Cet article est publié en partenariat avec l’association des responsables de l’information scientifique et technique des organismes de recherche français publics ou d’utilité publique (EPRIST) sous licence CC-BY 4.0 (voir les conditions).
Lors de sa création au tout début des années 2000, Wikipédia ne devait être qu’une « ébauche » pour alimenter l’une des premières encyclopédies en ligne nommée Nupedia. Le rédacteur en chef de cette dernière Larry Sanger avait proposé au fondateur Jimmy Wales un concept alors émergent dans le monde de l’internet : le wiki. Un mot qui signifie rapide en hawaïen et qui désigne dans ce cas des applications web permettant la collaboration. Ouvert au grand public, Wikipedia a vite trouvé ses adeptes : « Ils ont réalisé que les articles étaient créés par les contributeurs beaucoup plus rapidement et de meilleure qualité que ceux des experts », raconte Rémy Gerbet, directeur de Wikimédia France. Vingt-cinq ans et 65 millions d’articles plus tard, « Wikipédia est l’un des derniers sites d’information fiable sur internet, l’une des dernières oasis sans publicité… C’est ce qui reste des années 1990 et de la pensée libertaire des pionniers d’internet, opposée à la propriété privée », résume FredD, chercheur et contributeur depuis bientôt vingt ans.
« Si je meurs demain, ma plus grande contribution aura été sur Wikipédia »
FredD, écologue et contributeur
Tout un chacun. Le concept est simple : sur Wikipédia, tout le monde peut contribuer en créant ou modifiant un article, sans forcément décliner son identité. C’est d’ailleurs ce qui faisait craindre au départ que n’importe qui écrive n’importe quoi. Mais derrière la modération opère : toute une communauté relit chaque page, avec une attention particulière aux contributions des nouveaux arrivants. Aucun argument d’autorité n’est accepté et si le contenu se base sur des sources solides, l’identité du contributeur importe peu. Avec une transparence totale : l’historique de chaque page reste publique, même si les contributeurs opèrent généralement sous pseudo : « Nous ne leur recommandons pas d’utiliser leur vrai nom. Certains sujets sur le climat ou en santé peuvent provoquer des réactions hostiles qui les exposeraient », explique Rémy Gerbet. Une communauté de contributeurs qu’il n’est pas évident de maintenir : « Quand tout est à faire, construire de nouvelles pages est simple. Aujourd’hui, Wikipédia en français compte 2,7 millions d’articles et le rythme de création est plus lent. »
Surdiplômé·es. Wikipédia entretient un rapport ambivalent à la science : de par son fonctionnement collaboratif et sous pseudo, Wikipédia dépossède les experts qui n’ont plus l’exclusivité de la diffusion du savoir. En même temps, l’encyclopédie reste fortement dépendante de la recherche et de la science ouverte : « Le projet ne peut tenir sans un accès à des sources fiables et notamment des ouvrages et des publications scientifiques », atteste Rémy Gerbet. Instauré par Wikimédia France, le label culture libre récompense d’ailleurs les institutions dont beaucoup de bibliothèques mettant en œuvre des politiques de diffusion numérique libres et accessibles à tous. Entre Wikipédia et la science, les pratiques se recoupent également : « On a appris à quel point il était important de sourcer l’information avec la même logique que les scientifiques », se souvient Rémy Gerbet. La possibilité de discuter avec les autres contributeurs est aussi centrale : « Quand il y a débat, la communauté est bienveillante et tout le monde progresse », témoigne FredD. Ce n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si la communauté wikimédienne est largement surdiplômée par rapport à la moyenne nationale : « La part des docteurs est bien plus grande – presque un sur cinq parmi l’échantillon de contributeurs aux sujets politiques que j’ai étudié – que dans la population française où elle est inférieure à 1% », explique Jeanne Vermeirsche qui a analysé leurs profils durant sa thèse en science politique.
