David Boilley : « Nous sommes collectivement tous complices »

Physicien à l’université de Caen Normandie, David Boilley traque depuis plusieurs années la piste d’une équipe indienne inondant la littérature scientifique de publications frauduleuses.

— Le 10 avril 2026

Comment avez-vous réalisé qu’une équipe publiait en série des articles de mauvaise qualité ?

J’ai souvent eu à reviewer leurs articles. La première fois, c’était en 2019, j’avais envoyé un mot à l’éditeur pour lui signifier que je trouvais leurs résultats pas assez fiables – j’étais naïf à l’époque, je n’avais pas réalisé qu’il s’agissait de fraudes. Refusé, l’article a finalement été publié dans une autre revue. Quelque temps plus tard, un collègue de mon labo m’a demandé conseil sur la relecture d’un papier théorique signé par la même équipe que j’avais précédemment rejeté auprès d’une autre revue. L’équipe l’avait donc soumis à nouveau leur manuscrit sans qu’aucune de mes remarques n’ait été prise en compte. J’en ai conclu qu’ils devaient soumettre plusieurs fois le même article sans correction à des revues différentes jusqu’à ce qu’il soit accepté, ce qui multiplie le travail des reviewers alors que la communauté n’est pas très grande. Ce n’est tout simplement pas correct. Puis j’ai vu que la liste des publications de l’auteur principal sur Google Scholar était plus longue que la mienne… près de 400 articles en dix ans, soit une moyenne d’un article par semaine ! La plupart sont publiés dans des revues peu connues mais d’autres dans des revues réputées. J’ai donc décidé d’agir – c’était en 2024.

« Les éditeurs ont-ils pris des reviewers complaisants ? (…) Aucun d’entre eux ne m’a répondu  »

David Boilley

Comment avez-vous procédé ?

Durant l’été, je me suis plongé dans la bibliographie sur l’intégrité scientifique, les revues prédatrices et les paper mills [relire notre interview d’Anna Abalkina, NDLR] pour mieux comprendre les mécanismes. Avec deux collègues, nous avons rédigé une note montrant que leurs publications ne comportaient pas juste de petites erreurs — qui font partie de la vie scientifique — mais qu’elles étaient bien frauduleuses avec des données fabriquées, des équations qui ne correspondaient pas aux courbes associées, des unités bizarres, etc. Comment a-t-on pu laisser passer ça ? Dans les revues généralistes, on demande souvent aux auteurs de suggérer des reviewers. Les éditeurs ont-ils pris des reviewers complaisants qui ont accepté les articles ? J’ai essayé d’avoir des réponses mais aucun d’eux ne m’a répondu. Cette enquête, nous venons de la rendre publique en la déposant sur HAL après avoir prévenu les éditeurs.

Vous avez contacté plusieurs éditeurs pour faire rétracter les publications. Quelles ont été leurs réactions ?

J’ai écrit à toutes les revues concernées après l’été 2024. Certaines ont transmis mes alertes à leur service intégrité [nous vous en parlions, NDLR], pour lesquelles nous avons parfois produit une seconde évaluation des articles. La revue European Physical Journal A, éditée par Springer Nature, m’a répondu qu’ils avaient eux aussi repéré cette équipe et qu’ils n’envoyaient plus leurs articles à des reviewers. Ils en avaient quand même publié trois en 2017 qu’ils ont rétractés en novembre 2025 [les notices sont ici, ici, et , NDLR]. Elles restent à l’heure actuelle les trois seules rétractations, auxquelles il faut ajouter 17 “expressions of concern” ajoutées aux articles publiés dans le Journal of Physics G (IOP Publishing) et le Brazilian Journal of Physics (Springer Nature).

« Laisser des articles faux dans la littérature (…) nuit à la confiance dans la science »

David Boilley

Les autres revues ont-elles refusé de rétracter les articles ?

Au bout d’un an, j’ai relancé tous les éditeurs ; certains m’ont annoncé qu’ils n’allaient pas rétracter faute de pouvoir démontrer la fraude. J’ai été très choqué par ces décisions, la fraude étant pour moi évidente. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de commenter sur PubPeer les articles, puis, dans un second temps, de publier notre note. Pour publier sur PubPeer, j’ai dû apprendre les codes et je tiens d’ailleurs à remercier Guillaume Cabanac [relire notre portrait, NDLR] pour les conseils qu’il m’a donnés. Merci également à TheMetaNews, grâce auquel j’ai eu connaissance de son travail et de plein d’autres. On se sent moins seul !

Quels sont les risques de laisser des articles faux dans la littérature ?

