La publication de votre étude La France dans la compétition scientifique mondiale : radioscopie d’un décrochage ? (à consulter ici) a eu le mérite de poser un constat clair. Quel en était le but ?
L’objectif de cette étude est d’établir un diagnostic clinique sur la position de la France dans la recherche mondiale au cours des 20 dernières années. Nous nous sommes focalisés sur ce diagnostic, et non sur l’identification des causes profondes de ces phénomènes. Il s’agissait absolument d’éviter absolument de se perdre en conjectures sur les spécificités d’un indicateur ou sur de supposés artefacts. Tous les résultats de notre étude sont corroborés par des tests de robustesse multiples que nous tenons à disposition de la communauté et du public. Engager une analyse sur les causes profondes appelle des investigations beaucoup plus complexes ; elles feront l’objet de travaux futurs.
« [La France connaît] la baisse la plus significative dans notre panel, après le Japon »
Les résultats de vos calculs, menés sur les sciences de la vie, les sciences physiques et de l’ingénieur ou les sciences humaines et sociales, vous ont-ils surpris ?
Honnêtement, oui. Ce qui est en train de se produire sous nos yeux depuis 20 ans, comme l’ascension de la Chine ou le recul de la France, est su mais pas réellement assimilé. Je travaille en économie de la science et de l’innovation depuis trente ans et je n’avais pas réellement anticipé ou seulement bien perçu l’ampleur des changements globaux en cours.Le premier grand résultat de cette étude est celui d’une perte d’audience mondiale de la recherche française. La France occupait 4,31% de l’attention des chercheurs au niveau mondial en 2005, elle n’en occupe plus que 2,7% en 2024. Sur ce critère d’audience [qui a pour but de mesurer « la “perception moyenne” par la communauté scientifique elle-même », voir page 6 pour une explication de cet indicateur, NDLR], les États-Unis restent la principale nation scientifique même si la croissance de la Chine est très significative. La décroissance de la France est très marquée : si on regarde parmi les principaux pays scientifiques, il s’agit de la baisse la plus significative, après le Japon. Les pays comparables à la France — Italie, Espagne… — baissent également, mais significativement moins qu’elle.
Est-on collectivement dans le déni ?
Je ne pense pas que ce soit réellement un déni, ni même un effet de sidération, mais peut-être plus simplement un biais cognitif. En tant que chercheurs, nous sommes des experts avérés de nos domaines respectifs mais notre perception est une déformation de la réalité. Lorsque les hiérarchies sont en recomposition rapide, il est finalement assez normal de douter d’indicateurs qui nous offrent des résultats en décalage avec nos propres jugements et de préférer se fier à ces derniers. En fait, c’est précisément l’objectif de l’indicateur d’audience que nous avons créé à l’occasion de cette étude : permettre à chacun de connecter sa perception à cette mesure d’audience scientifique. Il s’agit ensuite de rechercher, dans le passé récent, les “causes efficientes” en termes de flux de production scientifique. Cela permet aussi de deviner les évolutions futures en termes d’audience.
« En sciences humaines et sociales, la France se maintient relativement mieux »
Cette perte d’audience de la science française, comparativement aux autres pays, doit-elle être imputée à un essoufflement de sa production ou à une baisse de son impact ?
Si on regarde la question du volume, globalement, les publications françaises sont en croissance mais cela ne nous apprend pas grand chose car les bases de données scientométriques sont en perpétuelle inflation, que ce soit le Web of Science ou d’autres bases comme Scopus ou OpenAlex. Il faut raisonner en “parts de marché” lorsque l’on considère la production scientifique d’un pays isolément. Or la croissance de la part française est le plus souvent négative sur la période. Dans une approche comparative, on observe que la France est dépassée par des pays auxquels on s’attendait — comme l’Inde — mais aussi par d’autres auxquels on s’attendait moins, comme l’Italie dès 2015, la Corée, le Brésil ou l’Espagne. L’essoufflement de la production française est important dans les sciences physiques et de l’ingénieur dès 2010 ; en sciences du vivant, il est marqué dès l’entame de notre période d’étude (2005). En sciences humaines et sociales, la France se maintient relativement mieux. Indépendamment du volume, quand on regarde l’impact moyen et l’excellence des articles, on observe une baisse continue et significative à partir de 2011, laquelle est essentiellement due aux sciences physiques et de l’ingénieur. Dans ce grand domaine, on observe donc un effet simultané d’essoufflement et de perte d’impact qui constitue un point d’alerte spécifique. On ne constate pas la même perte d’impact pour les sciences de la vie ou les sciences humaines et sociales sauf dans la période la plus récente, ce qui nécessitera des analyses complémentaires.