« Si seuls des scientifiques contribuaient, on retomberait sur une encyclopédie classique »
Antonin Segault (Université Paris Nanterre)
Sagesse collective. « Il y a beaucoup de scientifiques professionnels qui contribuent, parfois sous leur nom civil mais seules les sources font foi », assure FredD. Lui-même chercheur en écologie, il a créé des milliers d’articles sur des espèces parfois peu connues : « J’ai dépassé les 1000 citations sur Google Scholar mais sur Wikipédia j’ai des millions de lecteurs. Si je meurs demain, ma plus grande contribution aura été sur Wikipédia. » Il enjoint tous ses collègues à faire de même, avec une nuance tout de même : « Il ne faudrait pas que des scientifiques imposent leur point de vue ou mettent uniquement leurs propres recherches pour obtenir de la visibilité et du capital carrière. La ligne est ténue. » Enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Nanterre, Antonin Segault (voir encadré) abonde : « Si seuls des scientifiques contribuaient, on retomberait sur une encyclopédie classique. Le but est de faire participer tout le monde, des jardiniers et des promeneurs pour parler botanique par exemple et d’éviter de recréer des hiérarchies. » Mais les chercheurs sont encore loin d’être majoritaires : « En plus d’être chronophage, les gains de leur contribution, la plupart du temps de manière anonyme et sur le même plan que les autres, ne sont pas clairement identifiés par les chercheurs car ils ne peuvent pas en être crédités », analyse Jeanne Vermeirsche.
Wikimédia c’est aussi…
« Wikipédia est l’arbre qui cache la forêt », explique Antonin Segault, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Nanterre. En effet, Wikipédia fait partie d’un ensemble de projets collaboratifs dont Wiktionnaire, Wikidata ou Commons, une médiathèque d’images, de vidéos et de sons sous licence libre. Un grand nombre d’entre eux servent d’illustration à des articles Wikipédia mais peuvent être utilisés par tout un chacun tant qu’ils respectent les règles spécifiées par la licence. « Les contributeurs ne sont pas forcément les mêmes que sur Wikipédia. Chacun contribue en fonction de ce qu’il aime faire. » Pour maintenir une dynamique de contribution, des concours photos sont régulièrement organisés : Wiki loves monuments, Wiki loves earth, mais aussi Wiki loves Science. Antonin Segault étudie l’organisation au sein de la médiathèque Wikimédia Commons : « Les Communs ne vivent pas tout seuls : chaque projet a construit ses propres règles, notamment de modération, adaptées à ses besoins. Si elles ne sont pas nécessairement parfaites, Wikimédia – qui reste le plus gros projet collaboratif proposant une information de qualité – montre des manières de faire qui peuvent être transposables dans le monde médiatique. » Vous l’aurez compris, Wikimédia est devenu un objet de recherche et un sujet de colloque : une journée d’étude avait lieu en mars 2025 – nous y étions. « Déjà critique d’elle-même et de ses potentiels biais, la communauté wikimédienne est curieuse de nos travaux et vient à nos colloques. Même si elle n’est pas toujours d’accord, ce qui enrichit les discussions », témoigne Antonin Segault.
Villa Wiki. Dans ce contexte, le programme Wikifier la science vise depuis 2023 à renforcer l’acculturation du monde de la recherche à Wikipédia. Un partenariat signé entre Wikimédia France et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche dans le cadre du Plan national pour la science ouverte finance notamment des « wikimédien·nes en résidence » dans les établissements, dont Delphine Montagne fait partie. Géographe de formation, elle est entrée dans le monde des communs numériques via OpenStreetMap, dont la communauté est assez proche de celle de Wikimédia. « Rédiger des articles est devenu une passion, notamment sur des femmes scientifiques : j’aime me plonger dans leurs travaux, synthétiser les points marquants de leur carrière, vulgariser leur apport à la science… » De bénévole, Delphine Montagne a fait de Wikimédia son métier, d’abord à l’Unité régionale de formation à l’information scientifique et technique (Urfist) de Lyon, puis maintenant à celle de Paris : « L’objectif est de faire contribuer le monde de la recherche aux projets Wikimedia (voir encadré) mais aussi à des actions ». Grande messe mondiale, le colloque de la Wikimania aura lieu cette année pour la première fois en France : rendez-vous du 21 au 25 juillet à Paris pour les amateurs.
