Vous dénoncez la multiplication d’auteurs d’extrême droite et souverainistes depuis que la maison d’édition Fayard est passée sous le contrôle de Vincent Bolloré. Pourquoi ?
Depuis des décennies, le catalogue de sciences humaines et sociales de la maison Fayard est l’un des deux plus prestigieux en France, avec celui de Gallimard. Il est le principal dans le domaine des idées. Non pas au sens d’un débat purement politique et politicien, mais dans le domaine des idées philosophiques, anthropologiques, historiques, économiques, sociologiques, etc. C’est ça le catalogue Fayard. Dès le mois de septembre 2025, je dénonçais ce que j’appelais alors une opération de « savonnette à vilain » menée par Vincent Bolloré. L’objectif : débarbouiller des hommes politiques d’extrême droite en utilisant la réputation de ce catalogue pour leur donner une propreté qu’ils n’ont pas. Entendons-nous bien, aucun des auteurs au nom desquels je parle ne souhaite censurer Jordan Bardella, Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon ou tout autre homme ou femme politique. Ils ont parfaitement le droit de trouver un éditeur pour ensuite être publié et commercialisé. C’est d’ailleurs absolument indispensable en démocratie. Ce que nous contestons aujourd’hui, c’est le fait de venir coloniser ce catalogue de sciences humaines et sociales où ils n’ont pas leur place.
« Ces auteurs n’ont aucune forme de notoriété dans le domaine scientifique »
Quel intérêt y a-t-il à éditer ces personnalités auprès d’universitaires ?
Ce qui intéresse Vincent Bolloré c’est d’utiliser le capital symbolique de Fayard — construit par des académiques sur de nombreuses années — pour donner une légitimité supplémentaire aux auteurs politiques d’extrême droite en vue évidemment de l’élection présidentielle de 2027. Soyons clair : ces auteurs n’ont aucune forme de notoriété dans le domaine scientifique. Comme le dit le proverbe, ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes. Et je dis ceci sans aucun mépris : il n’y a pas de raison de mépriser la politique, c’est un terrain d’investissement comme un autre. Simplement, ils n’ont pas leur place dans un catalogue de sciences humaines et sociales (SHS). En tant qu’universitaire ça ne nous viendrait pas à l’idée d’aller nous faire publier dans une maison d’édition dédiée aux auteurs politiques, peu importe leur orientation. Ça n’a tout simplement pas de sens.
Comment cette évolution a-t-elle été vécue dans les milieux académiques concernés ?
Très mal, évidemment : on observe une profonde inquiétude des académiques qui publient chez Fayard. Et la réponse à notre appel lancé dans Le Monde le 17 mars dernier l’illustre bien. Nous étions 17 signataires au départ, nous en sommes aujourd’hui 64 et notre nombre ne fait qu’augmenter chaque jour. L’essentiel des universitaires représentés dans le catalogue de Fayard s’indigne que l’on puisse utiliser leur nom et leur travail pour une opération purement politicienne.
« Nous avons signé pour être parmi des anthropologues, des sociologues, des économistes. Pas pour être avec des hommes politiques d’extrême-droite. »
Que réclamez-vous aujourd’hui ?
Plusieurs choses. Premièrement, nous demandons à Fayard la restitution des droits des ouvrages que nous avons publiés [les auteurs pourraient alors choisir de rééditer leurs œuvres chez un autre éditeur s’ils le veulent, NDLR] car nous ne souhaitons plus être associés à cette maison. Deuxièmement, nous souhaitons faire voter un projet de loi créant une clause de conscience pour les auteurs, à l’image de ce qui a été créé pour les journalistes, afin de leur permettre de quitter une maison d’édition en cas de modification radicale de sa ligne éditoriale. Troisièmement, nous voulons ouvrir le débat sur la concentration croissante dans le milieu d’édition devenue un danger pour la diversité éditoriale et la vitalité du débat. Et enfin, quatrièmement, coordonner notre action avec le collectif Grasset [plus de 170 auteurs ont annoncé ne plus vouloir publier chez la maison d’édition et vouloir récupérer leurs droits, NDLR].
Que permettrait la clause de conscience que vous souhaitez mettre en place ?
Aujourd’hui, Fayard refuse pour l’essentiel de rendre leurs droits aux auteurs. Or, comme nous l’ont fait remarquer des juristes, dans le droit moral français il existe la notion d’environnement. Autrement dit : lorsqu’un auteur signe un contrat avec un éditeur, il signe un contrat pour entrer dans une maison d’édition dans un environnement qui lui paraît compatible avec ses propres valeurs. Si cet environnement vient à être perturbé de façon très importante, il y a en quelque sorte une rupture du contrat moral qui lie l’éditeur à ses auteurs. Et c’est exactement ce qu’il se passe aujourd’hui avec le projet Bolloré. Nous avons signé pour être parmi des anthropologues, des sociologues, des économistes. Pas pour être avec des hommes politiques d’extrême-droite.
« Ils ont cru pouvoir me museler en me censurant, ils se sont trompés »
Cela permettrait donc d’une certaine manière de protéger l’orientation intellectuelle d’une maison d’édition ?
