Acheter moins pour chercher mieux ?

Faire de la recherche expérimentale de qualité avec un budget achat qui diminue d’année en année : voici l’hypothèse que des équipes veulent tester.

— Le 27 mars 2026

Demander un financement sur cinq ans à l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui diminuerait de 10% chaque année, du moins pour la partie achat ? Une poignée de chercheurs, issus de sciences expérimentales comme la physique ou la biologie, construisent cette initiative inédite. Arriveront-ils à faire mieux avec moins ? Est-ce transposable d’une discipline à l’autre ? Suspense, les réponses viendront. Car l’argent épargné servira à étudier leur démarche avec l’aide de collègues de sciences humaines et sociales. Avec pour moteur une volonté commune : celle de diminuer de l’empreinte environnementale de la recherche, que notre confrère Nicolas Chevassus-au-Louis a nommé “decroiscience” – relire notre interview.

« Revoir notre dépendance aux achats, c’est toucher au cœur même de nos activités de recherche »

Philippe Roche (CNRS)

Double impact. Tout part d’un constat : « Depuis quinze ans, des initiatives pro-environnement voient le jour, mais leur impact n’est pas à la hauteur des enjeux », estime Philippe Roche, un des piliers de l’initiative avec son collègue Jean-Philippe Poizat. Chercheurs CNRS, ils officient à l’Institut Néel, un gros laboratoire de physique situé à Grenoble. À Brest, Hélène Hégaret, également chercheuse CNRS mais elle en biologie marine, a vu avec satisfaction le bilan de gaz à effet de serre (BGES) de son unité, le Laboratoire des sciences de l’environnement marin (Lemar), diminuer de 40% entre 2019 et 2024. La conséquence d’actions menées depuis 2018 : l’unité était l’une des premières à participer à l’expérimentation Labos1point5 – nous vous en parlions – qui a débouché dans leur cas sur un plan annuel individualisé. « Les missions ont largement contribué à la baisse de notre BGES ainsi qu’une rénovation du système de chauffage. On peut compter sur l’envie de bien faire de chacun·e mais continuer à diminuer va être de plus en plus difficile », estime la chercheuse.

Ça trompe énormément. Surtout qu’il reste un éléphant dans la pièce : les achats, qui représentent l’essentiel de l’empreinte carbone à l’échelle nationale et détériorent le plus fortement la santé humaine ou la qualité des écosystèmes, comme le montre une étude déposée sur Zenodo en 2025. Ne pourrait-on pas les diminuer, eux aussi ? « Revoir notre dépendance aux achats, c’est toucher au cœur même de nos activités de recherche. Il faut finement l’articuler avec nos ambitions », estime Philippe Roche. Et dans l’imaginaire collectif, mener une recherche ambitieuse ne peut se faire qu’en décrochant de gros contrats et en achetant de nouveaux équipements. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette idée décroissante a émergé dans un des labos les plus prestigieux et les mieux dotés de France, axé sur des domaines de pointe à la croisée de la matière condensée, de la physique quantique ou des nanosciences. À l’Institut Néel, une unité propre de recherche du CNRS accueillant presque 500 personnels dont 160 chercheurs permanents, règnent l’excellence et l’innovation. Les financements abondent pour étudier l’infiniment petit à des températures proches du zéro absolu à l’aide d’un arsenal technique considérable. 

« L’idée est de créer des zones franches [pour les chercheurs] et de voir comment ils optimisent sous la contrainte »

Philippe Roche, CNRS

Less is best. Dans ce contexte, l’idée s’est imposée d’elle-même : contraindre les chercheurs de fonctionner à budget – et donc à empreinte environnementale – limité et décroissant d’année en année. La proposition peut sembler totalement hérétique si l’on pense aux mobilisations contre les baisses de financements dans la recherche… mais le paradoxe n’est peut-être qu’apparent : « L’idée est de créer des zones franches où durant cinq ans les chercheurs auront une liberté académique totale et des financements à hauteur de ceux reçus en moyenne les dernières années mais décroissants, et de voir comment ils optimisent sous la contrainte », résume Philippe Roche. L’initiative se veut réflexive et sera ponctuée de rencontres entre porteurs. Des chercheurs aux disciplines variées mais avec un profil bien particulier : « Notre cible prioritaire sont les “gros émetteurs” : des expérimentateurs avancés dans la carrière avec beaucoup de contrats ANR. » Ceux-ci s’engageront bien évidemment à ne pas demander d’autres financements en parallèle mais pourront participer à des collaborations. 

