L’édition scientifique bousculée par Trump

Les attaques envers la science de l’administration Trump se propagent jusqu’aux revues académiques, rouvrant les débats sur leur modèle économique.

— Le 6 février 2026

« No more taxpayer money for woke publishers! », s’exclamait Donald Trump sur le réseau social X le 8 avril 2025. Mais pourquoi tant de haine, quatre mois à peine après sa prise de poste à la Maison Blanche et l’interdiction orwellienne de plus de 200 mots au sein des agences gouvernementales ? « La folie du genre » poussée par des maisons d’éditions européennes comme Springer Nature, selon le Président des États-Unis, qui donnait en exemple un essai publié en juin 2024 par Nature intitulé « Beyond the trans/cis binary: introducing new terms will enrich gender research ». En ce même jour d’avril 2025, le média ultra-conservateur Breitbart News titrait sur la possible coupure des abonnements aux « woke medical journals », ceux-ci ayant soit disant répandu de « fausses informations » sur les vaccins et l’origine du virus de la Covid. Avec un argument de choc pour feu le département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) : les sommes déboursées par le contribuable états-unien – 20 millions de dollars pour les abonnements à Springer Nature –, jugées trop importantes. D’autant plus au vu du contenu… selon leur point de vue.

« On m’a rapporté que de plus en plus de publications concèdent être partisanes dans certains débats scientifiques » 

Edward R. Martin, procureur fédéral

Le prix de la liberté. Le désabonnement à Springer Nature des National Institutes for Health (NIH) s’est finalement matérialisé en juin 2025 : il était annoncé par le média Axios et confirmé par le département de la Santé. Plus tôt, une lettre aurait été envoyée à la maison d’édition pour l’interroger sur ses pratiques éditoriales, l’accusant d’être partisane et d’entretenir des liens avec la Chine. N’est pas non plus à exclure l’hypothèse d’une revanche pour certaines prises de position anti-Trump dans les revues de Springer Nature, notamment cet éditorial publié par Nature juste avant les élections de novembre 2024 ou ces propos de l’éditrice de la revue Scientific American Laura Helmuth, qualifiant les partisans trumpistes de fascistes et intolérants. La maison d’édition n’a pas communiqué sur le sujet. D’autres coupures d’abonnements ont eu lieu : en mars, le département de l’agriculture avait déjà mis fin à 400 revues – sur un total d’environ 2000 – principalement éditées par des presses universitaires ou des sociétés savantes, suite aux ordres du DOGE.

Bully time. Les intimidations ne se sont pas limitées au géant de l’édition scientifique ; elles ont également touché plusieurs revues médicales, parmi les plus prestigieuses. Mi-avril 2025, le procureur fédéral Edward R. Martin (district de Columbia) adressait un courrier à au moins quatre d’entre elles, éditées par des organisations professionnelles de médecins aux États-Unis : le New England Journal of Medicine (NEJM), le Journal of the American Medical Association (JAMA), Obstetrics & Gynecology et CHEST. C’est cette dernière qui a divulgué la fameuse lettre, les accusant de partialité, les rappelant à leurs « responsabilités » et leur adressant toute une liste de questions. Parmi les sujets posés : le manque de points de vue divergents, l’évaluation des biais dans les recherches – notamment celles financées sur deniers publics. La réponse à cette lettre « vaguement menaçante » selon les termes de l’éditeur en chef du NEJM interviewé par le New York Times, était attendue deux semaines plus tard, pour le 2 mai. 

« Nous envisageons d’interdire [aux scientifiques] de publier dans les revues corrompues »

