Lamri Adoui : « On a entendu beaucoup de beaux discours »

Financements, Rassemblement national, le président de France Universités n’élude aucune question à un an de la présidentielle.

— Le 15 avril 2026

Les statistiques et les constats sur les finances des universités se suivent et se ressemblent. Quelques semaines après le début des Assises sur le sujet voulues par Philippe Baptiste (relire notre analyse), que peuvent-elles apporter concrètement ?

Nous y sommes entrés avec plusieurs attentes, dont celle de se mettre d’accord avec les décideurs et le ministère sur les chiffres. Nos comptes sont évidemment publics mais l’interprétation qui en est faite suscite un désaccord parfois profond. Quand le ministère met en avant une augmentation de nos budgets de 2,5 milliards d’euros en dix ans — ce que nous ne contestons pas — il faut néanmoins y appliquer non seulement l’inflation mais aussi le fait que nous accueillons dans le même temps près de 250 000 étudiants en plus, l’équivalent de dix universités supplémentaires. Ceci sans oublier des dépenses contraintes qui augmentent, comme le point d’indice des fonctionnaires, le glissement vieillesse technicité [GVT, NDLR] ainsi que d’autres mesures sociales ou tout simplement le coût de l’énergie. Ces dépenses représentent en cumulé des centaines de millions d’euros. Ces 2,5 milliards d’euros correspondent donc, tout compte fait, à une baisse de nos dotations pour le cœur de nos missions. Néanmoins, se mettre d’accord sur ces chiffres était un premier pas qui, je le crois, a été franchi le 26 mars dernier. Le décrochage entre nos dépenses et nos ressources a été avéré : toutes les universités seront déficitaires à très court terme et certaines universités sont d’ores et déjà en très grande difficulté. Nous sommes tous sur une trajectoire de crise.

« Je ne vois pas quelle université accepterait aujourd’hui d’être perdante »

La question du timing se pose : nous sommes à un an de la présidentielle et il ne reste qu’un budget avant cette échéance. Qu’attendez-vous dans l’intervalle ?

Il s’agit maintenant de travailler à des propositions, avec plusieurs scénarios en tête : une réforme à budget constant par rerépartition ou l’injection de moyens dans le système… Aujourd’hui, la transparence est nécessaire parce que les disparités sont trop fortes entre universités. Alors pourquoi pas discuter des critères de répartition des budgets, le nombre de campus, d’étudiants, d’enseignants-chercheurs, etc. Mais nous devrons connaître et valider lesdits critères… sachant qu’aucune université n’estime aujourd’hui gagner trop d’argent. Dans une réforme à somme nulle, certaines universités seraient nécessairement gagnantes tandis que d’autres seraient perdantes. Or, dans la situation actuelle, je ne vois pas quelle université accepterait aujourd’hui d’être perdante. Nous avons la faiblesse de penser que l’État tient à la jeunesse du pays et aux enjeux de compétitivité et de souveraineté, puisque nous hébergeons 90% de la recherche publique française. Le chantier des Assises est certes technique mais à la fin des fins, les choix pris seront politiques.

Il ne reste qu’un PLF avant les présidentielles. Avez-vous quelque espoir qu’au lendemain des assises il y ait une prise en compte de vos demandes d’ici là ?

Que ce soit les mesures salariales, la protection sociale complémentaire (relire notre analyse, NDLR) ou l’augmentation du CAS Pension… Ces mesures seront toujours là en 2027. Et le Sénat lui-même pointe que la LPR est la loi de programmation la plus mal respectée par l’État. Nous attendons donc qu’elle soit réactivée. De nombreuses universités sont en grande difficulté et l’hétérogénéité des financements n’est plus comprise : nous attendons des réponses sur ces questions là, notamment à l’issue des assises. Nous espérons que le budget 2027 s’alignera sur les priorités annoncées par le premier ministre à la fin 2025. Mais il faudra évidemment remonter au créneau pour le défendre.

« Nos établissements sont parmi les derniers lieux où le débat est permis. Voyez ce qui se passe aux États-Unis »

Une augmentation des droits d’inscription des étudiants est-elle envisagée ?

Ce n’est pas la mission qui a été confiée aux deux co-rapporteurs : quoiqu’il arrive, cette question est inaudible tant que la réforme des bourses ou de l’aide sociale aux étudiants n’a pas été enclenchée. Nous l’attendons depuis tellement longtemps. De plus, le modèle français de l’accueil des étudiants « à un prix modique », dixit le conseil d’État, ne peut pas être balayé en l’espace de quelques semaines. Vu les sommes en jeu, ce n’est pas à l’ordre du jour même si, je le répète nous n’avons pas de tabou particulier sur la question. De plus, je ne souhaiterais pas qu’une hypothétique augmentation des droits d’inscription serve de prétexte à l’État pour ne pas augmenter nos budgets. Qu’apporterait, mettons, 100 millions de plus de la part des étudiants si l’on nous les retirait par ailleurs ? D’autant que cela ne représenterait qu’une goutte d’eau sur nos 15 milliards de budget. 

