« Brigitte Macron est un homme ». Cette fake news est devenue, par son ampleur et sa cible, l’exemple par excellence de cette apocalypse cognitive qui touche tout l’écosystème médiatique. Initiée en France par une médium et une journaliste autoproclamée, toutes deux youtubeuses, puis assise par les “recherches” bibliographiques d’un autre français, Xavier Poussard, enfin exportée aux États-Unis jusque sur les ondes de la podcasteuse star Candace Owens où des dizaines de millions de personnes ont fini par y être exposées. Michelle Obama, Kamala Harris, la chanteuse Beyoncé ou Aya Nakamura… ce genre de rumeur pointant la supposée transidentité de femmes de pouvoir n’a pas touché que la première dame de France mais le cas de Brigitte Macron encapsule tous les autres : d’un côté des dégâts personnels et une réponse judiciaire imparfaite — même si 10 personnes ont été condamnées pour cyberharcèlement début 2026 — de l’autre des audiences mondiales et un modèle économique de la fake news qui fait florès.
« L’asymétrie est totale entre les acteurs de la désinformation en santé et ceux qui s’expriment pour défendre les faits »
Rapport sur la désinformation
Fake, fake, fake. La diffusion de fausses informations ne se limite pas au genre supposé de certaines personnalités : la connaissance scientifique n’est évidemment pas épargnée, santé et climat en tête. Si de précédents travaux commandés par le gouvernement s’étaient intéressés aux mécanismes généraux de la désinformation — notamment le rapport Les lumières à l’ère numérique rendu en 2022 —, c’est cette fois le sujet de la santé qui a été examiné par trois experts : le médecin spécialiste de l’intégrité Hervé Maisonneuve (relire notre interview), le pharmacologue Mathieu Molimard (également à l’initiative de Citizen4Science dont nous vous parlions) et l’épidémiologiste Dominique Costagliola. Après 156 entretiens réalisés en un temps record, ce travail commandé par Yannick Neuder, l’ancien ministre de la Santé et de l’Accès aux soins, a été remis à l’actuelle locataire de l’avenue de Ségur Stéphanie Rist le 12 janvier dernier (vous pouvez le lire ici). Une ministre au passage fragilisée par l’absence de budget et une grève des médecins.
Et les labos. Le constat est cinglant — et largement partagé : « L’asymétrie est totale entre les acteurs de la désinformation en santé et ceux qui s’expriment pour défendre les faits. Les scientifiques qui défendent les faits sont harcelés, poursuivis dans leur vie privée, visés par des procédures-bâillons. Alors que les désinformateurs, eux, ne sont que rarement sanctionnés ». Les auteurs préconisent donc de concert un large panel de mesures pour juguler le phénomène : certaines consensuelles (développer une éducation à l’esprit critique, la culture scientifique…) et d’autres qui le sont moins, comme la création d’un Info-Score qui classerait de A à E les sources d’information santé — dont les titres de presse — en fonction de leur recours à des sources validées ou un système d’infovigilance. Plus proche de la recherche, notons également la proposition – une idée de Dominique Costagliola, nous dit-on – de lancer un Programme d’équipement prioritaire de recherche (PEPR) sur “l’infodémiologie” pour « mieux comprendre les récits, les mécanismes algorithmiques, les comportements de santé, les coûts économiques et les stratégies de communication efficaces ». Opérés par l’Agence nationale de la recherche et financés par France 2030, ces dispositifs de financement sont habituellement dotés de plusieurs dizaines de millions d’euros. Toujours au rayon recherche, il faudrait aussi promouvoir « l’infodémiologie dans le cadre des appels d’offres européens » mais aussi « ajouter la formation à l’infodémiologie dans les études doctorales ».
« Nous sommes réservés quant à la mise en place d’un système d’infovigilance s’appuyant sur des « alliés, dont des journalistes »
AJSPI
Y a plus qu’à. Voilà pour la théorie. En pratique, la réponse de la ministre est résumée dans ce document, diffusé le jour de la remise dudit rapport. Sa Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé tient en peu de mot : consultations citoyennes (sondage, enquête) et une comitologie comprenant la constitution d’un Observatoire de la désinformation en santé ou la mise en place d’un dispositif d’infovigilance, reposant sur son Service public d’infovigilance en santé (SPIS) et la plate-forme Sante.fr. La proposition de créer un Info-score n’a pas été reprise : rappelons qu’une telle démarche de labellisation avait déjà été initiée en 2007 par la Haute autorité de santé et la fondation Health on the net, avec un succès plus que mitigé. Ces recommandations n’ont évidemment pas manqué de faire réagir : l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI *) se dit « réservée » quant à la mise en place d’un système d’infovigilance s’appuyant sur des « alliés (Agences régionales de santé, organismes de tutelle, instituts de recherche, réseau d’experts, journalistes, influenceurs) », citant le ministère. Cette tentation d’étatisation de l’info rappelle quelque peu les discussions en 2020 autour de la création d’un “Science média center” à la française – nous vous en parlions –, comme il en existe au Royaume-Uni ou en Espagne.
