Faut-il maintenir les liens avec la Russie ?

— Le 4 mars 2022

Que ce soit avec les Ukrainiens qui résistent à l’invasion ou avec les scientifiques russes qui s’opposent à leur gouvernement, certains chercheurs français cherchent à maintenir le lien.

­Choc des images. Igor Dotsenko, maître de conférences au Collège de France, est sous le choc en voyant les images des bombardements russes partout en Ukraine. Toute sa famille est là-bas, les informations se propagent très vite via les réseaux sociaux. « Les Ukrainiens sont très bien équipés en smartphones et réseaux mobiles, prennent des photos et vidéos et les diffusent, par exemple sur des boucles Telegram », nous confie le physicien. Ce dernier est ainsi en contact avec de nombreux chercheurs ukrainiens. Certains, informaticiens, participeraient à des cyberattaques de médias russes, d’autres, chimistes, proposent des recettes de cocktail Molotov.

Guerre de l’information. « Les Ukrainiens connaissent bien le mode de pensée des Russes car nous avons tous grandi en URSS », témoigne Igor Dotsenko. Dans cette guerre de l’information, les Ukrainiens comptent profiter de cette proximité culturelle pour influer sur l’opinion populaire russe. Le physicien s’explique : « En envoyant des images de colonnes de chars russes détruits, nous espérons leur ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe réellement, casser les illusions et faire peur aux parents russes dont les enfants sont envoyés au front, sans portable pour prendre des nouvelles ».

« Le gouvernement russe fait pression (…) mais la communauté des enseignants chercheurs n’est pas totalement soumise »

Recherche, terre d’accueil. Pendant ce temps-là, des chercheurs français se mobilisent. L’Institut national de physique nucléaire et de physique des particules (IN2P3) du CNRS a par exemple mis en place une cellule de soutien financier et d’aide au logement pour les étudiants et chercheurs ukrainiens. « En physique des particules, on a l’habitude des grosses collaborations et donc d’accueillir des chercheurs étrangers », témoigne Marie-Hélène Schune, chercheuse et au pilotage de cette cellule. Sur la vague de stagiaires prévue, seules deux étudiantes viendront, les hommes étant interdits de sortie du territoire.

Étroites coopérations. Au sein du ICJLab à Orsay, des liens forts avec l’Ukraine se sont développés grâce à la présence d’un chercheur d’origine ukrainienne, avec par exemple une conférence franco-ukrainienne annuelle. Depuis, une trentaine de doctorants ukrainiens ont été formés dans les laboratoires de l’IN2P3 ou de l’IRFU au CEA et sont repartis ailleurs en Europe ou en Ukraine. Marie-Hélène Schune elle-même avait l’habitude de se rendre une fois par an en Ukraine pour enseigner et devait justement donner un cours à Kharkiv la semaine dernière.

« Il ne faut pas laisser tomber les chercheurs russes qui se mobilisent. »

Pas dans le même sac. Il n’y a pas que les Ukrainiens qui sont en danger. Parmi les signataires – aujourd’hui plus de 6 000 – de l’appel des scientifiques russes à stopper la guerre (à lire en intégralité ici), Marie-Hélène Schune a reconnu plusieurs collègues dont elle souligne le courage. Si elle souscrit à la suspension des collaborations institutionnelles avec la Russie, prônée notamment par le CNRS ou l’Agence nationale de la recherche, maintenir le lien à l’échelle individuelle est selon elle souhaitable. Un moyen selon elle de soutenir les chercheurs russes qui prennent des risques en prenant position contre leur gouvernement et de construire une paix durable.

Libertés restreintes. Une opinion partagée par Carole Sigman, chercheuse en sciences politiques : « Il ne faut pas laisser tomber les chercheurs russes qui se mobilisent. On pourrait d’ailleurs envisager d’inclure ceux qui sont en danger dans les programmes d’aide aux chercheurs ukrainiens. » Les universitaires russes n’ayant que des contrats à durée déterminée d’un à cinq ans, il est très facile d’évincer ceux qui dérangent politiquement. « Le gouvernement fait pression sur les recteurs d’université depuis l’annexion de la Crimée pour qu’ils exercent un contrôle politique sur les enseignants et les étudiants — qui risque d’ailleurs de se renforcer. Mais la communauté n’est pas complètement soumise », explique la spécialiste de l’enseignement supérieur russe. Encore des raisons d’espérer, donc.

 

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