Payer pour relire ? Ils ont testé

Il semble aller de soi dans la recherche que l’évaluation du travail de ses pairs doit être réalisée bénévolement. Des solutions existent pourtant pour rémunérer le peer review.

— Le 2 octobre 2026

Une fois votre article soumis, vient l’étape cruciale de relecture par les pairs, de son petit nom anglais peer review. Des publications à l’attribution de financements, ce processus est au cœur du fonctionnement de la recherche et permet aux scientifiques de discuter, d’invalider ou encore de corriger les travaux de leurs collègues. Un investissement de plusieurs heures que vous avez vous-même dû réaliser plus d’une fois, le tout bénévolement. Alors que le peer review est de plus en plus critiqué, certains scientifiques s’interrogent : pourquoi ne pas rémunérer ce travail ? « C’est une question très ancienne et complexe, qui ne se pose pas dans toutes les disciplines et sur laquelle il n’y a pour l’instant pas de consensus », explique Hervé Maisonneuve, docteur en médecine spécialiste des questions d’intégrité scientifique.

« Nous acceptons de fournir un service gratuit que les éditeurs commerciaux transforment en profits énormes »

James Heathers

Non linéaire. « Le peer review est jugé trop lent, notamment à cause de la difficulté à identifier des relecteurs et par de longs délais de traitement », poursuit-il. Si les critiques existent en réalité depuis sa création, il traverse aujourd’hui une crise profonde. En cause, une inflation (beaucoup) trop rapide du nombre d’articles : leur nombre total indexé dans les bases Scopus et Web of Science a augmenté de 47 % entre 2016 et 2022, explique une étude publiée sur arXiv en septembre 2023. Au premier trimestre 2026, les revues de la plateforme ScholarOne Manuscripts ont reçu 33 % de soumissions supplémentaires par rapport à la même période en 2025. Une augmentation liée au recours croissant à l’IA mais également aux politiques de certains éditeurs — la maison d’édition MDPI (dont nous vous parlions) est à elle seule à l’origine d’environ 27 % de cette hausse depuis 2016. Mais, si le nombre de publications explose, ce n’est pas le cas du vivier de relecteurs. Un rapport de 2018 signé Publons — une plateforme aujourd’hui intégrée au Web of Science de Clarivate Analytics — pointait ainsi la lassitude des relecteurs face aux sollicitations croissantes des éditeurs, passées de 1,9 par an en moyenne en 2013 à 2,4 en 2017. 

Jackpot. « Le modèle pose problème dès le départ : un système où on ne paye pas les chercheurs qui confient les produits de leur recherche à des sociétés mercantiles n’est pas logique », pointe Hervé Maisonneuve. De fait, les chercheurs effectuent ce travail d’évaluation pro bono, tout en devant bien souvent payer pour publier ou consulter la littérature scientifique, bien à l’abri derrière les paywalls des éditeurs. Le tout constitue un business plus que lucratif, dominé par cinq acteurs — Elsevier, John Wiley & Sons, Taylor & Francis, Springer Nature et SAGE — et génère annuellement plus de 19 milliard de dollars. « Nous acceptons de fournir un service gratuit que les éditeurs commerciaux transforment en profits énormes », pointe James Heathers, chercheur et consultant en intégrité scientifique. Une étude publiée en novembre 2021 dans la revue BioMed Central (BMC) estimait à plus de 100 millions d’heures le temps consacré au peer review en 2020, l’équivalent de plus de 15 000 ans. Soit, compte tenu des salaires moyens dans la recherche étasunienne, une contribution estimée à 1,5 milliard de dollars pour les évaluateurs de ce seul pays, 600 millions de dollars pour les Chinois et près de 400 millions de dollars pour les Britanniques. La rémunération du peer review semble donc tomber sous le sens.  

« Nous voulions que l’argent revienne directement au relecteur et qu’il puisse, s’il le souhaite, s’acheter une nouvelle paire de baskets ou se payer un beau dîner »