Les conséquences sont évidemment moins lourdes en physique fondamentale qu’en oncologie où une récente étude montre que 10% des articles proviennent de paper mills, alors que des vies humaines en dépendent… Cependant, les jeunes chercheurs peuvent être induits en erreur. Par exemple, un doctorant que j’ai encadré avait mis dans sa revue de littérature l’un des articles de cette équipe. D’autres chercheurs avaient cité l’un de leurs articles et un collègue a dû se battre en tant que reviewer pour que la citation soit retirée. Cela nuit à la confiance dans la science.

« Si des collègues [d’autres] disciplines veulent se pencher sur leurs papiers… »

David Boilley

Avez-vous tenté d’en discuter avec les auteurs ?

Non mais la personne qui prétend être le chef d’équipe, H. C. Manjunatha, m’a écrit suite aux articles dans Retraction Watch pour me demander de l’aide car il soupçonnait avoir des coquilles dans ses articles. Je lui ai répondu que je lui avais déjà donné de nombreux conseils à travers mes rapports de peer review et que les problèmes dans ses articles n’étaient pas dus à des fautes de frappe. 

Est-ce un cas isolé ?

À ce niveau-là, oui. L’équipe publiait environ un article par semaine dans trois disciplines différentes : en physique des noyaux super lourds –  qui est la mienne –, en nanotechnologies ainsi qu’en radioprotection sur des matériaux écrans. Les deux dernières disciplines sont expérimentales mais je doute même du fait qu’ils possèdent réellement les instruments pour acquérir les données. D’ailleurs, si des collègues de ces disciplines veulent se pencher sur leurs papiers…

« Leur nombre de publications et de citations dans ma discipline a énormément chuté »

David Boilley

Vous avez plus récemment signalé la publication d’actes de colloque problématiques par la même équipe… 

Oui, les éditrices d’EPJ Web of conference publié par EDP Sciences ont été très réactives : en moins de 24 heures, elles ont pris au sérieux mon alerte et ont pris la décision de rétracter tous les actes de ce colloque. En comparaison, il avait fallu un an et demi pour rétracter trois articles… Un “colloque” qui s’est tenu sur deux demi-journées, avec un programme très évasif comportant douze intervenants mais qui a débouché sur la publication de 55 actes dont 32 sont signés par H. C. Manjunatha. C’est certainement cet élément qui a décidé les éditrices d’EDP Sciences à rétracter le volume entier. 

Dans l’ensemble, votre action a-t-elle été efficace selon vous ?

Elle a été utile car elle a stoppé le flux : leur nombre de publications et de citations dans ma discipline a énormément chuté, elle est aujourd’hui proche de zéro. Maintenant, il faut éponger, c’est-à-dire retirer les articles frauduleux. Le plus drôle a été de recevoir un mail d’un “journal prédateur” de maths qui nous a proposé de publier notre note au prétexte qu’elle entre parfaitement dans sa ligne éditoriale !

« D’autres rétractations vont certainement tomber, j’en ai eu la promesse »

David Boilley

Combien d’articles reste-t-il à rétracter ?

Beaucoup ! Par exemple, la revue Nuclear Physics A, éditée par Elsevier, a publié quatorze de leurs articles et malgré mes relances il ne se passe rien. Pour le Brazilian Journal of Physics, un changement d’éditeur a permis que le sujet soit pris au sérieux. On devine parfois des relations tendues entre les éditeurs et les services intégrité. D’autres revues, notamment celles éditées par la maison World Scientific à Singapour ou celles du groupe Springer Nature en Inde, n’ont jamais répondu et continuent à publier leurs articles. Mais d’autres rétractations vont certainement tomber, j’en ai eu la promesse.

Comment a réagi votre communauté ?

J’ai proposé à plusieurs collègues d’ajouter leur nom en tant qu’auteur de notre note en me disant que si toute la communauté signait, elle aurait plus de poids. Cependant, si la majorité était d’accord sur le principe, la plupart n’ont pas voulu signer. Certains collègues ainsi que la personne référente intégrité scientifique de mon université m’ont félicité, mais le sujet n’est, de manière générale, pas très discuté. C’est dommage car ce genre d’articles frauduleux dévalorise tous les autres et je suis certain que mes collègues ont envie de rester fiers de publier dans certaines revues comme Physical Review C. Mais le sujet gêne car il dévoile les défaillances d’un système auquel nous participons tous : le peer review se base sur des chercheurs bénévoles qui acceptent parfois, par manque d’expertise ou de temps, des articles frauduleux. De plus, nous acceptons de payer certains éditeurs des millions d’euros [l’accord national avec Elsevier se chiffre à 33 millions d’euros par an, nous vous en parlions, NDLR] au lieu d’investir cet argent dans des revues diamant, gratuites pour les auteurs et les lecteurs. Nous sommes donc collectivement tous complices.

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