La vie politique, c’est comme la vie tout court, il y a des hauts… et quelques bas. L’adjointe à l’actuel maire de Marseille Benoît Payan l’a expérimenté il y a peu. Aurélie Biancarelli-Lopes (nous l’avions interviewée) est en effet depuis 2020 en charge des sujets liés à l’enseignement supérieur et à la recherche dans la métropole phocéenne. Un sujet que cette enseignante-chercheuse connaît par cœur, elle qui exerce à Aix Marseille Université (AMU) après y avoir obtenu son doctorat en physique de la matière condensée puis être passée au Parti communiste français ainsi qu’entre les murs de l’Assemblée nationale en tant qu’attachée parlementaire. Il y a quelques semaines, en prévision des élections municipales qui ont lieu les 15 et 22 mars prochains, elle nous confiait « ne pas dormir beaucoup (…) il faut prendre du temps pour mobiliser les réseaux et préparer la prochaine mandature ». Or, de prochaine mandature, il n’y aura pas pour la marseillaise.
« J’ai toujours été engagée dans la vie locale de ma ville. Cela a permis de casser la défiance de l’image de l’élu hors sol »
Tasnime Akbaraly, Inserm
Tu rentres pas. La décision est en effet tombée tout début mars : la scientifique n’a pas été sélectionnée dans les listes déposées par les équipes de Benoît Payan pour des raisons « floues, peu cohérentes, passablement minables et médiocres », comme elle nous l’a expliqué. Un coup d’arrêt brusque mais certainement momentané à sa vie politique. Parlons de « vie » politique plutôt que de carrière en ce qui la concerne puisque cet oukase ne l’empêchera pas de continuer sa bifurcation vers l’épistémologie et de retrouver du temps pour la recherche, activité qui de son propre aveu avait pâti de son implication à la mairie malgré la décharge d’un tiers de ses enseignements octroyée par AMU. Cette mésaventure, Emmanuelle Bourneuf, chercheuse CEA à l’Institut de biologie François Jacob et conseillère municipale chargée de la Culture scientifique et de la Tranquillité publique aux Ulis (Essonne – 26 000 habitants) ne l’a pas vécue, nous a-t-elle confiée au lendemain du dépôt des listes sur lesquelles elle se retrouve « en position éligible », dans une municipalité à la population très mélangée, entre personnels du plateau de Saclay et quartiers plus ou moins défavorisés. « J’ai choisi de rempiler parce que c’est enrichissant intellectuellement et que j’ai à peine eu l’impression d’être efficace. Si le Rassemblement national arrive au pouvoir, il faut occuper le terrain et ne pas lui laisser la place », assure-t-elle.
Faire barrage. L’épée de Damoclès d’une percée du RN pèse au-dessus de la tête de tous les candidats interviewés pour les besoins de cet article, très majoritairement à gauche de l’échiquier politique. Cette « période où le monde académique est attaqué par les populismes et particulièrement par les populismes d’extrême-droite » catalyse en effet les engagements, comme en témoigne Aurélie Biancarelli. « La situation nationale et internationale a évidemment influencé ma décision ; face à tous les discours prônant l’irrationalité, nous voulions au contraire porter une parole de vérité », assume également Benoît Claudon, dont c’est le premier engagement politique après quelques années de mure réflexion. Ce professeur de mathématiques à l’université de Rennes – également engagé pour la science ouverte, nous vous en parlions – se présente à Thorigné-Fouillard, commune de 8500 habitants de la métropole rennaise : « Il a fallu une tête de liste, ce fut moi (…) l’équipe sortante ne me satisfaisait pas ». Philippe Froguel, qui a lui rejoint début 2026 la liste de Violette Spillebout (Ensemble pour la République), ne dit pas autre chose : « Pourquoi ? On me l’a proposé. La liste sortante n’était pas intéressée par les questions de santé, de prévention et de recherche », rapporte sans fard ce médecin hospitalo-universitaire, qui n’a pas pour habitude de mâcher ses mots : « Je suis sûr qu’on peut faire beaucoup mieux, en tout cas, on ne peut pas faire bien pire, personnellement je n’ai rien à prouver », assène ce professeur de génétique à l’Imperial College de Londres.
« Un mandat de maire d’une ville de 8500 habitants, ce n’est pas un mi-temps, c’est la moitié de son temps »
Benoît Claudon, université de Rennes
Humble rumble. « Je n’ai pas d’ambition personnelle », « je ne veux pas être maire », « j’aime la recherche et ne souhaite pas changer de profession »… Ces formulations peu communes chez les politiques de carrière, prompts à une personnification parfois outrée, ont persillé la majorité des entretiens. « Les scientifiques ne sont peut-être pas les meilleurs en tout mais ils sont de bons partenaires pour travailler en transversal, en équipe… et savent ne pas récolter tous les lauriers », témoigne la conseillère municipale Emmanuelle Bourneuf. De fait, aucun des interviewés ne souhaite faire de la politique une carrière, un éventuel mandat n’étant vu que comme « une envie de servir », un « loisir citoyen », voire un sacerdoce pour le bien commun, parfois au détriment de la productivité scientifique. « Évidemment le temps de recherche en prend pour son grade, analyse Benoît Claudon, mais je ne me suis pas posé la question de l’impact dans les campagnes de promotion. Mes collègues m’ont dit que j’étais un peu fou de m’impliquer mais me félicitent (…) Un mandat de maire d’une ville de 8500 habitants, ce n’est pas un mi-temps, c’est la moitié de son temps, m’a-t-on dit ».