Dans un an, c’est la présidentielle, quel bilan de ces deux quinquennats ?

On a entendu beaucoup de beaux discours, autour des universités chef de file [notamment en 2022 par un Emmanuel Macron alors candidat à sa réélection, NDLR], des moyens ont certes été alloués mais de manière inégalitaire par des appels à projets. Entendons-nous bien, je ne remets pas en cause les appels à projets mais ils engendrent quelque part un système toxique, puisque leur obtention entraîne en elle-même un surcoût qui peut mettre en difficulté les établissements. Le modèle doit être changé en faveur de financements pérennes plus importants. Nos appels ont tout de même permis de remettre l’université au centre de l’attention. Je pense notamment au discours du Premier ministre Sébastien Lecornu le 23 décembre dernier [si vous voulez le revoir, NDLR] qui place la recherche et l’université parmi les cinq priorités de la Nation. Passé les mots, nous attendons maintenant les actes surtout dans l’optique de la présidentielle à venir : nous interpellerons les candidats sur ces sujets. 

« Hongrie, Argentine, aux USA ou précédemment au Brésil… tous ces régimes ont fait (…) de  l’université (…) leurs ennemis »

Les universités ont-elles toujours une image de lieux de formation de chômeurs, comme nous le confiait la chercheuse Christine Musselin (relire son interview) ?

Pour le grand public, ce n’est pas l’image que l’université a. Les statistiques d’insertion, notamment en sortie de licence pro, master pro ou IUT, le prouvent : un an après sa diplomation, neuf étudiants sur dix sont embauchés dans un emploi conforme à leur qualification. En revanche, notre image est défaillante, je le reconnais, auprès des politiques ou des grands décideurs qui, pour la plupart, connaissent mal l’université parce que la plupart ne sont pas passés sur nos bancs. Les points de crispation sont le sacro-saint taux de réussite en licence mais aussi la manière dont nous traite une certaine presse, qui a transformé les universités en ennemis sur fond de projet politique global, avec des procès d’intention à la clé pour les universités et les universitaires, que l’on parle d’islamogauchisme ou d’antisémitisme. Or nos établissements sont parmi les derniers lieux où le débat est permis. Voyez ce qui se passe aux États-Unis, un pays qui maltraite aujourd’hui ses universités sur fond de fake news et de déni de la liberté de parole des scientifiques et de la science. Tout cela est insidieux. Une fois le terrain préparé, une administration élue comme celle de Donald Trump peut renverser une académie pourtant référente au niveau mondial depuis des décennies. Or affaiblir l’institution universitaire, tout comme la justice, revient à affaiblir des piliers de la démocratie.

Est-ce que l’administration ne se dit pas qu’avec la diminution programmée du nombre d’étudiants, les problèmes vont se résoudre tout seul ?

Ce serait une grande erreur pour plusieurs raisons. La première est qu’en dix ans, le nombre d’étudiants a augmenté de 230 000 alors que le nombre de titulaires a au mieux stagné au pire diminué. C’est cet effet ciseau qui explique la diminution de l’encadrement par étudiant. La deuxième raison est que l’un des verrous de l’université serait un trop faible taux de réussite en licence. Mais si l’on regarde le cycle universitaire où ce taux est le plus élevé — les BUT —, on voit qu’il y a un encadrement beaucoup plus fort. Ce n’est pas cohérent de dire d’un côté qu’il faut augmenter le taux de réussite et de l’autre diminuer l’encadrement. Et la troisième raison : il y a récemment eu de gros changements sur l’aide à l’apprentissage qui sont des financements publics sur lesquels l’enseignement supérieur privé lucratif prospère. Ce seront eux les premiers à subir le contre-coût de la baisse de financement de l’apprentissage. Si un certain nombre de ces écoles tombent, vers qui les étudiants vont-ils se tourner ? Les universités. Je ne suis donc pas sûr du tout que la baisse démographique soit vécue dans les universités. De plus, il va y avoir un gros renouvellement des effectifs enseignants avec un grand nombre de départs à la retraite en 2030-2032. Ce serait une mauvaise idée d’en profiter pour diminuer nos subventions.

« Si une majorité décide de diminuer nos budgets, (…) ils obèreront (…) aussi la compétitivité du pays »

JD Vance, vice-président des USA, considérait en 2021 que l’université était son « ennemi ». En regard, le Rassemblement national est-il l’ennemi naturel des universités en France ?

