Elisabeth Bik : « Certains aimeraient me faire taire »

— Le 22 novembre 2019
Après 15 ans de recherche à Stanford, Elisabeth Bik s’est lancée à temps plein dans la détection de fraudes dans les publications scientifiques. Parmi ses récentes “découvertes” : un professeur chinois reconnu.

Vous décryptez dans des publications en biologie, entre autres, les duplications d’image. Avez-vous un don pour le jeu des sept erreurs ?

C’est plutôt le jeu des sept ressemblances ! Non, je n’ai pas de talent particulier, tout le monde peut le faire. J’utilise des routines, mais aussi beaucoup mes yeux. J’ai de l’expérience et je sais quoi chercher. Ensuite j’écris aux revues, qui doivent suivre les recommandations de la COPE [Committee on Publication Ethics, NDLR] et prendre en compte les commentaires des lecteurs… mais j’ai très peu de réponses. Je publie donc également le résultat de mes investigations sur PubPeer. Parmi les 800 articles que j’ai dénoncés en 2016, seuls 51 ont été retirés. Certains ont été corrigés mais au final deux tiers sont restés tel quel.

Comment sélectionnez-vous les publications que vous passez au crible ? 

Entre 1995 et 2014, j’ai analysé plus de 20 000 articles de 40 journaux différents, dont environ 4% comportaient des erreurs. A partir de ça, j’ai pu repérer des auteurs qui avaient tendance à manipuler leurs données. Je suspectais en particulier plusieurs articles signés par un même chercheur chinois : j’ai finalement trouvé et révélé les fraudes. Au départ, je ne savais pas que le professeur Xuetao Cao était si reconnu en Chine ! Ironiquement, il est le président de la commission pour l’éthique. Cette histoire a pris de l’ampleur et on voit la censure à l’œuvre  sur les réseaux sociaux chinois.

Avez-vous peur ? 

Certains aimeraient me faire taire et j’ai surtout peur qu’on pirate mon compte Twitter, donc j’ai redoublé de sécurité. Les réactions avaient déjà été très fortes il y a un an lorsque des fraudes d’un autre professeur avait été révélées, avec la suspension du compte Weibo [L’équivalent chinois de Twitter, NDLR] de l’internaute relayant ces informations. Dans mon cas, le professeur Cao a reconnu qu’une erreur avait pu lui échapper et l’affaire est numéro deux des sujets chauds sur un autre réseau social chinois [Zhihu, NDLR], ce qui est un signe d’amélioration.

Qu’est-ce qui pousse les chercheurs à frauder ? 


Nous connaissons tous la pression à la publication. Elle se répercute sur les doctorants et les postdocs, qui sont dépendants de leur chef [qui les paye, comme c’est très souvent le cas à l’étranger, NDLR]. Le professeur a donc un immense pouvoir et quand il dit : « Je veux ces données, le graphique doit ressembler à ça », les étudiants et postdocs peuvent être tentés de manipuler les résultats s’ils ne correspondent pas à ce qui est attendu. La responsabilité est donc partagée.

Propos traduits de l’anglais.

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