Acte I, Scène I. C’est une annonce dont le théâtre de la Reine Blanche et sa directrice Élisabeth Bouchaud se seraient bien passés. Les cinq descendants du médecin français Jérôme Lejeune ont décidé de les traduire devant la justice pour diffamation, estimant que certaines parties d’une pièce intitulée La Découvreuse oubliée « portaient gravement atteinte à la mémoire des morts », nous explique Clara Massis, l’avocate des plaignant·es. L’œuvre retrace l’histoire de la pédiatre française Marthe Gautier : « On nous reproche d’avoir rétabli une vérité historique portant sur son rôle dans la découverte de la trisomie 21, longtemps attribuée au seul Jérôme Lejeune », s’étonne la directrice de l’institution. Deux salles, deux ambiances donc.
« L’action des héritiers de Jérôme Lejeune ne remet pas en cause l’existence de la pièce, ni le rôle de Marthe Gautier »
Clara Massis, avocate des héritiers de Jérôme Lejeune
Où sont les femmes ? Ladite pièce est le dernier opus en date de la série théâtrale Les Fabuleuses, écrite par Élisabeth Bouchaud, dont l’objectif est de « mettre en avant les femmes scientifiques oubliées dont les travaux n’ont pas été reconnues à leur juste valeur », nous explique cette dernière (nous avions d’ailleurs tiré son portrait). Après avoir braqué ses projecteurs sur la physicienne Lise Meitner, l’astrophysicienne Jocelyn Bell et la biologiste Rosalind Franklin, elle s’est attaquée à l’histoire de Marthe Gautier, un cas d’école du (tristement) célèbre « effet Matilda », qui désigne l’invisibilisation récurrente de la contribution des femmes scientifiques à la recherche (nous avions fait un podcast sur le sujet). C’est Marthe Gautier elle-même qui se donnera le surnom de « découvreuse oubliée », qui prête aujourd’hui son titre à la pièce. Pourtant, « l’action des héritiers de Jérôme Lejeune ne remet pas en cause l’existence de la pièce, ni le rôle de Marthe Gautier », défend leur avocate Clara Massis.
Un peu de bio. Petit rappel historique : Marthe Gautier intègre en 1956 le service de Raymond Turpin, pédiatre et généticien français, après un an passé à l’université d’Harvard à travailler sur des techniques de culture cellulaire in vitro, dont certaines encore jamais utilisées dans l’Hexagone. Raymond Turpin travaille lui sur les syndromes malformatifs – notamment ce qui était alors appelé le « mongolisme » et deviendra ensuite la trisomie 21 – faisant l’hypothèse qu’une anomalie chromosomique en est à l’origine. Forte de son expérience outre-Atlantique, Marthe Gautier parvient à observer, isoler puis compter les chromosomes des cellules de patients et y découvre le fameux chromosome supplémentaire sur la 21e paire. Jérôme Lejeune, attaché de recherche dans le laboratoire, propose alors son aide pour prendre des images des échantillons en question dans un laboratoire mieux équipé… Images qu’il présentera seul quelques mois plus tard lors d’une conférence au Canada. Le Monde racontait déjà en 2014 les dessous de l’histoire en détail.
« [Les plaignants] ont été blessés et attristés de voir la mémoire de leur père ainsi ternie »
Clara Massis, avocate des héritiers de Jérôme Lejeune
Histoire de noms. Un article sur la découverte est finalement publié le 26 janvier 1959 par l’Académie des sciences. Trois noms y figurent : celui de Jérôme Lejeune en premier auteur, celui de Marthe Gautier (par ailleurs mal orthographié) ensuite et pour terminer celui de Raymond Turpin. Par la suite, la paternité de la découverte sera quasi intégralement attribuée à Jérôme Lejeune. Ce n’est que 50 ans plus tard, en 2009, que Marthe Gautier s’exprime dans un article publié dans Médecines/sciences : « Je suis consciente de ce qui se dessine sournoisement mais n’ai pas assez l’expérience ni d’autorité dans ce milieu médical dont je n’ai pas encore compris les mécanismes pour savoir comment m’y confronter ». Une version que la Fondation Lejeune avait déjà contesté. Dans un avis daté de 2014, le comité d’éthique de l’Inserm avait tranché : « La découverte de la trisomie n’ayant pu être faite sans les contributions essentielles de Raymond Turpin et Marthe Gautier, il est regrettable que leurs noms n’aient pas été systématiquement associés à cette découverte. » Depuis, la mémoire de son travail a peu à peu été rétablie.