Daniel Gorelick, Biology Open

Mi-figue, mi-raisin. Le débat divise depuis de nombreuses années, certains chercheurs considérant que des relectures rémunérées représenteraient un risque pour leur qualité. Johan Rooryck, ancien directeur exécutif de cOAlition S, un consortium européen pour la science ouverte, qualifiait par exemple l’idée de « très mauvaise » dans un article de Research Professional News (RPN) de mai dernier : « L’évaluation par les pairs devrait être un moment de collaboration et non une relation transactionnelle. » Pas de quoi convaincre James Heathers qui expliquait sur son blog en 2020 n’accepter de relire à titre bénévole que pour des revues à but non lucratif. Pour les grands éditeurs, la facture est de 450 dollars. « Dans tout autre business, comme le conseil, les prestations qui reposent sur une expertise ont un coût et sont généralement très bien rémunérées. Pourquoi serait-ce différent pour le peer review ? », pointe l’intéressé. Parmi les autres arguments des détracteurs de cette rémunération : l’idée qu’elle inciterait les pratiques abusives, comme le recours à l’IA, et en impacterait de fait la qualité. Que nenni pour James Heathers : « Lorsque vous payez quelqu’un, que vous êtes liés par un contrat, vous pouvez avoir des attentes tant au niveau de la qualité que des délais. La rémunération ne favorise pas la fraude mais la responsabilité ».

Dis moi Jamie… Connaît-on vraiment l’impact d’une rémunération sur le peer review ? « On manque encore de données objectives sur le sujet », reconnaît Hervé Maisonneuve. Ces dernières années, quelques revues ont tenté l’expérience. La revue étasunienne Critical Care Medicine a par exemple réalisé un test de six mois — de septembre 2023 à mars 2024 : elle a sollicité plus de 700 chercheurs pour un travail de relecture, offrant à la moitié d’entre eux 250 dollars et rien à l’autre moitié. « Après la crise de la Covid 19, le nombre de publications dans notre discipline a explosé, nous voulions voir si rémunérer nos reviewers pouvait être une solution », nous explique David Maslove, médecin-chercheur à l’Université Queen’s au Canada, également éditeur adjoint de la revue. Les résultats de ce test, financé par le gouvernement canadien, ont été publiés début 2025. Verdict ? La rémunération a entraîné une légère augmentation du taux d’acceptation (53 % contre 48%) et une diminution du temps de relecture (11 jours au lieu de 12), sans différence de qualité. En bref, « nous n’avons pas vu de différence significative mais cela peut varier en fonction des disciplines », pointe David Maslove.

« Chez celles qui dégagent de fortes marges, une rétribution véritablement équitable ne devrait-elle pas provenir de ces marges plutôt que d’un surcoût pour les auteur·ice·s ? »

Lesley Caitlin Martin, Institut Pasteur

Be happy. « Leur initiative rémunérait les évaluateurs sans imposer de conditions, tant en termes de délais que de qualité. Le fait que leurs résultats ne soient pas significatifs n’est donc pas surprenant », pointe Daniel Gorelick, éditeur en chef de la revue Biology Open. Cette dernière, éditée par la Company of Biologists, une organisation à but non lucratif basée à Cambridge, a choisi de maintenir la rémunération de ses évaluateurs après un essai « très concluant » mené de juillet à décembre 2024. « Les évaluateurs sont payés 220 livres [300 euros, NDLR] si, et seulement si, ils transmettent leur rapport dans les quatre jours et que la qualité est au rendez-vous », explique Daniel Gorelick. L’équipe a publié les derniers résultats de cette initiative, baptisée Fast & Fair, dans biorXiv en septembre dernier. Et ils sont sans appel : le temps moyen d’évaluation est de 5,7 jours pour les évaluations rémunérées contre 37,7 pour les gratuites. L’équipe note également une plus grande acceptation des relecteurs en cas d’invitation à relire contre rémunération — 67 % de “oui” contre 23 % pour un processus traditionnel. Ce qui se traduit par un gain de temps pour les éditeurs, qui n’envoient que trois invitations en moyenne au lieu de neuf. Et la qualité des évaluations reste stable. « Le processus est bénéfique pour tout le monde : le relecteur, l’auteur et l’éditeur », pointe Daniel Gorelick. Une initiative similaire avait été mise en place en 2022 au sein de la revue britannique Advances.in/psychology, avec des résultats également positifs.

