« Bienvenue en France », suite et fin ?

Historiquement modiques pour tous, les frais d’inscription d’une partie des étudiants hors-UE vont augmenter dès la rentrée prochaine, sur souhait du ministère. Au grand dam des établissements.

— Le 27 mai 2026

Augmenter les frais d’inscription pour les étudiants internationaux ? Le sujet fâche. Le 20 avril dernier, Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace dévoilait les contours de son nouveau plan Choose France for Higher Education dans une interview exclusive donnée au Parisien. Avec comme objectif de renforcer l’attractivité internationale de l’enseignement supérieur français — et de sa recherche au passage. Pour ce faire, le ministère propose la généralisation des frais d’inscriptions différenciés pour les étudiant issus de pays hors de l’Union européenne (UE) à la rentrée 2026. Avec des tarifs fixés à 2 895 euros par an en licence et 3 941 euros en master. Soit près de 15 fois plus que pour les étudiants français ou originaires de l’UE. « C’est seulement 30% du coût de la formation », semblait se défendre Philippe Baptiste au Parisien. Un « montant extrêmement compétitif » donc en comparaison des prix pratiqués outre-Atlantique ou outre-Manche, selon le ministre. De quoi faire bondir tout ce que l’ESR français compte de représentants.

« La généralisation de frais d’inscription majorés proposée est dépeinte comme une solution miracle, ce qu’elle n’est pas »

Marion Tissier-Raffin, Université de Bordeaux

Mauvais élèves. La possibilité de pratiquer ces frais d’inscription différenciés n’est pourtant pas nouvelle. Elle avait été introduite en 2019, sous l’impulsion du premier ministre d’alors Édouard Philippe, via un plan nommé Bienvenue en France avec l’objectif d’attirer au total 500 000 étudiants étrangers en 2027. « Un objectif en passe d’être atteint », se félicite Philippe Baptiste. La mesure avait déjà à cette époque attisé la colère des étudiants, enseignants et présidents d’université, ce qui avait poussé le gouvernement à faire quelques compromis. Les doctorants avaient ainsi été exemptés de cette hausse tarifaire et les universités s’étaient vu offrir la possibilité d’exonérer jusqu’à 10% de l’ensemble des étudiants inscrits. De fait, si la proportion d’étudiants extracommunautaires était inférieure à ces 10%, l’université pouvait donc tous les exonérer. « Dans le respect de leurs valeurs humanistes, la majorité d’entre elles avait choisi d’appliquer au maximum cette possibilité d’exonération pour dispenser massivement les étudiant·es extracommunautaires de ces frais différenciés », nous explique Emmanuel De Lescure, secrétaire général du SNESUP-FSU. Selon ce projet de recherche sur les mobilités estudiantines, à la rentrée 2025, près de 60% des établissements français ont fait le choix d’exonérer tout ou partie leurs étudiants concernés.

Changement de terrain. « Même si ça progresse chaque année, nous sommes à seulement 10% d’étudiants extracommunautaires qui paient ces droits différenciés », notait Philippe Baptiste dans son interview au Parisien. Son nouveau plan Choose France for Higher Education propose donc d’y remédier grâce à « un décret [qui] viendra rendre effective l’application de ces droits différenciés (…) dès la rentrée de septembre 2026 », peut-on lire dans le dossier de presse. Décret qui prévoit la possibilité d’exonérer seulement 10% des étudiants assujettis aux droits différenciés et non plus l’ensemble des étudiants. Ce qui change tout. Mais Philippe Baptiste persiste et signe auprès du Parisien : désormais, « la règle, ce sont les droits différenciés ; l’exception, c’est l’exonération ». Aux lendemains de ces annonces, nouvelle bronca de l’ESR contre leur mise en place : ils étaient des centaines le 12 mai dernier à manifester devant le ministère de l’ESR à Paris et un peu partout en France. Une pétition a également été lancée sur le site de l’Assemblée nationale pour la suppression du programme Bienvenue en France qui a récolté un peu plus de 7000 signatures à l’heure où nous écrivons ces lignes.

« On essaye de nous imposer une mesure que nous avons déjà refusée plusieurs fois »

Christophe Bonnet, Sgen-CFDT

En voie de disparition. « Un nouveau coup porté à l’autonomie des universités », dénonçait l’association des présidents d’établissements France Universités, pointant une « réduction particulièrement marquée et brutale des marges de manœuvre (…) dans chaque établissement ». Une intersyndicale des personnels regrettait de son côté « une mesure contraire aux valeurs humanistes et émancipatrices du service public de l’enseignement supérieur ». Sous la pression, Philippe Baptiste n’a semble-t-il eu d’autre choix que d’assouplir sa mesure et a annoncé le 12 mai dernier relever le plafond d’exonération à 20% à terme, en passant par deux paliers transitoires, le premier à 30% dès la prochaine rentrée, le second à 25% en 2027. Pas de quoi apaiser les esprits puisque le 13 mai, les syndicats réunis au sein du CNESER ont rejeté quasi unanimement cette proposition par 62 voix contre, 2 pour et 4 abstentions. Malgré tout, le décret a finalement été publié une semaine plus tard. « On essaye de nous imposer une mesure que nous avons déjà refusée plusieurs fois », pointe Christophe Bonnet, secrétaire fédéral au Sgen-CFDT. Une première fois en 2019, une deuxième lors des débats sur la loi Immigration — relire notre analyse sur le sujet.