Ayez confiance. Quant aux sujets de recherche, leur prise en compte est « en cours de discussion » avec le ministère de la Recherche. Les deux ministères se partagent notamment la gestion des personnels hospitalo-universitaires ou la double tutelle de l’Inserm, un organisme évidemment concerné au premier chef, notamment grâce à son programme Canal Detox. Bref, à question institutionnelle, réponse institutionnelle, dans une crise qui est précisément celle de la confiance en les institutions. Si l’on s’intéresse à l’information climatique, ce sont en effet elles qui suscitent le moins d’adhésion chez les Français, comme le pointe cette récente étude de la Fondation Descartes où les scientifiques apparaissent comme les sources les plus dignes de confiance (70,5%), devant « les médias traditionnels » (59%) et loin devant le gouvernement (23,2 %) ou, paradoxalement, les réseaux sociaux (19,1%). Des chiffres comparables avec ceux de l’enquête Les Français et la science, menée depuis 1972. Au risque évident que cette confiance puisse être subtilisée par une minorité de scientifiques en abusant – l’exemple de Didier Raoult est dans toutes les têtes. Par ailleurs, le ministère de la Santé freine des quatre fers pour la réforme des points Sigaps (relire notre enquête), en grande partie à l’origine de l’assise scientifique et financière de l’Institut Hospitalo-universitaire de Marseille où l’intéressé sévissait.
« La plupart des journalistes généralistes n’ont reçu aucune formation en sciences ou en santé »
Rapport sur la désinformation en santé
Éclaircies. Tout n’est pas noir évidemment : les initiatives se multiplient pour contrer la désinformation santé et plus largement la désinformation scientifique. Près de 250 journalistes des rédactions de Radio France ont ainsi été formés depuis fin 2022 à la méthode scientifique par le biais de formations ad hoc dispensée par des journalistes scientifiques* sous l’impulsion de Sibylle Veil, la PDG du groupe audiovisuel. Baptisée Le Tournant, cette initiative a également permis d’embarquer près de 80 chercheurs de toutes disciplines. Une démarche pionnière dans les médias français qui attend encore de faire des petits. Comme le note les auteurs du rapport sur la désinformation en santé, « la plupart des journalistes généralistes n’ont reçu aucune formation en sciences ou en santé ». Une donne historique qu’il faudra des années pour résoudre. D’autant que la politique s’en mêle : entre menaces de privatisation et accusation de biais idéologiques, la marge de manœuvre est faible. Pourtant, « l’audiovisuel public est six fois moins exposé aux narratifs de désinformation climatique que les chaînes privées », note ainsi l’association Quota climat. Pas sûr que des médias comme Sud Radio, Europe 1 ou Cnews prennent la mesure de la situation.
Zeitgeist. Devant l’ampleur du phénomène fake news et la montée des conservatismes, c’est le pari du temps long qui doit être remporté : celui de la recherche, pour peu qu’elle soit financée pour le faire, de la culture, de l’éducation scientifique, et enfin de la responsabilisation des plateformes sociales, chose qui ne pourra être obtenue qu’au niveau européen. À signaler : l’Agence nationale de la recherche va lancer un appel à projet sur la désinformation (relire notre interview de Claire Giry) et en a déjà un en cours avec le ministère des Armées sobrement baptisé Résistance. La réflexion en cours en France de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans prouve que le sujet est dans l’air du temps. Il n’en reste pas moins que « la route est droite mais la pente est forte », comme disait Jean-Pierre Raffarin. En attendant, il va falloir s’y faire : nous vivons dans un monde où la science est une opinion comme une autre.
* L’auteur de cet article, Laurent Simon, est membre actif de l’AJSPI et fait partie de l’équipe de formateurs auprès des journalistes de Radio France.
