À gauche : Idriss Aberkane – Capture d’écran du Journal des Débats / Wikimedia Commons (CC BY 3.0)
À droite : Étienne Klein – Photo de Rémy François2/Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Le verdict est tombé : vingt-sept ans après avoir obtenu son doctorat en philosophie des sciences de l’Université Paris Diderot (aujourd’hui Paris Cité), le célèbre vulgarisateur Étienne Klein se voit déchu de son titre. La décision de l’établissement fait suite à un rapport d’enquête interne accablant remis en mars 2026 : du plagiat aurait été détecté dans environ deux tiers des pages de sa thèse. Un cas révélé dès l’été 2024 dans le média Arrêt sur images par les journalistes Loris Guémart et Jean Abbiateci : « Avec la thèse d’Étienne Klein, on n’est pas dans la zone grise ou le vol d’idée mais bien sur du copier-coller évident et massif, qu’il n’a d’ailleurs lui-même pas démenti », nous résume ce dernier.
« Le cas d’Idriss Aberkane est un pétard mouillé »
Une source proche du dossier
Intertextualité. L’œuvre d’Étienne Klein était depuis plusieurs années entachée de suspicions. En 2016, le chercheur au CEA avait été accusé de plagiat par L’Express pour son ouvrage Le pays qu’habitait Albert Einstein (Éd. Actes Sud, 2016), ce qui lui avait valu une révocation de ses fonctions de président de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie. Plagiaire un jour, plagiaire toujours ? Après avoir écouté l’experte du sujet Michelle Bergadaà sur France Culture – que nous avions également interviewée –, Jean Abbiateci décide de se pencher sur la thèse de l’intéressé. Il lance une recherche sur un extrait dont le style lui semble dénoter du reste et ça ne rate pas : « Il s’agissait d’Albert Camus ». Il répète l’opération et découvre le copier-coller de plus de 20 auteurs dont beaucoup de philosophes, certains faisant même partie de son jury de thèse. « Sans doute pour me donner confiance, j’ai parfois commis l’erreur de m’appuyer sur des éléments écrits par d’autres, que j’ai fait ensuite miens », répondait alors sur X Étienne Klein en guise de mea culpa. Priant qu’on l’excuse, il affirmait en 2024 qu’il citait depuis « abondamment et de façon rigoureuse ».
Science superstar. Exceptionnel par son ampleur et sa médiatisation, le cas Étienne Klein interroge. Pourquoi l’a-t-on laissé faire ? Pourquoi lui donne-t-on encore la parole ? Avec ses talents d’orateur et son flair pour dénicher des sujets passionnants, Étienne Klein a suscité beaucoup de vocations pour les sciences et notamment la physique. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, il écrit régulièrement dans plusieurs magazines de vulgarisation scientifique et produit son émission La Conversation scientifique diffusée quotidiennement sur France Culture depuis 2014. Des formats pour lesquels il a par ailleurs eu recours au plagiat, comme le documente Jean Abbiateci : « Entre 1991 et 2025, le plagiat semble être devenu une manière de produire et d’alimenter ses différentes productions (livres, conférences, articles, émissions radio, chroniques…) », analyse le journaliste. Même son canular du chorizo en était un.
« Puisse cela être un avertissement sérieux aux passagers clandestins qui font honte à la recherche »
Sandrine Rousseau sur Bluesky
Boule de neige. C’est donc sans grande surprise que l’annonce du retrait de son doctorat a provoqué moult réactions. En plus d’une grande partie des médias français dont Arrêt sur Images, la revue Science s’est elle aussi fait le relais de l’information. Sur les réseaux sociaux, les post se bousculent. D’un côté, les fans du vulgarisateur pour qui le plagiat ne saurait (à leurs yeux) remettre en cause l’intégralité de son travail de transmission des sciences. De l’autre, ceux pointant la justesse de la décision au regard d’un devoir d’intégrité scientifique. Pour ne citer qu’un exemple, Sandrine Rousseau, chercheuse en économie et également députée, s’exprimait ainsi sur son compte Bluesky : « Puisse cela être un avertissement sérieux aux passagers clandestins qui font honte à la recherche. » Contacté par nos soins, Étienne Klein n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Il en a réservé la primeur à ses followers au travers d’un long texte publié au lendemain de l’annonce qui minimise les accusations de plagiat. L’heure n’est plus à la contrition pour l’intéressé qui semble avoir choisi la voie médiatique pour contester la décision de retrait de son doctorat. Décision qui pourrait par ailleurs être attaquée au tribunal administratif, si lui et ses conseils juridiques le trouvent opportun. L’avenir le dira.
Effet papillon. Toujours est-il que l’affaire est plus que délicate pour l’Université Paris Cité, qui ne souhaite pas s’exprimer officiellement sur le sujet. Ainsi, même si le rapport semble sans appel — nous n’y avons pas eu accès — et que l’établissement semble solide sur ses appuis, son éventuelle publication se fait attendre depuis début 2026. En attendant, Étienne Klein, 68 ans, conserve son poste de directeur de recherche au CEA de Saclay — certainement le prélude à une mise à la retraite d’office. Quid de sa place au conseil scientifique de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), il est trop tôt pour le dire. Contactés par nos soins, le CEA explique avoir « pris connaissance des décisions individuelles concernant l’intéressé et agit en conséquence [mais] ne souhaite pas communiquer sur cette situation individuelle ». Même son de cloche du côté de Paris-Cité. Et pour son émission sur France Culture ? Interpellée par de nombreux auditeurs — voilà un exemple sur Bluesky — la direction de la chaîne de radio botte en touche pour le moment : « Nous avons pris connaissance de cette décision et examinons les suites à donner. » Pour rappel, les programmes de la grille 2026-2027 sont arrêtés depuis fin avril (relire notre enquête sur le sujet).