Saut dans le vide. Ce nouveau plan reprend un rapport des inspections générales des finances (IGF), et de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR). Commandé en 2022 par l’ex-ministre de l’Enseignement supérieur Sylvie Retailleau et remis en toute discrétion à Philippe Baptiste en janvier 2025, ledit rapport recommandait une hausse des droits d’inscription des étudiants. « Toute la stratégie de ces plans repose sur la théorie signal-prix : des études plus chères seraient des études de meilleure qualité et donc plus attractives », nous explique Marion Tissier-Raffin, maîtresse de conférences en droit public à l’Université de Bordeaux. Le principe serait donc de généraliser les frais d’inscription pour renforcer l’attractivité d’une France en chute libre dans la compétition mondiale pour l’accueil des étudiants internationaux. Pourtant, « la place de la France ne s’est pas améliorée depuis la mise en place de Bienvenue en France, bien au contraire », poursuit Marion Tissier-Raffin. Entre 1980 et 2019, la France est ainsi passée de troisième pays d’accueil à septième avant d’atteindre la huitième place en 2023, comme le pointe le ministère.

« L’idée est de cibler les étudiants considérés comme solvables, provenant notamment des pays de l’OCDE et d’Asie »

Marion Tissier-Raffin, Université de Bordeaux

En ligne de mire. Cette mesure jugée « discriminatoire » par l’ensemble des représentants de la communauté aurait de plus un effet d’éviction bien plus marqué dans les pays les plus défavorisés. D’autant qu’elle fait suite à la suppression des aides personnalisées au logement (APL) pour la majorité de ces étudiants dans la loi de finances 2026. « L’idée est de cibler les étudiants considérés comme solvables, provenant notamment des pays de l’OCDE et d’Asie », explique Marion Tissier-Raffin. L’Université de Strasbourg, qui a choisi d’appliquer des droits différenciés pour les étudiants de master primo-entrants, en est un exemple. Près d’une centaine d’étudiants ont ainsi été désinscrits pour n’avoir pu s’acquitter des sommes. Près de « 90% sont originaires des pays les plus pauvres de la planète », expliquait le chercheur Pascal Maillard au Monde et dans un billet de blog Mediapart. « Cette mesure marque une rupture avec la conception humaniste et universaliste de l’université publique française, selon laquelle l’accès au savoir ne dépend ni de la nationalité ni de la fortune » pointait lui Mathias Bernard, président de l’Université Clermont-Auvergne, dans une tribune au Monde

Mirage, mirage. Philippe Baptiste ne cache pas sa volonté de prioriser certains profils pour répondre aux besoins en ingénieur·es et technicien·nes de l’Hexagone « dans un certain nombre de domaines comme le numérique, l’IA, le quantique, les biotechnologies », déclarait-il ainsi au Parisien. Mais pour les syndicats, le ministre omet deux points importants. Qui sera chargé de sélectionner les étudiants exonérés et sur quels critères ? Et quel sera l’impact de cette mesure sur la poursuite en doctorat ? En effet, réaliser un master dans un établissement français est la porte d’entrée privilégiée dans le monde de la recherche, comme le montrait Campus France dans sa grande enquête sur les étudiants internationaux en France. « On peut légitimement s’inquiéter d’un impact direct sur l’effort de recherche dans nos établissements », pointe Christophe Bonnet. De son côté, Marion Tissier-Raffin souligne : « La généralisation de frais d’inscription majorés proposée est dépeinte comme une solution miracle, ce qu’elle n’est pas ». La chercheuse cite pour contre exemple l’Allemagne où les tarifs « sont presque aussi modiques qu’en France » et qui reste pourtant le quatrième pays d’accueil des étudiants internationaux.

« Les universités sont à l’os financièrement (…) il manque au moins 8 milliards d’euros dans leur budget »

Emmanuel De Lescure, Snesup-FSU

Urnes en vue. « La stratégie d’attractivité française ne peut pas mettre sous le tapis le sous-financement chronique des universités ainsi que le durcissement croissant de la politique migratoire », poursuit la chercheuse en droit public. Philippe Baptiste s’enorgueillit pourtant d’un apport à terme de 250 millions d’euros. Somme qui pourrait ensuite être investie pour améliorer l’accueil de ces étudiants extra-communautaires. Mais aux lendemains des Assises du financement des universités — nous vous en parlions — l’information est difficile à digérer. « Les universités sont à l’os financièrement : il manque au moins 8 milliards d’euros dans leur budget… On voit mal comment cette somme pourrait améliorer l’encadrement », souligne Emmanuel De Lescure. D’une seule voix, syndicats et présidents d’université appellent donc à l’abolition pure et simple de Bienvenue en France et Choose France for Higher Education. À un an de l’élection présidentielle, « on ne peut que s’inquiéter d’une hausse des frais d’inscription pour toutes et tous », conclut le secrétaire général du Snesup-FSU.

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