Au service. « C’est avec une approche citoyenne que je me suis initialement engagée, en 2020, confirme Tasnime Akbaraly, actuelle adjointe au maire de Montpellier. Je souhaitais mettre à profit mon expertise scientifique — l’épidémiologie nutritionnelle appliquée la santé — à l’échelle des instances locales ». C’est finalement la délégation à la petite enfance qui lui échouera, avec des conséquences parfois insoupçonnées : « Il est nécessaire de bien séparer sa vie professionnelle et personnelle de celle liée au mandat », ajoute la chargée de recherche de l’Inserm, actuellement en 22e position sur la liste d’Union de la gauche du maire sortant Michaël Delafosse. Avec une attention particulière pour qu’aucun financement de la ville ne soit lié de près ou de loin avec des projets de recherche dans lesquels elle puisse être impliquée. Un soin du conflits d’intérêts qui la conduit même à quitter la pièce quand il est question d’associations — par exemple sportives — dans lesquelles elle ou ses enfants peuvent être adhérents.
« J’envisage le temps long alors que le politique impose des réponses rapides »
Aurélie Biancarelli-Lopes, AMU
Contre la montre. Néanmoins sa délégation a été l’occasion de se plonger dans une discipline qu’elle ne connaissait pas de prime abord. « J’ai appliqué une méthodologie scientifique pour m’emparer des enjeux liés à la petite enfance en examinant la littérature (Developmental Origin of Health and Diseases, Adverse Childhood experiences on health, etc …) et enrichir ma feuille de route », se souvient Tasnime Akbaraly. Cette approche scientifique — à défaut d’être recherchée par les temps qui courent — est néanmoins mise en avant par les édiles interrogés : « J’envisage le temps long alors que le politique impose des réponses rapides, analyse Aurélie Biancarelli-Lopes, je suis capable de dire “je ne sais pas” et de revenir plus tard avec une réponse plus construite, ce qui n’est pas nécessairement bienvenu pour des politiques ». Même son de cloche pour la sociologue CNRS Yasmine Bouagga, maire du 1er arrondissement de Lyon : « J’ai un goût intellectuel pour donner du sens politique aux choses, et nourrir mes discours de lectures pour leur donner plus de profondeur ». La chercheuse tient à jour de petits carnets de sa vie politique — tout comme Aurélie Biancarelli-Lopes — mais pas question néanmoins de faire des “terrains” lorsqu’elle exerce son mandat : « Quand je reçois quelqu’un à la mairie, ce n’est pas un entretien sociologique, je ne me suis jamais autorisée à le faire ».
Près du cœur. C’est bien connu, les électeurs se sentent beaucoup plus proches de leurs élus locaux (ce sondage Ipsos de 2026 le montre à nouveau), l’affection décroissant proportionnellement à l’ampleur du mandat. Cela ajouté à la bonne image générale des scientifiques (consulter les résultats du baromètre de l’esprit critique) dans la population créent un cercle vertueux. « Les réactions des citoyens à mon statut de chercheuse sont plutôt positives et, par ailleurs, j’ai toujours été engagée dans la vie locale de ma ville (association de quartier, parents d’élèves..). Cela a permis de casser la défiance de l’image de l’élu hors sol ou qui n’aurait jamais travaillé… », témoigne Tasnime Akbaraly. « Ma commune a toute une population d’ingénieurs pour qui mon statut de chercheur signifie quelque chose, rapporte Benoît Claudon, mais ce n’est pas forcément un gage à toute épreuve. La personne et l’image sont importantes, les gens veulent savoir à qui ils ont affaire ». Thorigné-Fouillard jouxte en effet le campus de l’université de Rennes et de nombreuses entreprises de la tech.
« Cela me navre de le dire mais la situation actuelle montre bien que, pour les élus, la recherche est un coût, pas une ressource »
Philippe Froguel, université de Lille
Entre les étals. Tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Évidemment non. « Cela me navre de le dire mais la situation actuelle montre bien que, pour les élus, la recherche est une inquiétude, un coût, pas une ressource sur laquelle s’appuyer », embraye Philippe Froguel. C’est une donne historique en France : le peu de considération pour le diplôme de doctorat relègue les scientifiques à un rôle d’expertise et les écartent des centres de pouvoir. Par ailleurs, l’injonction à la productivité scientifique, qu’un mandat peut faire diminuer, peut éteindre les bonnes volontés. Quel meilleur remède que serrer des mains sur les marchés, comme nos interviewés nous le rapportent, pour faire sortir la science et les scientifiques de la tour d’ivoire où la société pense les y avoir reclus ?
