A la découverte des matheux

— Le 4 décembre 2020

© Collections Ecole polytechnique
Les mathématiciens français sont une espèce à part. Une équipe de sociologues les a observé dans leur milieu naturel, chiffres à l’appui.

Avec nos douze médailles Fields, l’Hexagone est deuxième au niveau mondial. Mais d’où vient cette excellence quand les Français touchent aux mathématiques ? Une étude très riche en données (et en surprises) décrit les us et coutumes de cette communauté pas tout à fait comme les autres. En voici les principaux résultats :  

Le goût pour les maths se développe tôt.  Pour beaucoup enfants de chercheurs, les futurs matheux participent aux Olympiades comme à un jeu, puis s’entraînent comme des sportifs en classes prépa’. 

Le choix du père.  Les matheux ne choisissent pas au hasard où faire leur thèse. Paris 11, 6 et 7 — devenues depuis Paris-Saclay, Sorbonne et Université de Paris — sont majoritairement choisies. Cette ascendance vient ensuite remplir des arbres généalogiques, constitués par la communauté elle-mêmes. 

Issus des « Grandes » écoles.  Deux tiers des recrutés au CNRS ont été formés dans les “très” grandes écoles (les trois ENS et l’X), contre seulement un quart chez les universitaires – on voit poindre les différences entre chercheurs et enseignants-chercheurs (voir plus loin).

« La discipline des mathématiques peut être comparée à la musique classique ou à la danse : ceux qui réussissent très tôt gagnent en confiance »

Titularisés au berceau.  Recruté si jeune, c’est possible ? Au CNRS, la section 41 des « maths pures » est la seule à afficher un âge moyen de titularisation inférieur à 30 ans. Quant aux professeurs d’université, ils le deviennent à 38 ans en moyenne. On notera tout de même qu’ils n’ont pas besoin d’attendre des résultats expérimentaux ! 

Une profession cosmopolite.  Un tiers des professeurs d’université de cette discipline étaient de nationalité étrangère en 2014 (contre 5% en 1990).

 Haro sur la consanguinité.  Les maths sont l’unique discipline qui ne privilégie pas les candidats issus de la même université ou du même labo – qui d’ailleurs sont peu nombreux : 2,5% de candidats locaux et 2,5% d’admis locaux sur les postes de maîtres de conférence entre 2009 et 2013. CQFD.

« Ce n’est pas une règle écrite mais une décision de la communauté : le localisme n’est pas la bonne solution ».
Matheux, comptez-vous !

En France, il y aurait 3 600 chercheurs et enseignants-chercheurs en mathématiques, dont 400 CNRS, selon l’INSMI. Le Ministère donne le nombre de 6 642, en incluant les ingénieurs de recherche et les contractuels. 1 500 doctorants et 200 post-doctorants complètent le tableau, le tout au sein de 94 structures de recherche. La direction scientifique de l’INSMI dénonçait en 2019 une diminution du nombre de postes ces dix dernières années, pour arriver à dix places de chargés de recherche par an au concours. 
Enseignement secondaire.  Comme dans toutes les disciplines, l’aspect recherche est le plus valorisé – c’est le vecteur de la réputation. Les universitaires profitent de plus de décharges d’enseignement (délégations CNRS, IUF…) en maths que dans d’autres disciplines.

 Avantage CNRS.  On pouvait s’en douter mais les chiffres le montrent : les chercheurs CNRS sont plus productifs en terme de publication. Après six ans d’activité, la moitié des chercheurs CNRS ont publié au moins cinq articles, contre deux pour les universitaires. 

Profs avant tout.  Les chargés de recherche se dirigent plus vers les postes de professeurs (27%) que vers une promotion de directeur de recherche (11%). En revanche, pratiquement aucun universitaire ne rentre au CNRS en cours de carrière.

« En mathématiques, il existe une plus grande (auto)-sélection des étudiants. Ainsi, les enseignants bénéficient d’une véritable stimulation intellectuelle à leur contact »

Très peu de femmes…  On comptait à peine plus de 5% de femmes parmi les professeurs d’université en 2014. Côté CNRS, les chargées de recherche représentaient 12% des effectifs. 

Et ça ne s’arrange pas. Les maths pures sont la seule discipline à afficher une proportion de femmes en diminution depuis 1990. Les maths appliquées font un peu mieux en tant que « zone de contiguïté » avec d’autres sciences (biologie, chimie…), où la féminisation a eu lieu. 

NB.  Les verbatims de ce papier sont de Pierre-Michel Menger, sociologue. Et si vous n’en avez pas assez, voici un livre tout entier consacré aux matheux : L’univers des mathématiciens, du sociologue Bernard Zarca.
Un mot sur les auteurs.
« On ne veut pas dire si c’est bien ou pas, mais voir comment ça fonctionne », affirme Pierre-Michel Menger. Et pour ça, il faut des preuves et des arguments documentés. D’où le gros travail — pas toujours évident — de récupération des données auprès du ministère et du CNRS. C’est donc un travail d’équipe, impliquant différents profils que sont :
Pierre-Michel Menger, sociologue et professeur au Collège de France;
Colin Marchika, ingénieur d’études à l’EHESS;
Yann Renisio, postdoc en sociologie au Centre Maurice Halbwachs;
Pierre Verschueren, maître de conférence en histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté.

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