« Bien que le personnage [Idriss Aberkane] soit détestable, nous ne pouvons lui retirer son doctorat »
Une source proche du dossier
Grandeur et décadence. Une autre affaire impliquant un docteur star des réseaux sociaux a failli se terminer de la même façon. Autostarifié grâce à la mise en scène de son ascension sociale et de ses trois PhD, l’hyperdocteur autoproclamé Idriss Aberkane s’est ensuite répandu en propos complotistes ou polémiques au moment de la Covid, invitant notamment Didier Raoult pour ses masterclass sur Youtube et repostant sur X de nombreuses publications dans la mouvance de la réinformation. Idriss Aberkane avait obtenu en 2016 un diplôme de doctorat en science de gestion auprès de l’Université Paris-Saclay. Soumis à un embargo jusqu’en 2019, le manuscrit avait ensuite été minutieusement scruté sur les réseaux sociaux avant que du plagiat n’y soit détecté. Fallait-il alors lui retirer son diplôme ? L’École polytechnique et Paris-Saclay se sont longtemps renvoyés la balle. Inscrit comme doctorant à l’X qui avait fusionné au sein de la Comue Paris-Saclay en 2015 dont elle s’est ensuite retirée en 2019, Idriss Aberkane était l’un des premiers doctorants à avoir soutenu sous le logo de Paris-Saclay. L’établissement a depuis connu plusieurs changements de direction, une cyberattaque, des inondations… Bref, la thèse d’Idriss Aberkane n’était pas la priorité.
Attendus au tournant. En 2022, l’École polytechnique avait tout de même fini par mobiliser son comité d’éthique pour statuer sur l’affaire. Conclusion : un chapitre entier n’était pratiquement que du copier-coller, annonçait son président Benoît Deveaud dans les colonnes de L’Express, avant d’être poursuivis en diffamation par Idriss Aberkane. À y regarder de plus près, le chapitre en question est une annexe présentant du matériel technique. Idriss Aberkane y introduit (page 215 pour les curieux) un code informatique nommé le Chromium Embedded Framework (CEF) et explique qu’il s’agit d’un projet open source sans en préciser l’auteur. Comme on peut le constater – voici le manuscrit –, plus de 40 pages sont strictement identiques à la documentation en ligne, ce qui est évidemment contraire à l’intégrité scientifique. Mais en cas de recours devant les tribunaux, le copier-coller d’une documentation de code open source pourrait-il être considéré comme une contrefaçon – relire notre interview de Béatrice Durand ? Une question tout sauf anodine pour l’Université Paris-Saclay : sa décision de retrait du doctorat devait absolument tenir la route légalement. Ayant toujours nié les faits et s’étant bien entouré d’avocats, Idriss Aberkane s’était par ailleurs montré agressif envers le comité d’éthique de l’X, expliquait son président à L’Express.
« Si le diplôme n’est pas retiré, la thèse doit obligatoirement être signalée sur theses.fr »
Nicolas Morin, ancien directeur de l’Abes
La mort dans l’âme. Levons le suspense : suite à une commission ad hoc ayant eu lieu selon nos sources au printemps 2025, l’Université Paris-Saclay a finalement décidé… de ne pas annuler sa thèse. « Bien que le personnage soit détestable, nous ne pouvons lui retirer son doctorat », nous confiait une source proche du dossier sous couvert d’anonymat à l’été 2025. L’université avait pour autant émis le souhait de ne plus voir apparaître le manuscrit dans l’annuaire national ou sur HAL mais il est toujours bien en ligne : « Si le diplôme n’est pas retiré, la thèse doit obligatoirement être signalée sur theses.fr, c’est la réglementation nationale », nous expliquait Nicolas Morin, l’ancien directeur de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes) – il a quitté ses fonctions le 1er juin 2026. Ainsi, malgré une pétition lancée en 2025 ayant recueilli plus de 2800 signatures ainsi que deux procédures dans deux établissements (Paris-Saclay et X), Idriss Aberkane conserve son titre de docteur et son manuscrit reste en ligne. Un « pétard mouillé », commente un·e expert·e du sujet.
Le bon grain. Si certaines universités françaises sautent le pas, retirer une thèse est encore loin d’être monnaie courante : « La décision du retrait dépend de la proportion de passages plagiés », expliquait le chercheur en droit Gilles Guglielmi dans notre précédente analyse sur le plagiat. Radié du barreau après le retrait de son doctorat en droit en 2020, Arash Derambarsh avait fait appel de la décision de l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, d’abord devant le Cneser disciplinaire – le tribunal des enseignants-chercheurs dont nous vous parlons régulièrement dans notre série Comparutions – puis devant le Conseil d’État avant de se désister, confirmant finalement l’annulation de son doctorat. L’un des rares cas médiatisés en France, avec ceux d’Étienne Klein et d’Idriss Aberkane évidemment. La vraie question est la suivante : pourquoi sont-ils aussi peu nombreux ? La suite au prochain épisode.