Robert F. Kennedy, ministre de la Santé

Recommandé AR. Quelques jours plus tard, le NEJM indiquait au Monde y avoir répondu en invoquant la liberté d’expression et assurant « [favoriser] le dialogue académique et [demeurer] ferme dans son engagement à soutenir les auteurs, les lecteurs et les patients ». Une autre revue tout aussi prestigieuse mais éditée par Elsevier, The Lancet, n’avait elle pas reçu de lettre mais apportait son soutien aux revues intimidées et plus généralement aux sciences médicales aux États-Unis, cible d’importantes coupures budgétaires annoncées quelques semaines plus tôt. Il faut dire que les sujets de crispation entre l’administration Trump et la communauté scientifique ne manquent pas : vaccination, avortement, inégalités d’accès aux soins… Fin mai, le ministre de la Santé Robert F. Kennedy relançait les hostilités en déclarant qu’il envisageait interdire aux scientifiques de publier dans The Lancet, NEJM, JAMA « et toutes ces autres revues (…) corrompues ». Une menace toujours pendante à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Coupes sombres. Il n’empêche que, même sans interdiction explicite, les près de 8000 projets de recherche stoppés et les coupures budgétaires prévues pour 2026 – que Nature présente en graphiques – vont forcément impacter la production d’articles par les laboratoires états-uniens. L’arrêt de nombreux partenariats internationaux risque fort de faire tache d’huile au niveau mondial. La France n’y échappe pas, le Canada non plus, près d’un tiers de sa production scientifique se faisant en collaboration avec les États-Unis dans certains domaines. Avec des conséquences sur un secteur de l’édition scientifique déjà fragilisé par la prolifération d’articles de mauvaise qualité générés par IA. Une autre manne importante pour les éditeurs risque également de fondre comme neige au soleil : les frais de publication. En effet, les NIH, grands financeurs de la recherche en santé, prévoient de plafonner le montant des Article Processing Charges (APC) prélevés sur leurs grants. En France, « les dépenses liées aux APC dans des revues ouvertes sont éligibles au paiement via les financements de l’Agence nationale de la recherche mais pas celles des revues hybrides [sur abonnement mais qui proposent aux auteurs de payer pour un accès ouvert à leur article, NDLR] », rappelait Zoé Ancion, responsable du pôle science ouverte à l’ANR – relire notre analyse sur l’évaluation et la science ouverte.

« [Le plafonnement des APC] risque de se faire au bénéfice des grandes maisons d’édition, avec un renforcement de l’oligopole déjà en place »

Stefanie Haustein, Université d’Ottawa

Plafond de vair. Après avoir mis fin à l’embargo de 12 mois pour la mise en accès ouvert – obligatoire – des publications issues de leurs financements, les NIH communiquaient fin juillet leur volonté de serrer la vis sur les APC dès janvier 2026 en proposant cinq options, depuis la fixation d’un plafond – à définir entre 2000 et 6000 dollars ou bien proportionnel au montant de la grant – jusqu’à leur suppression totale. Le Scholarly Communications Lab de l’Université d’Ottawa a montré le fossé entre ces seuils et les prix pratiqués par les maisons d’édition – certes fixés en fonction de la réputation de la revue plutôt que des frais réels (voir notre “3 questions à Stefanie Haustein” plus bas). Sur plus de 2200 revues, seules 162 proposent des frais inférieurs à 2000 dollars, correspondant à 6% des publications en 2025. Et même un plafond fixé à 6000 dollars ne permettrait pas de couvrir les frais d’une publication sur dix. Pas moins des 28 revues Nature ont des APC à plus de 12 000 dollars, quand Cell (Elsevier) demande plus de 11 000 dollars, par exemple. Si la limite basse de 2000 dollars était imposée, les revenus des maisons d’édition pourraient donc drastiquement diminuer. Mais des effets rebond sont déjà anticipés. 

Martingale. Une consultation organisée jusqu’à mi-septembre par les NIH a réuni plus de 900 commentaires de chercheurs, bibliothécaires et éditeurs, surtout de taille modeste. La crainte de voir les APC de nombre de revues augmenter jusqu’au plafond fixé choisi était notamment soulevée par PLOS, avec le risque de faire passer de nombreuses recherches en accès fermé. Autre risque, soulevé par l’Association of Research Libraries : celui de déplacer la pression financière sur les bibliothèques, également concernées par les coupes budgétaires. En effet, les frais de publication pourraient se transformer en accords de type « Read & Publish » où les établissements payent à la fois pour accéder aux articles fermés mais aussi pour publier en accès ouvert dans les revues le proposant. Avec des conséquences en bout de course pour les chercheuses et chercheurs (voir notre “3 questions à Stefanie Haustein” plus bas). Les NIH ont répondu tenir compte des commentaires et considérer d’autres options, selon Science en décembre 2025 mais à l’heure où nous écrivons, le suspense est encore de mise.

3 questions à… Stefanie Haustein*

Professeure à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions de publication scientifique, Stefanie Haustein répond à nos questions.

Limiter les APC est-il une bonne idée ?

Tenter de mettre des freins à ce processus d’exploitation des grandes maisons d’édition semble à première vue une bonne idée. En effet, les frais de publication – 2000 dollars par article en moyenne pour les APC, 3000 dollars pour les revues hybrides – sont actuellement complètement déconnectés des coûts réels des éditeurs qui consistent principalement à du type setting, la génération d’un PDF et le maintien d’un serveur. Une étude estimait qu’en fixant les frais à 1000 dollars, les éditeurs pourraient encore se faire une marge raisonnable – évidemment moindre que les 38% de marge réalisées par Elsevier. Aujourd’hui, ces frais de publication sont uniquement indexés au prestige de la revue et beaucoup de chercheurs sont prêts à les payer.