« J’ai essayé ChatGPT mais Wikipédia reste beaucoup plus pratique et fiable, avec une empreinte environnementale bien moindre »
François Sabot (IRD)
L’IA dans le viseur. « Le premier frein reste ce tabou : tout le monde utilise Wikipédia mais personne ne le dit, en s’imaginant que les autres les jugeront négativement », explique Delphine Montagne. Elle débute donc ses formations auprès des chercheurs, ingénieurs, bibliothécaires ou archivistes en expliquant le principe de construction des pages : « Le fait qu’elles se basent sur des références universitaires et qu’il existe une modération les rassurent. Certaines personnes plutôt fermées au départ deviennent peu à peu enthousiastes en apprenant à y contribuer ». Les contributions restent souvent discrètes, en partie car sous pseudo. « Pour les valoriser, nous organisons depuis plus de deux ans des rendez-vous mensuels appelés WikiCafés où des chercheurs peuvent présenter leurs travaux » Et parfois, c’est la science qui avance grâce à Wikipédia : en avril, l’historienne des arts Agnès Bos viendra raconter comment elle a retrouvé la trace d’un manuscrit perdu depuis des siècles… via Wikipédia. Chercheur à l’IRD, François Sabot a bifurqué de la génomique végétale à la bioinformatique et Wikipédia l’a beaucoup aidé à acquérir des notions de base dans les nouvelles thématiques dont il avait besoin. « C’est une bonne synthèse qui fournit les sources pour creuser le sujet, notamment en physique et en chimie. J’ai essayé ChatGPT mais Wikipédia reste beaucoup plus pratique et fiable, avec une empreinte environnementale bien moindre. »
L’essayer, l’adopter. Se considérant comme « geek et fan d’open source », François Sabot a adhéré à la démarche Wikipédia dès ses débuts et l’a toujours conseillée à ses étudiants : « Les critiques sont beaucoup venues des mandarins et de l’édition privée. » En revanche, le chercheur n’a pas le temps de contribuer : « Bien écrire prend du temps et les articles sont souvent déjà bien faits. » Lors de ses formations, Delphine Montagne le constate : « La première réponse des chercheurs est le manque de temps ». Pour ne pas multiplier les nouvelles tâches, celle-ci propose des ateliers couplant HAL et Wikipédia qui permettent aux chercheurs de mettre à jour leur CV et liste de productions scientifiques sur HAL – articles mais aussi colloques, données, illustrations… – et d’en profiter pour voir ce qu’ils pourraient partager sur Wikimedia. Et certaines actions de sensibilisation et de formation semblent fonctionner, d’après Jeanne Vermeirsche : « On observe dans l’ensemble une augmentation de l’utilisation et surtout moins de réticence envers l’encyclopédie. C’est une formidable source de données pour les projets scientifiques et les chercheurs comprennent aussi ce qu’ils peuvent y apporter. » « Contribuer aux projets Wikimédia pourrait apparaître sur les fiches de poste des chargés de valorisation de la recherche au même titre que les réseaux sociaux et est déjà reconnu comme une action de valorisation par les financeurs comme l’ANR », ajoute Delphine Montagne.
« Sur Grokipedia, l’article sur la théorie de l’évolution est une horreur »
François Sabot (IRD)
Aujourd’hui à la Une. Remarqué pour son traitement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie ou du conflit israélo-palestinien, Wikipédia est aussi devenu un média d’actualité selon la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Marie-Noëlle Doutreix : « Le système collaboratif de Wikipédia reste moins propice aux fake news que les réseaux sociaux car les informations qui y figurent doivent avoir déjà été publiées par des sources secondaires considérées comme fiables », écrivait-elle dans La revue des médias. Un “média” opéré par la Wikimedia Foundation, organisation à but non-lucratif basée en Californie, et qui clame son indépendance en se finançant principalement par des dons. Wikipédia apparaît alors d’autant plus comme indispensable face à une montée en puissance des récits alternatifs, notamment aux États-Unis : après avoir appelé au boycott de « Wokipedia » qu’il accusait d’être un outil de propagande, Elon Musk lançait en octobre 2025 Grokipedia, une “alternative” à Wikipédia (voir le “3 questions à Jeanne Versmeirsche”) bourrée d’énormités. « Sur Grokipedia, l’article sur la théorie de l’évolution est une horreur et celui sur le genre montre également bien les biais apportés par l’extrême-droite religieuse états-unienne. », témoigne François Sabot. En décembre 2025 lors des Assises nationales des données de la recherche, la chercheuse en sciences du climat Valérie Masson-Delmotte – relire notre interview – se disait « atterrée » par la négation de l’origine humaine du changement climatique présente sur Grokipedia.
Choisis ton camp. « On assiste à une volonté du contrôle de l’information par des personnes qui veulent imposer leurs récits et accusent Wikipédia de parti pris politique », analyse Delphine Montagne. Régulièrement censuré dans des pays comme la Chine, la Turquie ou l’Iran, Wikipédia a vu naître des alternatives qui collent mieux à l’idéologie de certains régimes : Baidu Baike en Chine, Ruwiki en Russie… Ailleurs, en Biélorussie ou en Syrie, des contributeurs et contributrices sont emprisonnés. Et la France n’est pas en reste avec la polémique déclenchée par Le Point il y a un peu plus d’un an. Estimant être visé par « une opération de désinformation », le magazine lançait en février 2025 les hostilités contre le contributeur FredD qui avait modifié la page Wikipédia du Point pour y mentionner le tournant « populiste » qu’il prenait, avec une ligne éditoriale de plus en plus proche de la droite identitaire. « Le journaliste du Point Erwan Seznec a donné publiquement ma profession, mon employeur… tout pour qu’on puisse m’identifier et me harceler – on appelle ça du “doxxing”. » Des attaques qui ont évidemment fait bondir la communauté qui s’élevait alors contre « l’intimidation des contributeurs bénévoles » dans une lettre ouverte signée par plus d’un millier d’entre eux. Avant Le Point, d’autres médias de droite ou d’extrême-droite comme Le Figaro, Valeurs actuelles ou Frontières avaient déjà mis en doute l’impartialité de l’encyclopédie.