Il ne s’agit évidemment pas d’ouvrir la porte à n’importe quelle revendication d’auteurs qui seraient mécontents de leur éditeur et qui chercheraient un moyen de reprendre leurs droits. Mais de garantir qu’en cas de changement de ligne éditoriale, les auteurs soient libres de reprendre leurs droits. Comme nous l’avons bien précisé : il faut un changement radical d’orientation. Si vous privez la maison d’édition de son catalogue, vous lui enlevez l’essentiel de son identité : il ne reste qu’une coquille vide. Si les auteurs s’en vont, c’est non seulement l’image de marque de l’éditeur qui en prend un coup, mais également son capital matériel. Aujourd’hui, que vaudraient les marques Fayard ou Grasset privées de leurs auteurs si elles étaient mises en vente ? Bolloré est en train, en réalité, de vider de leur substance deux de ses filiales. Nous travaillons aujourd’hui avec des parlementaires pour élaborer une loi transpartisane sur le sujet. J’ai moi-même été auditionné à l’Assemblée nationale par Sylvie Robert, sénatrice socialiste.
Vous avez de votre côté réussi à récupérer l’intégralité de vos droits. Êtes-vous un cas isolé ?
J’ai eu de la chance, j’ai bénéficié d’un concours de circonstances. Le 23 février dernier, Livres-Hebdo publiait une interview que j’avais donnée à l’occasion des 250 ans du groupe Hachette. Cet entretien a initialement été mis en ligne tel que je l’avais relu mais le lendemain matin, il était caviardé. Une question avait disparu avec la réponse associée dans laquelle je mettais en cause Bolloré et son projet. Ça a été un tel tollé dans la presse que Fayard m’a écrit pour me rendre mes droits avec l’espoir que je les laisse tranquille. Ce que je n’ai évidemment pas fait. Ils ont cru pouvoir me museler en me censurant, ils se sont trompés. Néanmoins mon cas est atypique, ce n’est pas la réalité de la majorité des auteurs.
« Bolloré veut mettre tout l’appareil médiatique, dont le livre, au service d’un projet politique, c’est-à-dire faire élire un candidat d’extrême-droite en 2027 »
Vous souhaitez également relancer le débat autour de la concentration des maisons d’édition. Est-ce un phénomène récent ?
Le projet de Vincent Bolloré est quelque chose de complètement nouveau. D’un point de vue strictement économique, l’opération Bolloré pourrait ressembler exactement à ce que Jean-Luc Lagardère [ancien propriétaire d’Hachette, NDLR] avait fait en 2002, c’est-à-dire une opération de concentration avec un but purement financier. À la différence que Lagardère n’avait jamais cherché à aligner l’ensemble de ses médias sur une même idéologie, ses éditeurs ont ainsi toujours été parfaitement libres. Dans le projet Bolloré, à l’objectif économique s’ajoute un objectif idéologique : mettre tout l’appareil médiatique, dont le livre, au service d’un projet politique, c’est-à-dire faire élire un candidat d’extrême-droite en 2027. En ce sens, c’est une nouveauté absolue.
Est-ce qu’un tel phénomène pourrait se produire dans les maisons d’édition universitaires ?
Je ne pense pas. Les presses universitaires françaises sont très faibles, contrairement à celles des États-Unis ou du Royaume-Uni. Évidemment, il y en a quelques unes qui sont vraiment excellentes comme par exemple les presses universitaires de Rennes, qui regroupe une douzaine de presses universitaires de l’Ouest de la France. On peut également penser aux Presses universitaires françaises (PUF) qui étaient une maison très importante : elles ne le sont plus aujourd’hui, même si elles continuent de faire un très bon travail. Mais en France, la plupart des universitaires signent avec des maisons d’édition généralistes. Il n’en est pas moins que ces maisons d’édition universitaires sont de toute façon complètement protégées, puisque les universités qui les ont créées en possèdent l’intégralité du capital. Donc de ce point de vue, il n’y a aucun problème : ce sont les universitaires qui décident de tout en leur sein.
« Le livre a toujours été un pôle de résistance »
Le mouvement de science ouverte a-t-il modifié la place du livre dans le milieu académique ?
Le livre et la science ouverte ne sont pas du tout incompatibles. J’y vois plutôt une complémentarité. Dans l’hypothèse où les auteurs récupéreraient leurs droits mais ne retrouveraient pas d’éditeur, ils pourraient immédiatement mettre sur une structure comme HAL les livres. Robert Darnton, historien américain, qui a été le père de tout ce mouvement d’open access, avait fait voter un texte en ce sens par le conseil d’administration d’Harvard lorsqu’il était directeur des bibliothèques : toutes les publications des auteurs devaient être mises en open access, sauf si l’auteur demandait le contraire dans l’objectif de publier son livre ailleurs. C’était une excellente mesure.
À vos yeux, le livre reste donc encore un symbole de résistance ?
Le livre demeure un objet singulier à cause de son pouvoir symbolique très fort. C’est une singularité française : beaucoup d’hommes et femmes politiques — de l’extrême-droite jusqu’à l’extrême-gauche — souhaitent publier des livres. C’est un phénomène que l’on n’observe pas aux États-Unis ou ailleurs en Europe. Et c’est bien pour ça que Vincent Bolloré tente aujourd’hui d’ajouter une maison d’édition prestigieuse comme Fayard à son empire. Le livre a toujours été un pôle de résistance et a de tout temps effrayé les régimes totalitaires qu’ils soient d’extrême droite ou d’extrême gauche.