France Universités s’exprimera sur ces sujets en temps voulu. À titre personnel, je dirais qu’un certain nombre de mouvements se sont fondés sur des valeurs qui ne sont pas les valeurs universitaires et dans lesquelles je ne me reconnais pas. En 2022, nous avions appelé à voter « contre l’extrême-droite » (relire notre analyse, NDLR). En 2027, nous prendrons notre part dans le débat public sans que je sois persuadé que les choses aient beaucoup évolué depuis cinq ans sur le sujet. En cas d’arrivée au pouvoir du RN, nous serions extrêmement inquiets : en Hongrie, en Argentine, aux USA ou précédemment au Brésil… tous ces régimes ont fait de la science, de l’université et de l’éducation, de manière générale, leurs ennemis. Cela ne nous incite évidemment pas à l’optimisme. Coupes budgétaires, mots interdits, interdiction de certains sujets de recherche, la démonstration a été faite que certains régimes veulent une mainmise sur les universités. La liberté académique, qui a valeur constitutionnelle en France, n’est pas une lubie de chercheur mais bien un pilier de la démocratie. L’une nourrit l’autre. 

Faudrait-il inscrire cette liberté académique dans la Constitution pour mieux la protéger ?

Sa constitutionnalisation nous semblait en effet être une bonne idée qui permettrait de la sanctuariser un peu. Mais nous savons que le sujet est débattu et qu’il faut être vigilant. Il faudrait que ce soit une vraie valeur ajoutée. Sa protection est en tout cas nécessaire, de la même manière qu’elle existe pour les sources des journalistes. Nous sommes prêts à en discuter avec les personnes compétentes. Nous avons par ailleurs été amenés à en discuter dans le cadre de la proposition de loi du sénateur Adel Ziane.

« Le fait que Jean-Luc Mélenchon ait comparé le président de l’université de Lille Régis Bordet à Adolf Eichmann a laissé des traces »

Les universités sont-elles plus aptes à résister aux coups de pression politiques que les organismes de recherche ?

Oui, je le pense : nous tirons notre légitimité d’élections parmi les communautés universitaires et non d’une nomination revue par des députés et les sénateurs, parfois longue et compliquée. Nous sommes évidemment des opérateurs de l’État, néanmoins, nous pouvons prendre la parole librement parce que nous nous faisons l’écho de nos communautés universitaires qui attendent cela de nous. Et puisque nous parlons de résilience, ces vingt dernières années ont prouvé notre capacité à surmonter réforme sur réforme. Cela parce que les universitaires aiment leur métier et le service à l’usager.

Diversifier vos revenus — l’exploitation de brevets, par exemple — peut-elle vous octroyer une forme d’indépendance ?

Les universités sont d’ores et déjà allées chercher énormément de ressources propres et il va être difficile de les augmenter encore considérablement puisque nous sommes dépendants des politiques publiques : le non-respect de la Loi de Programmation de la recherche, la baisse du financement de l’apprentissage, des accords avec des collectivités elles-mêmes impactées nous impactent… Par ailleurs, il ne faudrait pas que cette diversification ne fasse que compenser des budgets par ailleurs en baisse. Il nous faut répéter à l’État qu’il doit assurer le financement du socle de nos missions. En cas d’alternance, si une majorité décide que le budget des universités doit être diminué, il faut qu’ils sachent dès aujourd’hui qu’ils obèreront non seulement l’avenir de la jeunesse mais aussi la compétitivité du pays. 

« Il va y avoir un gros renouvellement des effectifs enseignants (…) Ce serait une mauvaise idée d’en profiter pour diminuer nos subventions »

Pouvez-vous compter sur le soutien de tous les partis, hors Rassemblement national ? Notre question porte en réalité précisément sur La France Insoumise, avec lequel les relations n’ont pas toujours été au beau fixe.

Dans la période écoulée, nous avons peu échangé avec LFI pour différentes raisons. D’une part, nous souhaitons ne pas être instrumentalisés, ni d’un côté ni de l’autre. D’autre part, lors de nos rencontres préparatoires pour le projet de loi de finances pour 2026, nous avons pu nous rendre compte que le mieux était parfois l’ennemi du bien. Nous avons fait en sorte que nos demandes budgétaires dans ce cadre soient raisonnables pour qu’elles soient satisfaites. LFI a porté dans le débat public des chiffres dix fois supérieurs aux nôtres, ce qui diminue la probabilité qu’elles soient acceptées. Et le fait que Jean-Luc Mélenchon ait comparé le président de l’université de Lille Régis Bordet à Adolf Eichmann [souvenez-vous, NDLR] a laissé des traces. Je regrette ce genre de propos indignes, tout comme la campagne de blocage des universités. Pourquoi vouloir imposer sa vision aux autres ? Ce ne sont pas des méthodes que j’approuve : nous ne souhaitons que faire vivre le débat dans nos établissements.

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