Avec un peu d’imagination, on aurait pu se croire dans un feuilleton télévisé. La dizaine de juges du Cneser disciplinaire présents à cette audience du 4 février 2026 sont installés, les trois représentantes de l’université assises face à eux. Le silence règne dans l’attente du mis en cause. Au loin, des cliquetis lancinants se font soudain entendre. D’abord étouffés puis de plus en plus rapprochés. Dans l’encadrement de la porte apparaît alors, s’aidant de béquilles, M. X, un homme d’une cinquantaine d’années aux longs cheveux épais et bouclés rassemblés en queue de cheval. Il est encadré de son avocate et de deux personnes plus âgées qu’il présentera un peu plus tard comme étant ses parents venus l’accompagner du fait de son pied dans le plâtre. L’audience peut commencer.
« Si l’on va dans votre sens, vous faites l’objet d’un vaste complot monté de toutes pièces par votre ex-conjointe ? »
Un des juges du Cneser
Borderline. M.X, maître de conférences à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, est accusé de comportements et gestes déplacés à l’égard de plusieurs étudiantes entre 2009 et 2014. La vingtaine de témoignages issus du dossier d’instruction énoncé brièvement, livrent le portrait d’un homme à première vue « avenant » et « amical » mais dont le comportement « ambivalent » laisse les étudiant·es dans le doute et crée parfois des « situations malaisantes ». Les exemples s’enchaînent. Un tutoiement utilisé quasi systématiquement. Certains rapportent des bises en guise de bonjour. D’autres des regards insistants sur certaines parties de leurs corps à la fin des cours, des commentaires sur leurs tenues, des questions sur leurs relations amoureuses. Tous rapportent des dîners en compagnie de l’universitaire, en groupe et parfois même en tête-à-tête. L’une d’entre elles mentionne également une proposition qui lui est faite de réaliser un examen chez lui. Et un enfin un voyage en Israël, organisé hors du cadre universitaire avec des élèves volontaires, lors duquel il aurait œuvré pour que, les soirs de bivouac, ne soit dressé qu’une seule tente pour tout le monde.
Si proches. Parmi ces nombreux témoignages : ceux de Camille et Marine, étudiantes à l’époque, avec lesquelles M. X a entretenu des relations amoureuses. La première rencontre M. X — alors de presque vingt ans son aîné — dans un cadre paroissial et ne s’inscrit à l’université que quelques mois après le début de leur histoire. Une relation de plusieurs mois décrite par certains témoignages comme une véritable « emprise » de la part de M. X. La jeune femme recontactera M. X en 2019 et ira le voir en Israël. Voyage au retour duquel elle accusera son ancien compagnon d’agression sexuelle puis de viol. Des faits non jugés par le Cneser disciplinaire qui ont fait l’objet d’une plainte au pénal dont nous n’avons pu nous procurer le verdict. De son côté, Marine — plus jeune de quelques années que Camille — entame une relation avec M.X en 2013 alors qu’elle est étudiante en première année de théologie. Une relation aboutira à leur mariage en 2018 et la naissance de leur fille quelques mois plus tard. Le couple se sépare finalement en 2020 ; Marine porte plainte pour « violences conjugales psychologiques » et « harcèlement moral ». Elle contacte également le Clasches [Collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur, NDLR] qui, après avoir récolté plus d’une dizaine de témoignages, alerte l’université de Strasbourg en décembre 2021.
« On parle de cinq ou dix étudiants maximum (…) certains pourraient presque être qualifiés d’amis »
M.X
Tout honneur. Si M. X se trouve aujourd’hui face aux juges du Cneser disciplinaire, c’est en appel d’une décision de première instance rendue en août 2023 par la section disciplinaire de son établissement. L’enseignant-chercheur avait écopé d’une interdiction d’exercer toutes fonctions d’enseignement et/ou de recherche dans l’établissement pendant une durée de trois ans avec privation de la totalité de son salaire. La dizaine de juges présents dans la salle lèvent finalement les yeux du dossier d’instruction. Face à eux, M. X semble impatient de s’expliquer. « Considérez-vous avoir un rapport singulier avec les étudiant·es ? », s’enquiert l’un des juges. « J’ai un comportement iconoclaste au regard des conventions académiques », plastronne le mis en cause. Cette proximité « voulue et assumée », il la tient lui-même de ses années d’études lors desquelles ses enseignants adoptaient la même posture. « La relation hiérarchique ne vient pas en mettant de la distance », assure-t-il. Et il tient à remettre du contexte : « On parle de cinq ou dix étudiants maximum », dont quelques-uns qu’il croise hors du contexte universitaire, à sa paroisse où il est lui-même pasteur. « Certains pourraient presque être qualifiés d’amis », poursuit-il tout en pointant ne pas tutoyer tout le monde. Quant aux dîners ? « C’est la moindre des choses ». Une pratique commune qu’il appréciait de la part de ses propres enseignants d’autant que « je n’ai jamais séduit personne ». Une proximité somme toute « pas malsaine » et sans « aucune confusion ni malaise » selon ses dires.
