Conférences, flirts et conséquences

Tout ce qui se passe en colloque reste-t-il en colloque ? Les conséquences débordent bien au-delà, surtout pour les femmes.

— Le 21 juillet 2022

Short et sandales. L’été bat son plein, c’est le moment de se réunir entre pairs, de présenter ses derniers résultats, d’essuyer les critiques ou de glaner les compliments. L’occasion aussi de collecter idées, infos et contacts pour son futur projet ou son prochain postdoc. Bref, des événements incontournables de la vie de chercheur et, par définition, des sources d’intenses interactions sociales dans ce  « tout petit monde » qui est le vôtre, comme le nommait David Lodge (c’était notre conseil lecture pour la plage).

« Les chercheuses ne s’autorisent pas à choisir des partenaires sexuels en colloque comme les hommes le font. »

Farah Deruelle

Loin de tout. Mais soyons honnête, les colloques, ce n’est pas que de la science. Outre les vacances organisées en marge, ce sont aussi des festivités, de la drague et parfois même du sexe. « Colonie de vacances », « forum Meetic », les termes employés par les chercheuses et chercheurs eux-mêmes ne trompent pas, comme le révèle une enquête menée par la doctorante en sociologie Farah Deruelle. Les barrières entre privé et professionnel tombent temporairement et trouver des partenaires sexuels, même éphémères, devient bien plus simple qu’au labo où l’on se côtoie quotidiennement. Le colloque joue le rôle de soupape de sécurité et renforce les liens, analyse Farah Deruelle : « Parce qu’il entretient une ambiance chaleureuse, le jeu de séduction peut renforcer la cohésion du collectif de travail. Dans le cas des colloques scientifiques, c’est presque un marqueur d’identité professionnelle. »

Ni oui ni non. Mais uniquement lorsqu’ils sont consentis. Alors que les chercheurs se lâchent et que la consommation d’alcool va bon train, la parenthèse est-elle enchantée pour tous (et toutes) ? De ces séquences de drague allant parfois jusqu’à l’extraconjugalité, une seule femme parmi les 18 interrogées, ingénieure d’études en physique, en vante les bienfaits. Mais aucune femme n’est protégée des abus : « En l’occurrence, elle avait subi du harcèlement sexuel à l’issue de sa première présentation », souligne Farah Deruelle. Peur des représailles, du discrédit professionnel… « les chercheuses ne s’autorisent pas à choisir des partenaires sexuels en colloque comme les hommes le font. Même au labo, les liaisons sont cachées », précise la jeune sociologue qui prépare une thèse sur le thème plus général de la sexualité au travail. Pour maintenir leur réputation, les femmes répriment donc leurs envies. 

« La situation n’est pas meilleure en sciences humaines et sociales. »

Farah Deruelle

Avancer masquée. Pire, certaines limitent les interactions face à la menace des harceleurs – une main sur la cuisse, comme le confiait Florence Apparailly, ou bien pire – jusqu’à se calfeutrer dans leur chambre d’hôtel. Ces chercheuses se coupent donc d’échanges informels mais cruciaux – trouver son postdoc lors d’une soirée dans un bar, par exemple. L’habillement devient également un casse-tête pour les femmes qui cherchent à paraître professionnelle sans être trop sexy, tout en étant un minimum à l’aise. Farah Deruelle observe « une stratégie de “neutralisation” du corps et qui s’accompagne d’une amertume » : les hommes n’ont pas à se poser ce genre de questions… 

Les écrits restent. Si l’enquête interroge des chercheuses et chercheurs en physique, chimie et biologie, pour son auteure Farah Deruelle, « la situation n’est pas meilleure en sciences humaines et sociales, bien que les féministes soient peut-être un peu plus vocales ». Preuve en est la plainte contre un participant pour des actes de violences sexuelles lors de la semaine du congrès de l’Association française de sociologie (AFS) en 2019. Et ce n’était pas la première fois. La société savante a réagi par la création d’un groupe de travail sur les violences sexistes et sexuelles et par la rédaction d’une charte que chaque participant a dû approuver lors de son inscription au congrès suivant. Une conférence-formation par Isabelle Clair, sociologue spécialiste des questions de sexualité et de genre, et Clasches, le collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur, étaient au programme.

Dissémination. Covid oblige, la dernière édition du Congrès de l’AFS était en ligne mais la suivante – en 2023 – sera l’occasion pour le groupe de travail de mettre en place d’autres actions comme une campagne d’affichage, un numéro d’urgence voire éventuellement un rationnement de l’alcool au cocktail du congrès. Composé initialement de jeunes chercheuses et chercheurs ayant travaillé sur le genre et la sexualité, le groupe de travail de l’AFS a, semble-t-il, répondu à un véritable besoin. Une initiative à reprendre au sein d’autres communautés scientifiques ?

Romance à la session posters

Moments de connivence intellectuelle, les colloques sont particulièrement appréciés des couples de chercheurs. L’homogamie – le fait d’aller chercher un conjoint dans son groupe social – représentait environ un tiers de la population des chercheurs en 2005. Les chercheuses en couple avec « quelqu’un du sérail » ont l’avantage d’être moins exposées au harcèlement et mieux insérées : « elles sont un meilleur accès au réseau et aux informations utiles pour leur carrière », précise Farah Deruelle. Mais la conjugalité au travail n’a pas que des avantages : s’émanciper scientifiquement s’avère plus compliqué quand on est la “femme de”.

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