Michel Dubois : « C’est la période idéale pour lancer cette étude »

À quelques mois de la présidentielle, le laboratoire GEMASS (Sorbonne U/CNRS) et TheMetaNews lancent une étude sur les scientifiques. Qui ? Quoi ? Comment ? Pourquoi ? Le directeur du GEMASS Michel Dubois répond.

— Le 30 septembre 2026

Le positionnement citoyen des scientifiques a-t-il beaucoup été étudié en France ou à l’international ?

En France, il existe une tradition de recherche relativement riche autour de la figure de « l’intellectuel engagé » mais les formes d’engagement propres aux scientifiques demeurent finalement peu connues. Il y a bien sûr quelques travaux, comme l’ouvrage de François Abel et Raul Magni-Berton intitulé Que pensent les penseurs ? Les opinions des universitaires et scientifiques français, publié en 2015, mais la majorité a été publiée à l’étranger, dans le prolongement de l’ouvrage de Stuart Blume Toward a political sociology of science (Free press,1974). Blume a préfiguré ce qui constitue aujourd’hui l’analyse des formes d’engagement public des scientifiques, avec des travaux comme ceux de Scott Frickel et Kelly Moore dans The New Political Sociology of Science (University of Wisconsin Press, 2006). En tant que lecteur assidu des rapports du Pew Research Center, je me dois de mentionner l’enquête de 2009 réalisée en collaboration avec l’American Association for the Advancement of Science. Une enquête qui met en regard les opinions des citoyens avec celles d’un peu plus de 2000 membres de l’AAAS [à consulter ici, NDLR]. L’enquête n’est pas parfaite mais elle permet de réfléchir aux spécificités des scientifiques par rapport à la population générale, notamment du point de vue de leur positionnement politique, plus progressiste, et de leur moindre religiosité. Les scientifiques se révèlent également généralement plus critiques que le grand public dans leur jugement à l’égard du milieu des affaires. 

« [Avec cette enquête] la question n’est plus celle du scientifique dans sa communauté (…) mais celle du scientifique dans la cité »

Vous avez mené des études comparables sur les scientifiques au CNRS, au CEA ou à l’Inserm, en quoi cette nouvelle étude diffère ?

Les enquêtes menées ces dernières années, avec ma collègue Catherine Guaspare, auprès des personnels de plusieurs organismes de recherche ont été construites autour des enjeux d’intégrité scientifique et d’éthique de la recherche. La France a connu, dans ces domaines, d’importantes transformations institutionnelles depuis dix ans. Il restait à déterminer, en particulier en pleine période Covid, dans quelle mesure cette institutionnalisation se traduisait concrètement dans les pratiques, les perceptions et les jugements des personnels de la recherche. Il me semble que nous avons progressé sur ce point. L’enquête Gemass-TheMetaNews change d’échelle et de focale : la question n’est plus celle du scientifique dans sa communauté professionnelle mais celle du scientifique dans la cité. Elle élargit le questionnement à des sujets rarement réunis dans une même enquête : participation électorale, formes d’engagement, valeurs politiques et sociales, environnement, confiance dans les institutions, rapport à la science et opinions sur l’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’enquête s’adresse bien sûr aux chercheurs et enseignants-chercheurs mais aussi aux ingénieurs, techniciens et autres personnels de l’ESR. 

« Il sera particulièrement intéressant d’observer comment les répondants à notre enquête conçoivent leur rôle dans le débat public »

Les scientifiques sont souvent taxés de “militant” dans les débats publics, quand bien même ils n’expriment que le consensus scientifique. Est-ce une nouvelle donne ? 

Il existe aujourd’hui en France comme à l’étranger un débat assez nourri sur l’engagement public des scientifiques. Plusieurs organismes de recherche ont d’ailleurs élaboré des guides à l’intention de leurs personnels afin de les accompagner dans leurs prises de parole et dans certains cas, comme au CNRS, de prévenir les phénomènes d’autocensure. À l’heure où la désinformation se diffuse à grande échelle, il est essentiel que les scientifiques s’expriment et présentent au public l’état des connaissances et des consensus sur des sujets controversés tels que le nucléaire, le changement climatique, la vaccination ou l’intelligence artificielle. Mais prendre la parole, c’est aussi s’exposer dans un espace public parfois fortement polarisé et risquer d’être rapidement soupçonné de ne pas savoir distinguer connaissance et opinion, expertise et militantisme. Il sera donc particulièrement intéressant d’observer comment les répondants à notre enquête conçoivent leur rôle dans le débat public, jusqu’où ils s’estiment légitimes à intervenir et quelles frontières ils établissent entre information scientifique, alerte et engagement.

« Soyons très clairs : l’enquête GEMASS – TheMetaNews n’est [pas] une consultation électorale »

Nous sommes à quelques mois de l’élection présidentielle en France. Est-ce le bon moment pour lancer une telle étude ?

2027, année zéro ? La période qui nous sépare de l’élection présidentielle sera l’occasion d’examiner attentivement les propositions des différents partis pour l’enseignement supérieur et la recherche. Plus largement, elle doit aussi nous conduire à nous interroger sur notre propre rapport à la citoyenneté et sur les relations entre science et démocratie. C’est donc la période idéale pour lancer cette étude ! Mais soyons très clairs : l’enquête GEMASS – TheMetaNews n’est ni une consultation électorale ni un dispositif visant à ériger tel ou tel en porte-parole de la communauté scientifique. Sa finalité est avant tout scientifique : rendre compte aussi finement que possible de la diversité interne de cette communauté, de ses convergences comme de ses lignes de fracture et situer les opinions et les formes d’engagement de ses membres par rapport à celles observées dans la population générale.

À lire aussi dans TheMetaNews

Vive le Canada open

Cet article est publié en partenariat avec l’association des responsables de l’information scientifique et technique des organismes de recherche français publics ou d’utilité publique (EPRIST) sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions). Au Canada, la politique de...

Wikipédia, envers et contre tout

Cet article est publié en partenariat avec l’association des responsables de l’information scientifique et technique des organismes de recherche français publics ou d’utilité publique (EPRIST) sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions). Lors de sa création au tout...

Les scientifiques sont-ils tous de gauche ?

La recherche académique est-elle de gauche ou de droite ? La question n’est pas nouvelle et la réponse, au-delà des clichés, est moins évidente qu’elle n’en a l’air. Sujet de « niche » pour les politologues, la communauté scientifique n’est pas non plus la cible des...