« C’est le curseur qui a bougé, pas Wikipédia »
Delphine Montagne (wikimédienne en résidence à l’Urfist de Paris)
Éthique. Et toc. Face aux accusations de partialité, le directeur de Wikimédia France Rémy Gerbet répond : « Un projet encyclopédique n’est pas neutre en soi mais il ne faut pas confondre le projet avec les règles éditoriales qui assurent que sur un sujet, les différents points de vue sont représentés de manière équitable. » Avec un exemple, celui des attentats du 11 septembre 2001 : « L’article Wikipédia présente ce qu’il s’est passé, sans cacher qu’il existe des théories alternatives. » Suite à la polémique du Point, une équipe de contributeurs a grandement amélioré la page du média qui est devenue « la plus qualitative parmi celles de tous les médias français », estime FredD. « Face à la haine et à la désinformation, la réponse n’a pas été la vengeance mais l’éthique. C’est beau. » « C’est le curseur qui a bougé, pas Wikipédia », estime Delphine Montagne qui souligne que l’encyclopédie continue d’être soutenue : « Suite aux discours d’Elon Musk, les dons à la Fondation Wikimédia ont augmenté. » Rémy Gerbet appelle chacun·e à venir en améliorer les contenus. Un geste « d’autant plus important à l’heure où les médias eux-mêmes deviennent de plus en plus orientés politiquement. » Alors oui, Wikipédia est imparfaite et en constante amélioration. Et c’est sa plus belle qualité.
IA vs Wikipédia
3 questions à… Jeanne Vermeirsche
Quelle est la meilleure source d’information ? Jeanne Vermeirsche, actuellement postdoctorante à Avignon Université, compare l’IA et Wikipédia.
L’IA générative risque-t-elle de supplanter Wikipédia ?
Les IA génératives apprennent massivement de Wikipédia et, en même temps, il y a ce discours selon lequel elles seraient sur le point de la remplacer, avec cette idée fausse qu’elles produisent du savoir. Or c’est le contraire qui se produit : on perd le savoir en lui-même, notamment car il n’est plus sourcé correctement. Avec des collègues chercheurs en informatique, nous avons demandé à des modèles génératifs de générer des pages “à la façon de” Wikipédia. Presque l’ensemble des pages générées contenait au moins une erreur (de date, de source, de lieu, dans la façon également dont les savoirs étaient présentés).
Votre expérimentation est en quelque sorte devenue réalité avec le lancement en octobre 2025 de Grokipedia, dont les contenus sont générés par l’IA très biaisée d’Elon Musk, Grok…
Grokipedia, qui se prétend une encyclopédie, valide ce qu’on montrait : les contenus générés par une machine ne sont pas neutres, loin de là. Car les humains interviennent tout le temps, notamment sur le choix des données d’entraînement qui orientent les contenus. Sur Grokipedia, les sources pointent en partie vers des articles Wikipédia – ce qui montre bien que les IA génératives ne savent pas faire sans – et on retrouve parfois en plus des sources négationnistes ou de désinformation. De nombreux journalistes ont pointé les fausses informations sur Grokipedia : l’attaque du Capitole y est par exemple présentée de manière positive pour Donald Trump, les nombreuses violences du côté des partisans de Trumps sont largement amoindries, etc.
Quelles sont les différences majeures entre Wikipédia et Grokipedia ?
Le fonctionnement de type boîte noire des IA génératives est à l’opposé total de celui de Wikipédia. Ce dernier est en effet totalement transparent : on peut suivre l’historique de chaque page depuis sa création. De plus, Wikipédia se base sur une contribution collaborative où chacun délibère et corrige. Sur Grokipedia, on peut faire des commentaires mais on ne sait pas qui il y a derrière. Beaucoup sont subjugués par “l’outil IA” mais il n’existe aucun espace pour en débattre et apporter un contre-discours. Le fait de ne pas pouvoir ni expliciter les choix qui sont derrière la machine ni en discuter est dangereux.
