénieurs n’est pas nécessaire, tout simplement parce que le vivier de candidates n’est pas suffisant, il faut travailler plus en amont. Un autre problème est que les quotas entraînent des discours récurrents autour des promotions ou des récompenses scientifiques, qui ne seraient accordées aux femmes que parce qu’elles sont des femmes, je l’ai personnellement entendu pendant vingt ans. Au-delà de ces anecdotes, il s’agit d’un biais de société qu’il faut corriger dès le plus jeune âge. En somme, les quotas oui mais avec mesure, il faut avant tout mener un travail de longue haleine auprès des filles et des garçons dès la maternelle et effectivement utiliser les quotas pour concrétiser.