Double jeu. « Mettre en avant Marthe Gautier c’est une chose à laquelle les enfants de Jérôme Lejeune ne s’opposent pas. Le salir injustement c’en est une autre, qui est trop douloureuse pour eux », détaille Clara Massis au nom des plaignant·es. Jouée pour la première fois en janvier 2026, La Découvreuse oubliée avait provoqué l’émoi des cinq enfants du médecin français : « Leur père y est diabolisé, dépeint comme un manipulateur avide de pouvoir… Ce qu’il n’était pas, bien au contraire », justifie Clara Massis. En amont de la représentation ils avaient ainsi demandé à ce que soit précisé le caractère fictif de l’œuvre. La mention « Les héritiers de Jérôme Lejeune considèrent cette pièce comme une fiction » avait finalement été écrite sur les feuilles de salle puis déclamée à la fin de la pièce. Phrase « moquée » qui avait provoqué les rires du public et le mécontentement des enfants Lejeune, explique Clara Massis. De son côté Élisabeth Bouchaud, qui explique s’être entièrement basée sur les nombreux documents officiels existant et les témoignages de Marthe Gautier elle-même pour l’écriture de son œuvre, se défend : « Ma pièce n’est pas à charge contre Jérôme Lejeune, ce n’est pas une caricature »
« [Cette plainte est] une tentative d’intimidation et d’entrave à notre liberté artistique »
Élisabeth Bouchaud
Chemin de croix. Fervent catholique, Jérôme Lejeune fut également un opposant à l’avortement et à la contraception et vit dans la possibilité de dépister la trisomie 21 in utero une incitation pour les femmes à interrompre leur grossesse, parlant alors de « racisme chromosomique ». Ce combat sera le sien jusqu’à la fin de sa vie et ses positions (très controversées) l’éloigneront de la communauté scientifique. Son combat lui a survécu au travers de la Fondation Lejeune, créée en 1995. Cette dernière faisait l’objet en 2017 d’une mise en garde en forme de tribune signée par plus de 140 scientifiques dans Le Monde ; l’institution était accusée d’entraver de nombreuses recherches, notamment celles portant sur l’embryon. Malgré les protestations, la fondation est depuis 1996 — et encore aujourd’hui — reconnue d’utilité publique. Particulièrement active dans la lutte contre l’IVG dans l’espace politique et médiatique, la fondation Lejeune s’empare également des questions liées à la gestation pour autrui ou à la fin de vie. En témoigne sa visite au Vatican en juin dernier, au cours de laquelle le Pape Léon XIV l’avait félicitée pour ses combats au moment où la loi sur la fin de vie était examinée en France.
En silence. Dans la tribune au Monde précitée, les scientifiques expliquaient également : « [La fondation Lejeune] n’hésite pas à poursuivre en justice des responsables associatifs ou des chercheurs qui ne partagent pas ses convictions ». Depuis 2008, elle aurait ainsi attaqué en justice plus de 60 projets de recherche, pourtant autorisés par l’Agence de la biomédecine. Des pressions dont Marthe Gautier a elle-même été victime. Initialement invitée en janvier 2014 à la conférence « Découverte de la trisomie 21 » pour témoigner et recevoir le grand prix de la Société française de génétique humaine, sa participation a été annulée à la dernière minute. Et pour cause : deux huissiers, mandatés par la fondation Lejeune pour écouter son allocution et récolter des preuves pour d’éventuelles poursuites en diffamation, étaient présents dans la salle. Précisons néanmoins que la fondation Lejeune n’est pas impliquée dans la procédure entamée à l’encontre du théâtre de la Reine Blanche et d’Elisabeth Bouchaud. Cette dernière dénonce pour autant « une tentative d’intimidation et d’entrave à notre liberté artistique ».
« Le plus important pour les héritiers est que les passages diffamatoires soient reconnus comme tels et que sa mémoire soit rétablie »
Clara Massis, avocate des héritiers de Jérôme Lejeune
Épilogue. « Je mets un point d’honneur à défendre une femme qui s’est tue pendant 50 ans et à réhabiliter son rôle dans la découverte de la trisomie 21 », nous explique l’autrice de la pièce. Pièce actuellement jouée sur les planches du festival d’Avignon et « qui [y] connaît un succès fou », précise Élisabeth Bouchaud. La prochaine étape de cette procédure, qui pourrait par ailleurs s’étaler sur plus d’un an, aura lieu le 16 septembre prochain. « Le plus important pour les héritiers est que les passages diffamatoires soient reconnus comme tels et que sa mémoire soit rétablie », explique Clara Massis. Et le cas échéant, qu’ils soient modifiés ou supprimés de l’œuvre. De son côté, l’autrice et directrice du théâtre reste confiante : « Je ne me laisserai pas intimider ».