Grenoble, ville ambivalente

L’industrie des semi-conducteurs est à Grenoble ce qu’Airbus est à Toulouse. Mais face au temple de l’innovation technologique que représentent les campus du CEA, du CNRS ainsi que les sociétés qui en sont issues à Grenoble, des critiques très vives se font entendre de la part des milieux antimilitaristes et écologistes, et les chercheurs ne peuvent y être sourds, voire pour certains y participent. En mars 2025, le collectif STopMicro organisait un colloque international et une manifestation pour dénoncer l’agrandissement des usines et leur utilisation conséquente en eau, un événement qui a attiré plusieurs milliers de personnes. Le groupe Grothendieck prône quant à lui l’arrêt de certaines recherches – relire notre analyse – et souligne les liens entre semi-conducteurs et applications militaires. La ville de Grenoble a même connu des épisodes de sabotage comme l’incendie volontaire de câbles électriques haute tension à proximité des deux principales usines de semi-conducteurs – STMicroelectronics et SOITEC – en avril 2022, condamnant un pont enjambant l’Isère stratégique pour la circulation dont les travaux de reconstruction sont toujours en cours

No plane, no gain. Très impliquée dans la démarche collective de son labo à Brest, Hélène Hégaret réfléchit également à ses propres pratiques : « J’ai décliné l’invitation à une réunion à San Paolo, remplacé le plastique par du verre [nous vous en parlions, NDLR]… », énumère-t-elle. Elle souhaite faire une science « encore mieux intégrée dans la société, plus en cohérence », sans pour autant se détourner de son sujet – la contamination des coquillages par des microalgues. Le déclic s’est opéré en participant à un projet local qui, Covid oblige, s’est finalement étalé sur six ans : « Avec la même somme mais sur un temps plus long, nous avons réalisé plus de choses et le projet a pu évoluer de manière pertinente », explique la biologiste, aujourd’hui prête à convertir son budget achat en temps et en ressources humaines. Quand elle a entendu parler de l’initiative « -10% », elle a donc sauté sur l’occasion et rejoint le groupe de travail initié par les physiciens de Grenoble.

« L’initiative “-10%” s’insère naturellement dans le fonctionnement de l’unité »

Jean-Philippe Poizat (CNRS)

Pionnier. « L’initiative “-10%” s’insère naturellement dans le fonctionnement de l’unité, où de nombreux chercheurs bénéficient de financements ANR », explique Jean-Philippe Poizat, également directeur adjoint de l’Institut Néel. Débutée en 2024 – Le Monde en parlait, avec quelques imprécisions toutefois –, la proposition finalisée voit donc le jour deux ans plus tard, avec un certain appui du CNRS : « Nous n’avons jamais eu de promesses mais un soutien dans les faits », rapporte Philippe Roche. L’organisme avait en effet financé la tenue d’un atelier au sein de l’Institut Néel à l’automne 2024 via son appel à initiatives pour la transition environnementale et a plus récemment échangé avec l’ANR sur le financement de ces projets disciplinaires « -10% » par an. L’évaluation des projets sera un enjeu fort, comprenant la qualité de la recherche mais aussi l’évolution de l’empreinte environnementale : « L’objectif est de produire de la connaissance sur une science plus sobre dans chaque discipline », explique Philippe Roche.

