« Je pouvais crier, hurler, rien ne se passait »

Un voyeur au Collège de France… et une cécité institutionnelle face à ses agissements. Le cas de Navy Kéo résume le manque de cohérence de la politique contre les violences sexistes et sexuelles dans les labos, qui font face aujourd’hui à la réintégration d’auteurs de VSS.

— Le 1 juillet 2026

Combien de femmes scientifiques déclarent avoir subi du harcèlement sexuel au cour de leur carrière ? Près d’une sur deux selon une étude internationale sur l’égalité femmes-hommes en science de la Fondation L’Oréal conduite auprès de 5 200 collègues à travers le monde. Le 9 juin dernier, la 28ème chambre correctionnelle du Tribunal judiciaire de Paris jugeait un cas de grande ampleur. Un de plus. Navy Kéo, agent administratif du CNRS, comparaissait pour avoir placé dans les toilettes des femmes du Collège de France une caméra dissimulée dans un faux détecteur de fumée espionnant les chercheuses dans leur plus stricte intimité : 26 victimes déclarées, 24 plaintes à son encontre. 

« Sans les articles de Libération, je pense que l’audience du jour n’aurait pas eu lieu »

Armelle Rancillac, Collège de France

Peeping tom. Tout commence en 2019 lorsqu’Armelle Rancillac, chercheuse en neurobiologie, apprend que certains de ses collaborateurs et collègues reçoivent des courriers contenant des photos d’elles parfois dénudées et des documents personnels comme des bilans sanguins. Dès 2020, les soupçons se portent sur l’agent administratif du CNRS Navy Kéo, seul à connaître les adresses postales des dits collègues. « Je n’ai pas arrêté de le faire remonter aux tutelles, sans réaction », explique la chercheuse qui s’est vu refuser la protection fonctionnelle par l’Inserm — son employeur — une première fois avant de l’obtenir quelques années plus tard. En juin 2021, l’affaire prend une autre tournure lorsqu’un groupe de chercheuses décide d’inspecter les toilettes pour femmes du Centre interdisciplinaire de recherche en biologie (Cirb) suite à de nombreux signalements à l’encontre de Navy Kéo : certains décrivent des allers-retours réguliers dans les toilettes des femmes, d’autres notent de sa présence dans le local à balais des toilettes. 

Pulsion scopique. Après enquête, les chercheuses découvrent un faux détecteur de fumée dans lequel est dissimulée une mini-caméra placée au-dessus des toilettes. Dès le lendemain, elles se rendent au commissariat. L’agent administratif du CNRS est appréhendé dans la foulée et son appartement perquisitionné. Y sont trouvés : la boîte du faux détecteur de fumée, plusieurs cartes SD, une mini-caméra, un disque dur et un classeur contenant de nombreuses photos (privées et prises à son insu) d’Armelle Rancillac. En tout, plus de 1700 captures d’écrans de femmes dénudées sur les toilettes sont retrouvées. D’autres, prises via le trou d’une cloison, seront également trouvées sur son téléphone. En sus, deux caméras sont également découvertes sous le bureau d’Armelle Rancillac. Là encore, la chercheuse avait fait part de son inquiétude à son institution après avoir retrouvé Navy Kéo « seul dans le noir en train de fouiller [son] bureau ». « Sans les articles de Libération [à découvrir ici et , NDLR], je pense que l’audience du jour n’aurait pas eu lieu », pointe la chercheuse au procès. À la suite des dépôts de plaintes, l’agent du CNRS avait été mis à pied par son employeur, tout en conservant sa rémunération. 

« Navy Kéo agit comme un collectionneur malsain (…) une personnalité à l’évidence inquiétante »

Le procureur le 9 juin au procès

À demi-mots. À l’audience, l’auteur des faits commence par s’excuser — « mon intention première n’était pas de leur causer du tort » — mais les remords cèdent vite la place à un flot de justifications qualifiées de « lunaires » par les parties civiles. Comme pour minimiser sa faute, l’intéressé précise que l’installation du faux détecteur de fumée se fait en premier lieu sans caméra : « J’avais mis un adhésif trop puissant et je n’arrivais plus à le détacher. J’attendais que quelqu’un le découvre et l’enlève mais ça n’a pas été le cas… donc après quelques semaines j’ai posé la caméra ». S’il reconnaît donc avoir posé le dispositif, il affirme pourtant qu’il supprimait immédiatement les vidéos — après avoir réalisé des captures d’écran — et assure qu’aucune n’a été diffusée. Concernant Armelle Rancillac, il « s’excuse profondément » et reconnaît une obsession particulière pour la chercheuse. La question de la santé mentale du prévenu se pose : lui se dit avoir été « pris dans une routine », sujet à un « effet paparazzi » alimenté par sa consommation de sites pour adultes. Son avocat, arrivé une heure trente après le début de l’audience, décrit les actes de son client — ou de « ce type » comme il le qualifie à plusieurs reprises — comme de la « paraphilie voyeuriste ». 