Vous utilisez majoritairement la base de données Web of science pour vos recherches, vos résultats ne sont-ils que le reflet du décrochage de la France dans cette base ? Quid des autres, comme Scopus ou OpenAlex ?
Le Web of science est la base « historique » des bibliomètres, nous avons l’habitude de travailler avec cette ressource, elle est complète — même si elle pourrait l’être plus —, de bonne qualité, bien « nettoyée » et robuste, nous y apportons par ailleurs nos propres enrichissements. Elle permet notamment des analyses intertemporelles de bonne qualité. Néanmoins, nous ne souhaitions pas que nos résultats puissent être perçus comme conditionnés à l’usage d’une base ou d’une autre. Ainsi, nous avons également eu recours à OpenAlex, malgré ses défauts, quand nous nous sommes intéressés aux volumes puisque cette base est plus « agrégeante » — autrement dit plus large. Et à de petits détails près, nos résultats sont essentiellement les mêmes et ne dépendent pas d’une base en particulier. Une discussion est néanmoins possible sur les trois dernières années [page 11 de ce document, comparer les graphiques c et d, NDLR]. Néanmoins, l’examen de cette période post-Covid ne remet pas en cause la tendance générale qui est celle d’un essoufflement de la production française.
« La première chose sera d’explorer la question du financement de la recherche scientifique en France »
Est-ce qu’un changement des habitudes de publications des chercheurs ces vingt dernières années peut en être la cause ?
OpenAlex agrège tout ce qu’il est possible d’agréger, donc l’explication ne tient pas à elle seule quand on parle de volume. Ceci étant dit, un report vers des revues moins prestigieuses pourrait en soi affecter les indicateurs d’impact ou d’excellence. Hier comme aujourd’hui, les revues les plus prestigieuses sont le plus souvent synonymes d’exigence et de qualité du filtre éditorial, ce qui favorise la réception des travaux comme l’avancement de carrière. Les politiques d’open science ont-elles été mal comprises, encourageant certains collègues à être moins exigeant sur le choix des supports de publication, ce qui aurait affecté à la baisse l’impact et l’audience des articles français ? S’il y a eu un tel effet, il me semble indirect mais c’est une question intéressante qui nous a déjà été posée et que nous investiguerons si cela s’avère possible.
À quoi tiennent les comportements communs de la France et du Japon dans vos résultats ? Les deux pays décroissent parallèlement, n’est-ce qu’une coïncidence ?
Je ne suis pas spécialiste du cas japonais mais il est vrai que nos résultats sont comparables pour ces deux pays, la décroissance est même encore plus marquée pour le Japon. On peut prolonger le parallèle en constatant que le Japon, pays phare en sciences physiques et de l’ingénieur, avec près de 8% d’audience mondiale en 2005, n’en récolte plus que 2,68% vingt ans plus tard. La chute est considérable même si le pays a connu un regain d’intérêt plus marqué en sciences du vivant, domaine dans lequel il se maintient plutôt bien. Cela a été une surprise pour moi. Aux mêmes causes, les mêmes effets ? Nous pourrions également travailler sur le sujet.
« La Chine est probablement en train de devenir [la première puissance scientifique mondiale] toutes disciplines considérées »
Vos résultats en main, diriez-vous que la Chine est la première puissance mondiale ?