Quelles seraient les conséquences pour les chercheurs d’un plafonnement des APC ?

Aujourd’hui les chercheurs payent les APC sur leurs financements propres, les mettant en balance avec l’achat de matériel ou le salaire de stagiaires. Mettre fin aux APC peut donc sembler plus égalitaire. Mais, si ces frais se déportent sur les bibliothèques des universités, les disparités vont se créer entre établissements : d’un côté, ceux qui auront payé un accord « Read & Publish » et les autres. L’Europe a été pionnière sur ce type d’accord, qui arrive plus doucement en Amérique du nord. Cela risque de se faire au bénéfice des grandes maisons d’édition, avec un renforcement de l’oligopole déjà en place.

Quelle est la solution, selon vous ?

Une trentaine de comités éditoriaux ont récemment quitté leur maison d’édition pour des plus petits éditeurs à but non lucratif – un des exemples les plus connus est celui de Imaging Neuroscience. Je faisais partie du comité éditorial du Journal of Infometric, éditée par Elsevier, qui voulait passer en accès ouvert. Nous avons donc créé en 2019 une nouvelle revue : Quantitative Science Studies chez MIT Press. Aujourd’hui avec APC, nous essayons de faire passer la revue sur un modèle sans frais pour les auteurs. Mais la publication coûte de l’argent et nous devons trouver des financements. Comme nous l’écrivons dans notre dernier preprint, les agences de financement ont un rôle à jouer : la fondation Gates a par exemple décidé d’arrêter de payer des APC et a lancé sa propre plateforme en accès ouvert.

* Les réponses ont été légèrement modifiées suite à la relecture par l’intéressée.

Et si la solution pour diminuer les frais de publication était d’aider financièrement les revues à s’émanciper des éditeurs à but lucratif ? C’est ce que suggèrent notamment Stefanie Haustein et ses collègues (voir notre “3 questions à”). Sauf que l’ambiance aux États-Unis n’est pas à ce genre de soutien désintéressé, en particulier pour des revues indépendantes publiant des travaux qui contredisent les politiques de l’administration Trump. Pour preuve, l’arrêt de la revue Environmental Health Perspectives (EHP) financée jusqu’à il y a peu par le National Institute of Environmental Health Sciences (qui dépend des NIH). Créée en  1972, elle traitait de sujets brûlants comme la toxicité des PFAS ou celle des perturbateurs endocriniens. Nous en parlons au passé car la revue a annoncé en avril 2025 la suspension des soumissions de manuscrit – notre confrère Stéphane Foucart réagissait dans une chronique au Monde. Début décembre, c’est carrément la fermeture du site web que la communauté scientifique avait constaté avec stupeur. Heureusement, les articles précédemment publiés semblaient toujours accessibles sur PubMed – relire notre analyse sur le sauvetage en cours de cette base en biologie et santé. 

« L’ACS tient à maintenir l’indépendance éditoriale des revues qu’elle publie.»

Joel Kaufman, éditeur en chef d’EHP

Mode survie. Coup de théâtre début janvier : la maison d’édition de la société savante American Chemical Society, ACS Publishing, annonçait la reprise de la revue. L’éditeur en chef, Joel Kaufman, maintenu à son poste, témoignait sa joie de voir « que EHP avait trouvé une nouvelle maison ». Les commentaires n’ont pas tardé à pleuvoir malgré l’apparente volonté de conserver la ligne éditoriale, notant un risque de concurrence avec deux revues déjà éditées par ACS Publishing voire d’éventuels conflits d’intérêt avec les sponsors industriels de la société savante. Contacté par nos soins, l’éditeur en chef Joel Kaufman répondait sous le contrôle de la maison d’édition : « J’ai été rassuré à plusieurs reprises — et elle l’a démontré avec ses autres revues — que l’ACS tient à maintenir l’indépendance éditoriale des revues qu’elle publie. Ces valeurs communes me donnent une grande confiance que nous pouvons bâtir ensemble un avenir riche pour EHP et poursuivre fièrement la longue histoire de la revue. »

L’or, valeur refuge. La revue changera en revanche de modèle économique, passant du “diamant” – entièrement gratuite, autant pour les auteurs que les lecteurs – au “gold”, c’est-à-dire avec des APC alignés sur les tarifs d’ACS Publishing – de 3000 à 4500 dollars. La publication restera gratuite en 2026, toujours selon Joel Kaufman qui espère une remise en ligne des archives d’EHP ainsi qu’une réouverture des soumissions le plus tôt possible. Les chercheuses et chercheurs états-uniens auront-ils le droit de publier dedans ? L’avenir nous le dira.

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