Page de pub. Un canevas pour candidater à l’appel à projet générique de l’ANR est actuellement en cours de finalisation. Les personnes intéressées pourront donc a priori faire leur demande de financement sur ce mode « -10% » par an dès 2026 : la phase 1 aura lieu en octobre et la phase 2 en février 2027. L’objectif ? Qu’au bas mot une demi-douzaine de projets soient déposés dans des disciplines différentes, chacun auprès de son comité scientifique habituel. Le porteur choisira le périmètre sur lequel la diminution de 10% s’effectuera et qui pourra être l’utilisation d’un accélérateur de particules, des heures sur un supercalculateur – relire notre analyse –, des missions en mer… « Il faut laisser chacun décider où faire l’effort car le principal poste d’émission n’est pas le même pour tout le monde », explique Hélène Hégaret. Que vous ayez un projet ANR en cours ou pas vous pouvez d’ores et déjà rejoindre l’aventure en participant au groupe de travail. Tenté·es ? Contactez Philippe Roche.

Une anthropologue parmi les physiciens

Quelques questions à… Jeanne Riaux

Anthropologue à l’IRD, Jeanne Riaux a effectué une immersion express avec les physiciens de l’Institut Néel à Grenoble réfléchissant à changer leurs pratiques. 

Pourquoi avoir travaillé avec les physiciens de Grenoble ?

Je travaille depuis 20 ans en interdisciplinarité, principalement avec des hydrologues de l’IRD. On dit parfois que dans ces disciplines les chercheurs ne sont pas réflexifs mais c’est faux, ils n’ont juste pas forcément les outils ni les concepts. J’ose poser les questions pour les faire avancer dans leur réflexion, par exemple : quelles sont les implications politiques de leurs pratiques scientifiques ? Cela prend souvent plusieurs années et je voulais expérimenter une “caravane réflexive” où en une semaine de présence dans un groupe, je pourrais faire un retour aux chercheurs. L’initiative à Grenoble me paraissait intéressante pour une première expérimentation.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

En mai 2025 j’ai mené des entretiens individuels avec dix personnes du collectif, chercheurs et ingénieurs de recherche et, bien qu’elles se réunissaient pour le même projet, chacune avait sa vision du changement. La question était écologique pour certains, politique pour d’autres voire très personnelle. Ils cherchaient à s’articuler entre eux mais n’étaient pas d’accord sur les mots : fallait-il les qualifier de “bifurqueurs”, de “ralentisseurs” ou bien de “décroissants” ? Ils réfléchissent depuis des années et sont tombés d’accord sur des choses comme l’arrêt des capsules pour la machine à café mais lorsqu’on parle de changer les projets de recherche, ça bloque.

Quels sont les freins d’après vous ? 

Ce laboratoire est vu comme un « beau bateau » qui fait de la recherche de pointe, où plein de chercheurs « mènent de superbes projets », avec beaucoup de financements… Une partie avance tête baissée dans l’excellence alors qu’une autre est fortement en dissonance et se sent très mal à l’aise. Pour ces derniers, il semble y avoir un fort enjeu à rester conforme à ce que l’honnêteté scientifique leur impose et ils se mettent une pression importante sur ce qu’ils pensent qu’on exige d’eux. Auraient-ils le droit de choisir un sujet moins ambitieux ? Cela les freine beaucoup. J’ai essayé d’être positive et de les aider à réaliser les changements déjà effectués, depuis plusieurs années pour certains. Le collectif est également un lieu de ressource pour assumer les choix qu’ils font dans leurs équipes respectives.  

Quelle différence avec les hydrologues avec lesquels vous travaillez d’habitude ?

Les chercheurs de l’IRD qui travaillent avec les pays du Sud semblent plus ancrés dans la réalité de leurs terrains et sont plus impliqués dans les choix politiques qui sous-tendent leurs recherches. Travailler sur un système d’irrigation par satellite ou sur la recherche de pollution dans l’eau pour des populations qui en manquent est totalement différent pour eux. Là où la physique devient parfois la caricature d’une recherche d’excellence avec des chercheurs poussés à ne pas se poser de questions, les applications étant lointaines, les hydrologues, qui ont dû mal à trouver des financements et ont peut-être moins de reconnaissance, sont obligés de justifier davantage leur recherche et se posent donc davantage de questions. 

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