Money, money, money. Reste un problème de taille : « L’argent doit forcément venir de quelque part », nous concède Daniel Gorelick. Dans le cas de la revue Biology Open, le coût total du programme Fast & Fair s’élevait à près de 110 000 livres, un peu plus de la moitié étant reversée aux relecteurs. Si le test a été entièrement pris en charge par l’éditeur, le coût des APC (article processing charges) devrait légèrement augmenter à partir du mois de janvier pour compenser la mesure… reportant donc le coût de la relecture sur les laboratoires. « Ce n’est pas une augmentation démente, nous resterons bien en dessous de la plupart des maisons d’édition », estime Daniel Gorelick. Mais beaucoup y voient un véritable problème : « Si la solution à la crise [du peer review] s’appuie sur ce système d’APC, qui est de moins en moins populaire, il me semble qu’il repose sur des bases fragiles », pointait Stephen Pinfield, chercheur au Research on Research Institute dans l’article de Research Professional News (RPN) précité. « Pour les revues à but non lucratif je comprends qu’il n’y a pas de solution miracle. En revanche, chez celles qui dégagent de fortes marges, une rétribution véritablement équitable ne devrait-elle pas provenir de ces marges plutôt que d’un surcoût pour les auteur·ice·s ? », s’interrogeait de son côté Lesley Caitlin Martin, postdoctorante à l’Institut Pasteur. Mais dans un monde où le modèle diamant de l’open access se démocratise — l’accès gratuit aux revues pour les lecteurs et auteurs —, payer les reviewers reste-t-il encore envisageable ?

« Les scientifiques ont la réputation d’être de gauche et de défendre (…) la justice sociale (…) mais nous [travaillons] gratuitement pour des éditeurs qui enregistrent des bénéfices astronomiques »

Daniel Gorelick

La bonne paye. Pour rémunérer le peer review, il n’est pas interdit de faire preuve d’imagination. La revue Research Hub a par exemple choisi de verser à ses relecteurs l’équivalent de 150 dollars via une cryptomonnaie spécialement conçue pour le processus, Nature en parlait. S’il est possible de la convertir en argent sonnant et trébuchant, la procédure reste très complexe. De son côté, la revue en libre accès PeerJ, utilise un système de jetons (aussi appelés tokens) pouvant être utilisés pour couvrir les frais de publication de la revue… obligeant de fait les chercheurs à publier dans cette dernière. L’initiative Fast & Fair a choisi une stratégie plus directe : « Nous voulions que l’argent revienne directement au relecteur et qu’il puisse, s’il le souhaite, s’acheter une nouvelle paire de baskets ou se payer un beau dîner », explique Daniel Gorelick. Par ailleurs, toutes les expérimentations recensées par TMN ont fixé le prix d’une relecture à environ 200 euros, bien souvent pour des considérations budgétaires.

Deux poids. Et pourtant, pour nombre de collègues, la relecture entre pairs fait partie intégrante de leur métier. Y introduire une transaction serait la dénaturer. « Le milieu académique est très conservateur », pointe James Heathers. « C’est assez ironique quand on y pense : aux États-Unis, les scientifiques ont la réputation d’être de gauche et de défendre des causes comme la justice sociale ou l’égalité salariale mais nous acceptons de travailler gratuitement pour des éditeurs qui enregistrent des bénéfices astronomiques », ajoute Daniel Gorelick. Ce dernier a depuis quelques années fait le choix de ne plus travailler gratuitement pour le compte d’éditeurs à but lucratif. « Je n’ai aucune animosité : si une revue comme Nature me proposait 1000 dollars pour évaluer un manuscrit, j’accepterais probablement », explique l’intéressé. Pour l’instant (et sans grande surprise), aucun éditeur ne lui en a fait la proposition. Même son de cloche du côté de James Heathers qui a, comme nous vous l’expliquions plus haut, également fait ce choix. « Reviewer pour une revue comme Nature reste prestigieux, peu de chercheurs sont aujourd’hui prêts à refuser », pointe Hervé Maisonneuve.

« Si les grandes maisons d’édition ne s’y mettent pas, les choses ne changeront pas »

David Maslove, Université Queen’s

Aux oubliettes. Mais avec le recours croissant à l’IA, la question pourrait de toute façon devenir anecdotique. Certaines revues ont déjà passé le cap, comme le New England Journal of Medicine AI (NEJM AI), qui pointe des évaluations de meilleure qualité, sans conflits d’intérêt ni manipulation de citation. Nous vous en parlions. « Si le NEJM AI le généralise, toutes le feront », pointe Hervé Maisonneuve. Quant à la rémunération du travail de peer review, un problème persiste : « Si les grandes maisons d’édition ne s’y mettent pas, les choses ne changeront pas », pointe David Maslove. Mais ont-elles seulement intérêt à le faire ? Daniel Gorelick lui n’en démord pas : « Dans la recherche, le temps est précieux, je ne veux pas le consacrer à aider une entreprise à faire du profit sans être rémunéré ». 

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