L’ESR s’agite en ce début d’année autour de la question du financement des universités et de la démographie, pourquoi une telle inquiétude ?
La situation actuelle permet d’observer à quel point notre appareil de recherche s’est construit sur la démographie étudiante : si on a autant de chercheurs et d’enseignants-chercheurs en France, c’est parce qu’il a été décidé d’une massification de l’enseignement supérieur concomitamment au baby boom. Et le besoin de formation a justifié au passage des dépenses de recherche. Or la dynamique est aujourd’hui radicalement inverse : nous constatons à la fois une chute démographique et une « démassification », à savoir une baisse accélérée du nombre d’étudiants. Cette justification du besoin d’enseignement va donc devenir inexistante, avec un surplus d’enseignants… sans que les impacts soient clairement établis : la main d’œuvre libérée sera-t-elle dévolue à la recherche ? Les recrutements seront-ils stoppés « préventivement » ? Je constate que c’est plutôt la deuxième option qui est privilégiée aujourd’hui : la baisse démographique arrive dans cinq ans mais la vis est déjà serrée sur les recrutements d’enseignants-chercheurs alors que les pouvoirs publics souhaiteraient parallèlement que les chercheurs puissent enseigner. Nous sommes donc pris dans ces vents contraires sans boussole, sans politique claire, sans discussion officielle. Des rapports [une mission dirigée par Stéphane Le Bouler a notamment été lancée en mai 2025, NDLR] se sont pourtant emparés de la question en posant le constat sans pour autant en explorer les conséquences. Cette vague démographique s’est déjà abattue sur le primaire et le secondaire sans que des enseignements en aient été tirés. Or quand la politique de massification a été décidée en France, certains pays comme l’Allemagne, avaient eux déjà préparé le terrain.
« Soit le problème est traité collectivement aujourd’hui, soit nous subirons le changement »
Les questions de démographie sont pourtant une donnée essentielle de l’action politique, on le voit avec les médecins…
Mon intuition est que nous sommes au-delà d’une capacité ou d’une culture politique : si l’on reprend l’exemple des médecins, leurs effectifs sont globalement contrôlés par les pouvoirs publics. L’explication est à mon sens ailleurs : les pays occidentaux savent globalement comment augmenter la taille de leur système éducatif ou de recherche, par l’investissement public ou privé, en ouvrant des formations. En revanche, diminuer son volume est un saut dans l’inconnu : les étudiants manqueront pour maintenir ouvertes certaines filières sans que nous ayons l’assurance d’une bonne adéquation entre les souhaits des étudiants, le maintien de l’effort de recherche et la volonté politique qui sous-tend le système. Tout cela va s’entrechoquer. À certains endroits, les enseignants-chercheurs seront en surnombre, dans d’autres, ce seront les étudiants ou les besoins de recherche qui ne seront pas comblés. Soit le problème est traité collectivement aujourd’hui, soit nous subirons le changement et seul le marché décidera du sort de la recherche ou des formations. Le seul autre pays à ma connaissance dans cette situation est la Corée du Sud, ce qui est plutôt chiche comme comparaison. Le pays a subi une perte de diversité avec la fermeture de formations ou de disciplines. Le choix revient en somme à faire de la planification ou à amener les universités à fermer des antennes pour des raisons budgétaires, sans lien avec une éventuelle stratégie nationale.
Si l’on veut voir les choses de manière positive, y aura-t-il comme le pense Stéphane Le Bouler (lire son interview de nos confrères de l’AEF), un appel d’air sur les recrutements pour les dix prochaines années ?
Les départs à la retraite sont effectivement en augmentation mais, côté recrutement, l’année 2026 sera cruciale. Il est vrai que nous avons constaté un rebond ces dernières années des postes ouverts aux concours : le minimum a été atteint en 2021, les chiffres sont remontés par la suite. Rien ne dit que cette tendance s’est maintenue en 2025 face aux énormes difficultés budgétaires des établissements : les données tomberont en mars. Si ce n’est pas le cas, pour la première fois, nous constaterions une dynamique inédite combinant augmentation des départs à la retraite et baisse des recrutements. Les échos que j’ai ne sont pas bons, jusqu’à deux tiers des postes ne seraient pas renouvelés. Ce potentiel appel d’air budgétaire sera de plus certainement absorbé par le coût de la vie des établissements, le CAS pension [lire cette intéressante note de blog sur le sujet, NDLR], la mutuelle obligatoire, les consommables… Je fais l’hypothèse qu’il est accepté par nos gouvernants que notre potentiel d’ESR peut ou doit baisser et, qu’en vertu d’une gestion de « bon père de famille », les charges des établissements peuvent augmenter. Je ne vois donc aucune raison d’être optimiste sur le sujet.
« Les théories du marché sont dysfonctionnelles dans l’éducation »
Où sont les besoins en termes de recrutement ?
La récente note du SIES [que vous pouvez consulter ici, NDLR] sur le sujet montre que les choses évolueront très différemment entre les disciplines : en d’autres termes, nous devrions licencier des enseignants chercheurs en sciences pour les recruter en sciences humaines et sociales (SHS). On en revient donc à l’autonomie des établissements : faut-il diminuer le potentiel recherche en science ou en SHS ? Les présidences d’établissement sont-elles outillées pour prendre les bonnes décisions dès maintenant, par exemple sur la base de projections démographiques locales ? Dans cinq ans, il sera trop tard pour adapter le système.
