Ces prédateurs à vos portes

— Le 20 décembre 2019
Nature a récemment publié “sa” définition des revues prédatrices… et causé pas mal de réactions. Certains se réjouissent, d’autres s’interrogent. 

C’est le genre de mails que les chercheurs reçoivent tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. Et, si parfois, la ficelle est un peu grosse, les techniques de revues prédatrices s’affinent, allant jusqu’à l’usurpation d’identité. C’est précisément ce qui est arrivé au biologiste Sophien Kamoun (voir interview). Ce phénomène décelé il y a une dizaine d’années perdure aujourd’hui malgré les alertes. Directement concernée par le sujet, la revue Nature s’en est emparé pour proposer sa définition de ce qu’est une revue prédatrice.

Les Experts Ottawa
A l’initiative de l’article, le canadien David Moher, directeur d’un institut de journalologie, et ses collaborateurs ont monté un comité composé 43 personnalités issues de dix nationalités, qui s’est réuni à Ottawa en avril dernier. « Aucune des cinq grandes maisons d’éditions historiques [Reed-Elsevier, Springer, Wiley-Blackwell, Taylor&Francis et Sage, NDLR] n’était présente », nous assure Agnes Grudniewicz, première autrice du texte. Seules de plus modestes maisons d’édition étaient représentées, telles que la Canadian Science Publishing and Hindawi. Le comité a en effet considéré que « les éditeurs [étaient] des acteurs clés que nous ne pouvions pas écarter de la discussion »
La prédation selon Nature

Les 43 experts qui ont planché 12 heures durant sont arrivés à cette définition consensuelle (pour eux) : « Predatory journals and publishers are entities that prioritize self-interest at the expense of scholarship and are characterized by false or misleading information, deviation from best editorial and publication practices, a lack of transparency, and/or the use of aggressive and indiscriminate solicitation practices. »
Mais cette initiative, tout de même soutenue par un géant mondial de l’édition scientifique, s’est également attiré son lot de critiques. Sophien Kamoun avoue par exemple n’être « pas du tout impressionné par cette définition qui n’a rien de nouveau », se référant à la liste de Jeffrey Beall, bibliothécaire américain… liste qui a elle-même ses limites. Selon le chercheur et soutien de l’open access Björn Brembs, « la liste de Beall a pu être arbitraire dans certains cas et cela fausse les statistiques sur le nombre d’articles publiés dans les revues prédatrices ». Il pousse même le bouchon plus loin : à le lire, des éditeurs comme Elsevier ou Springer-Nature pourraient être classés comme prédateurs, selon leur propre définition ! « J’utiliserais plutôt le mot parasite, nuance-t-il, la solution serait d’arrêter de publier dans les revues des maisons d’éditions, qui sont un système vieux et dépassé. Et cela coûterait seulement 10% des sommes qui leur sont actuellement versées. » 

Au-delà de l’aspect financier, l’enjeu est évidemment la qualité de la science produite. Après tout, les revues prédatrices ne facturent que quelques centaines de dollars, alors que publier un article dans Nature Communications en coûte près de 5 000. Pour le comité canadien, la solution c’est “l’open peer-review” : la publication des rapports de reviews et la levée de l’anonymat des reviewers (eux-mêmes ont montré l’exemple). Mais, devant le volume de publications, la vérification systématique de ces reviews semble illusoire. Alors, Björn Brembs et Sophien Kamoun proposent tout simplement de changer le système. L’alternative proposée, le “publish, then filter”, ne date pas d’hier et consiste à mettre en ligne des preprints évalués publiquement par la suite sur des plateformes collaboratives. Mais il n’a pas pour l’instant remis en cause le monopole des géants de l’édition.

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