Dans le désert. Le procureur n’est évidemment pas aussi clément : « Navy Kéo agit comme un collectionneur malsain (…) une personnalité à l’évidence inquiétante qui ne regrette pas ses actes mais le fait d’avoir été pris ». Sur les 24 femmes ayant porté plainte, dont une quinzaine était présente dans la salle, cinq ont choisi de prendre la parole. Certaines ont décrit « leur paranoïa » depuis la découverte de la caméra, d’autres ont parlé de leur « peur » d’aller dans des toilettes publiques ou que les photos se retrouvent sur Internet… Toutes ont expliqué s’être senties « violées dans [leur] intimité la plus grande ». « Je me sentais en sécurité au travail, ce n’est plus le cas aujourd’hui », pointait l’une d’entre elle, doctorante au moment des faits. Armelle Rancillac a détaillé, elle, dans son témoignage le traitement de défaveur fait aux femmes : « On nous parle de tuyau percé ou de plafond de verre dans la recherche [relire notre analyse, NDLR] mais ce n’est pas étonnant… Je pouvais crier, hurler, rien ne se passait : j’avais l’impression d’être inexistante ».

« La sanction n’était pas assez forte pour me faire comprendre la gravité des faits »

Navy Kéo, à l’audience du 9 juin

Cécité collective. Si le cas jugé devant le tribunal correctionnel ce 9 juin reste exceptionnel, le harcèlement sexuel est pourtant une réalité dans les labos. Commentaires inappropriés ou rabaissants, remise en question de la légitimité des chercheuses, attouchements, pression… Pour souligner l’ampleur du phénomène, le Comité Parité de l’Institut Fourier avait par exemple réalisé une vidéo compilant une trentaine de témoignages récoltés auprès des mathématiciennes du laboratoire. Entre 2009 et 2022, les violences sexistes et sexuelles (VSS) constituaient le premier motif de saisine en appel du Cneser disciplinaire pour les enseignants-chercheurs, rapportaient ainsi nos confrères d’AEF. Nous vous en parlons régulièrement dans notre série Comparution : une affaire liant un maître de conférences à une étudiante par un contrat BDSM, une autre mettant en cause un professeur de sport accusé de gestes inappropriés, une autre encore impliquant un archéologue accusé de comportements inappropriés à l’égard d’une étudiante. Autant d’actes non sans conséquences sur l’évolution des femmes dans le milieu de la recherche. En effet, 65% des répondantes au sondage de la fondation L’Oréal assurent que ces situations ont eu un impact négatif sur leur carrière : stratégies d’évitement (52%), insécurité sur le lieu du travail (25%), perte de confiance en l’institution (20%), désengagement dans leur carrière (15%), manquement d’opportunités professionnelles (12%).

Multirécidiviste. Le cas de Navy Kéo met d’autant plus en colère les victimes qu’il n’en est ni à sa première infraction ni à sa dernière. En 2011 déjà, alors qu’il était en poste à l’Institut Pasteur de Lille, il avait été placé en garde à vue pour avoir filmé sous les jupes de femmes dans un centre commercial. Garde à vue au cours de laquelle il reconnaissait avoir pris à leur insu des photos et films de ses collègues du CNRS, selon un mode opératoire très similaire à celui de l’affaire jugée le 9 juin dernier. À l’époque, l’affaire s’était conclue par une légère amende et… sa mutation au Collège de France. Ce 9 juin devant le juge, il se justifie : « La sanction n’était pas assez forte pour me faire comprendre la gravité des faits ». « Que lui fallait-il de plus ? », interroge alors le juge. D’autant que l’affaire du Collège de France n’est même pas son dernier méfait en date puisque Navy Kéo est visé par une deuxième plainte déposée en décembre 2025. L’intéressé aurait filmé une femme de 21 ans dans les cabines d’essayage d’un magasin de vêtements. « Une rechute » selon lui : « Je n’avais pas entendu parlé de l’affaire jugée aujourd’hui depuis cinq ans, j’étais payé et chez moi, là encore je n’ai pas compris la gravité de mes actes ». Il est depuis décembre dans l’obligation d’un suivi psychologique, et affirme « entamer le début d’un long processus ». 