Le débat sur les droits d’inscription revient à la mode, en quoi est-ce une solution ?
Il me semble trop tard pour basculer le modèle économique des universités vers les droits d’inscription. En période de massification, par exemple dans les années 1980 au moment de la loi Devaquet, une fenêtre était ouverte : il ne faut pas oublier que la baisse des effectifs étudiants fait que les moyens diminueront mécaniquement. La seule vertu que je pourrais y voir du point de vue de l’État serait une délégation de la gestion au marché. Sur le papier, cela semble séduisant mais ces théories sont dysfonctionnelles dans l’éducation dans la mesure où les emplois les mieux rémunérés ne sont pas de manière générale les plus utiles à la société. Les filières de formation des professeurs et les infirmières en sont deux bons exemples : un pays sans ces deux professions ne fonctionnerait pas, il serait néanmoins difficile de demander des frais d’inscription aux étudiants au vu des faibles rémunérations de ces métiers et de leur manque d’attractivité. Si un système démarre avec des exceptions, c’est qu’il est bancal dès le départ, voire dangereux. Sans oublier l’aspect recherche : qui est prêt à s’endetter pour aller faire des études de physique théorique ? Vu le niveau des salaires, je ne vois pas un étudiant envisager d’investir plusieurs milliers d’euros par an pour faire de la quantique [un récent rapport préconise IGAS/IGESR de porter ces droits à 2 850 € par an en licence et 3 879 € en master, comme le rapportent nos confrères de l’AEF, NDLR]. Les frictions se multiplient donc.
« Cet “éduscepticisme” dépasse largement des micro-décisions politiques »
Est-ce que de manière plus générale, l’autonomie progressiste des universités ne se perd pas dans un monde qui se droitise ?
L’éduscepticisme, une position politique et idéologique hostile à la démocratisation éducative, augmente partout dans le monde : les États-Unis sont en train de basculer dans l’obscurantisme, en traitant fort mal leurs universités et leur recherche. L’actuel vice-président JD Vance a déclaré en 2021 que « L’université est l’ennemi », ne l’oublions pas. Que l’intellectuel soit considéré comme un ennemi du pouvoir politique n’est évidemment pas une nouveauté, nous l’avons encore récemment vécu en France avec la polémique sur l’islamogauchisme et Emmanuel Macron a lui-même accusé les universitaires de « casser la République en deux », on voit sortir des livres appelant à ne plus faire d’études [Ne faites plus d’études ! Laurent Alexandre et Olivier Babeau, Ed. Buchet Chastel, NDLR], autant de charges obscurantistes que l’IA renforce. Raisonner reste indispensable, la place de la connaissance et de l’intellectuel est en train de changer, c’est indéniable. On en revient à une vieille antienne qu’on pourrait résumer ainsi : éduquer les pauvres serait non seulement inutile mais dangereux.
Notre système n’exige tout simplement pas des réformes ponctuelles ?
Si tout le monde est à Bac+5 et que la croissance n’est pas revenue, que ces diplômés n’ont pas de maison, quelle est la valeur du diplôme ? La tentation d’un désengagement du système éducatif est grande. En Australie, le prix de l’immobilier est tel que, même après de grandes études, l’achat d’une maison est inabordable ce qui entraîne une désaffection des études et du marché du travail, avec la multiplication de contrats courts peu qualifiés. Si l’on se projette en France dans une situation similaire, c’est tout notre potentiel scientifique qui en serait affecté dans cinq à dix ans. Cet “éduscepticisme” dépasse largement des micro décisions politiques : le changement est beaucoup plus profond. Les Contrats d’objectifs, de moyens et de performances dits “100%” [lire cette note de l’intéressé sur ce sujet technique, NDLR] sont une pièce maîtresse de cette évolution en imposant aux établissements une adéquation territoriale de l’offre — de la microélectronique, par exemple — et transforme le ministère de la Recherche en pourvoyeur de service pour Bercy.
« Il faut revoir de toute urgence les missions de l’ESR »
Universités émancipatrices ou universités levier de croissance, quelle est leur mission ? Philippe Baptiste a lancé des Assises du financement de l’enseignement supérieur début janvier.
On a augmenté drastiquement ces dernières années le nombre de missions de notre ESR [lire cette note de l’intéressé sur le sujet] sans les hiérarchiser, en d’autres termes sans boussole claire, dans un contexte de baisse des effectifs étudiants et d’explosion à la fois de l’IA et de la recherche dans les Gafam, une donne qui n’existait pas il y a vingt ans. Il faut donc revoir de toute urgence ces missions. La volée de rapports commandés par l’État, parfois avec des méthodes discutables voire conflictuelles, mentionne l’augmentation des droits d’inscription et viendra nourrir des Assises, qui n’en ont que le nom, sur fond d’instabilité gouvernementale. Je ne vois pas comment discuter de financement sans aborder les missions, ni comment cela peut bien se passer étant donné ce cadre de travail [lire cette note sur le sujet, NDLR]. N’est-ce pas que de la poudre aux yeux ? Je ne veux néanmoins pas préjuger.