Je pense que oui, et de manière nette, en sciences physiques et de l’ingénieur. Et elle est probablement en train de le devenir globalement, toutes disciplines considérées, même si nous ne nous en rendons collectivement pas totalement compte. La perception des éditeurs des grandes revues scientifiques serait à considérer car beaucoup plus actuelle, puisqu’ils sont au premier rang pour apprécier la contribution des nations aux meilleurs articles scientifiques au niveau global.
Le constat est partagé, la question est maintenant d’en cerner les causes. Comment allez-vous vous y prendre ?
La première chose sera d’explorer la question du financement de la recherche scientifique en France et son rendement, en comparaison aux autres pays de l’OCDE. Nous y travaillons actuellement. Mais ce n’est qu’une parmi les nombreuses hypothèses que nous allons tester. Je crois beaucoup à l’analyse par communautés, pas nécessairement disciplinaires d’ailleurs, pour comparer les impacts des politiques publiques. L’étude des financements étant très « macro », il nous faut comprendre quels dispositifs spécifiques s’avèrent efficaces pour stimuler la recherche et bien caractériser leurs effets. Au fond, c’est toute l’idée de la “science of science”, ou la “meta-science”, que de mobiliser nos méthodes scientifiques pour étudier la recherche elle-même. À l’OST, nous avons tout pour avancer dans ce sens : données, outils de calcul, méthodes bibliométriques ou encore d’étude d’impact ex-post [postérieures aux faits, NDLR], sans omettre une proximité unique avec la communauté d’expertise scientifique du Hcéres et bientôt un Conseil d’orientation scientifique de l’OST renouvelé composé de personnalités scientifiques de premier plan.
« Les communautés scientifiques, politiques et citoyennes doivent maintenant se saisir de ce diagnostic »
L’hypothèse d’un impact de la recherche sur appels à projets, qui débute précisément en 2005, sera-t-elle testée ?
Notre étude commence effectivement en 2005 au moment de la naissance de l’Agence nationale de la recherche (ANR), mais c’est un pur hasard : nous souhaitions simplement réunir deux décennies de données afin d’avoir suffisamment de recul. Le système français a connu beaucoup de changements en vingt ans, ce qui rend la séparation des causes difficile. Par le passé, j’ai travaillé comme chercheur sur l’identification de l’effet causal du financement sur projet de l’ANR. Des résultats existent déjà et ont d’ailleurs été utilisés par l’ANR pour optimiser certains de ses processus, comme par exemple la priorisation des jeunes chercheurs dans les appel à projets, mais on pourrait examiner plus systématiquement et sur des données plus récentes l’effet de l’ANR. Ceci dit, le rendement du financement de la recherche sur projet — dispositif très répandu au niveau mondial — est étudié dans un certain nombre de travaux de recherche intéressants dans d’autres pays. Ceci laisse penser qu’il y a très peu de chances qu’un tel dispositif ait eu un effet négatif spécifique à la France. En outre, on ne note pas de cohérence temporelle particulière suggérant une telle causalité : l’essoufflement en termes de volume, notamment en sciences physiques et de l’ingénieur, intervient plus tard, après 2010, contrairement aux sciences de la vie où la décrue s’amorce dès 2005-2006. Et ce alors que ces disciplines étaient plus aguerries à de tels dispositifs au moment de la création de l’ANR en 2005.
Votre étude s’intitule Radioscopie d’un décrochage ?. Au vu de ses résultats, le point d’interrogation n’était-il pas de trop ?
Le point d’interrogation est là pour que le lecteur puisse décider de l’enlever ou non. Mais aussi pour signifier que l’histoire n’est pas totalement écrite : les communautés scientifiques, politiques et citoyennes doivent maintenant se saisir de ce diagnostic, participer au débat sur les causes profondes, et décider de la réaction qu’elles souhaitent collectivement y apporter si elles veulent que la France reste une grande nation scientifique.
Ces propos ont été partiellement recueillis à la suite de l’intervention de Nicolas Carayol le 26 août dernier au Congrès des vice-présidents recherche à Reims.