« Si les antécédents de 2011 avaient été remontés aux oreilles de tout le monde, on n’en serait pas là »

L’avocate des plaignantes

Sous les radars. « Personne ne nous a jamais donné les raisons de sa mutation [en 2011] », pointe l’une des plaignantes. Et ce malgré les nombreux signalements réalisés par leurs soins auprès de leurs tutelles pour dénoncer les comportements suspects du prévenu. « Des signaux d’alerte restés vains » pointe l’une des avocates des victimes qui témoigne « d’une colère sourde [des victimes] (…) contre des institutions muettes et certainement pas proactives ». L’avocat opte pour la même défense : « Si les antécédents de 2011 avaient été remontés aux oreilles de tout le monde, on n’en serait pas là ». Le CNRS comme le Collège de France ne se sont par ailleurs pas constitués partie civile de l’affaire. « Cette affaire met en avant un problème structurel : les violences faites aux femmes ne sont pas écoutées, y compris par nos institutions », pointe Armelle Rancillac. Un perte de confiance qui se traduit dans les chiffres : toujours selon l’enquête de la fondation L’Oréal — seules une femme sur cinq confrontées à une situation de harcèlement sexuel en parle à son institution.

Réparations. « La prise en charge de la lutte contre les VSS, notamment l’accueil et l’accompagnement des victimes est largement confiée à des cellules de veille ou missions égalité souvent inefficaces ou débordées, faute de moyens suffisants », dénonçait le Clashes, collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur, dans un article de blog sur Médiapart. 64 % des répondants au sondage de la fondation L’Oréal regrettent d’ailleurs l’insuffisance et l’inefficacité des actions pour prévenir ou lutter contre le harcèlement sexuel au travail. Dans le cas présent, la sanction est tombée dans la foulée de l’audience. Reconnu coupable des faits, Navy Keo a été condamné à 18 mois d’emprisonnement dont 8 fermes, aménageables ab initio sous forme de bracelet électronique à domicile et 10 mois de sursis probatoire. En somme, il n’ira certainement pas en prison. Le tout accompagné d’une obligation de soin, d’indemnisation des victimes ainsi que d’une interdiction d’entrer en contact avec elles ou de se rendre au Collège de France. Si du côté des victimes, la satisfaction prévaut, quinze ans après les premiers signalements, la balle est maintenant dans le camp des institutions pour que ce genre d’affaires ne se reproduise plus. 

3 questions à… Pauline Gosset

Pauline Gosset est doctorante en sociologie à l’Université de Tours. Sa thèse, toujours en cours, porte sur la réintégration des auteurs de violences sexistes et sexuelles (VSS) dans les universités. 

Vous étudiez la réintégration des auteurs de VSS dans les universités. Comment se déroulent-elles dans la pratique ?

Dans la plupart des cas, les chercheurs ne sont réintégrés que sur le papier et sont souvent exclus de la vie du labo — par choix personnel ou par choix des collègues, un peu des deux. La réintégration s’accompagne souvent d’une forte mobilisation étudiante pour dénoncer un manque de sécurité et un sentiment d’injustice. Un sentiment légitime : il ne faut pas oublier que dans une promo, de nombreux étudiant·es ont eux-mêmes été victimes de VSS. Le phénomène de réintégration étant nouveau, les universités ne savent pas encore comment le gérer, souvent par peur de mal faire. Dans les cas que j’ai observés, leur action se résume souvent à un mail aux équipes concernées pour informer du retour de l’enseignant-chercheur. Sa réintégration est prise en charge au premier plan par les collègues. Et si elle a lieu dans une autre unité, la problématique reste la même : la recherche est un petit monde, tout le monde se connaît.

Il n’y a pas de politique structurée sur le sujet dans les établissements ?

La loi qui a permis la mise en place des cellules de signalement est entrée en vigueur en 2019. Depuis, le nombre de signalement de VSS a largement augmenté et le disciplinaire s’en saisit beaucoup plus. Nous arrivons aujourd’hui à une sorte de “prolifération” des réintégrations mais nous avons encore très peu de recul sur la question. On reste donc encore à l’étape du bricolage institutionnel, qui se fait bien souvent dans l’urgence. Seules quelques universités se sont saisies de la question. L’Université Côte d’Azur par exemple a mis en place un parcours de réintégration. Ce travail a été réalisé dans le cadre d’un appel à projet. Utiliser de tels fonds sur ce sujet reste donc du bon vouloir des universités. En pratique, la prévention est le nerf de la guerre et la réintégration passe au second plan. 

Comment sont perçus ces réintégrations dans les laboratoires ?

Cette question est souvent difficile à aborder dans les équipes de travail car la sanction disciplinaire est jugée insatisfaisante. Comme le disciplinaire établit s’il y a eu une entrave au bon fonctionnement de l’établissement ou un défaut d’intégrité, il y a encore une difficulté à reconnaître que le sujet central est les VSS, cela peut créer un sentiment d’injustice. De plus, la suspension d’un enseignant-chercheur peut s’accompagner de l’embauche de vacataires pour prendre en charge ses enseignements. À son retour, ces derniers perdent leurs postes. C’est un des enjeux de la réintégration qui retombe souvent sur les plus précaires. 

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