Objection. Les regards de la cour se tournent vers les représentantes de l’université. Leur réaction ne se fait pas attendre : « Ce n’est pas à M. X de déterminer ou de définir le malaise ou non des étudiant·es ». D’autant que la vingtaine de témoignages est unanime lorsqu’il s’agit de décrire des comportements « lourds » et « déplacés » de sa part. M. X s’empresse de réagir : « Ces témoignages peuvent être démontés par des preuves ». Il s’arrête un instant et fait passer quelques documents déjà présents dans le dossier d’instruction mais dont il veut souligner l’importance aux juges. Le premier : une photo sur laquelle on voit une étudiante qui expliquait avoir élaboré des stratégies d’évitement suite à des comportements déplacés de sa part au cours d’une visite de musée en Israël. « On voit sur la photo qu’elle est au premier rang, elle n’a pas l’air mal à l’aise ». Un deuxième : toujours un cliché pris lors du voyage au cours duquel il est accusé de s’être invité à l’auberge où résidaient les étudiant·es avec de nombreuses bouteilles d’alcool poussant certains à se retirer de la soirée. Incident aggravé par une tentative de pénétrer dans la chambre des femmes décrite par certains témoignages. « La photo montre bien que je suis assis à côté de mon collègue et qu’il n’y a qu’une bouteille devant nous », pointe-il tout en niant complètement avoir tenté de rentrer dans ladite chambre.
« Faut-il que, comme au temps de la chasse aux sorcières, je prouve que je ne me suis pas transformé en chat ? »
M.X
Salem. Pour tous ces faits, M. X brandit un nombre « significatif » de témoignages à décharge tant de la part d’étudiants que d’anciens collègues. « Faut-il que, comme au temps de la chasse aux sorcières, je prouve que je ne me suis pas transformé en chat ? », s’interroge-t-il. Depuis le fond de la salle, ses parents hochent la tête et ponctuent ses propos de murmures d’approbation. « Lors d’un autre voyage toujours en Israël, il est mentionné que vous avez dormi dans la même tente que des étudiants. Vos commentaires ? », poursuit l’un des juges. M. X avance une « erreur de procès verbal ». Pour une raison simple : il aurait été impossible d’y dormir à plus de trois. À ces mots, les mains des représentants de l’université se lèvent immédiatement : « Nous sommes abasourdis par cette déclaration ». Au cours de l’instruction, M.X n’aurait pas démenti les faits et l’arrivée tardive sur les lieux aurait selon lui justifié de ne monter qu’une seule tente. « J’ai dormi à la belle étoile », rétorque M. X. Les représentants de l’université, visiblement étonnés, démentent une nouvelle fois : « Non, vous avez dit avoir tous dormis dans la tente chacun dans votre sac de couchage ». M. X nie. Les protestations des parents s’élèvent encore une fois : « C’est dingue ».
Divorce compliqué. « Si l’on va dans votre sens, vous faites l’objet d’un vaste complot monté de toutes pièces par votre ex-conjointe ? », interroge l’un des juges. Le mis en cause acquiesce : « C’est une stratégie pour avoir la garde de ma fille ». Les juges restent dubitatifs. Mais lui renchérit : « Il existe des liens entre tous les témoins et tous ont des liens avec mon ex-femme », pointant aux juges une pièce du dossier d’instruction. Pour les représentants de l’université, « les liens n’empêchent pas les faits » et les effectifs réduits de la faculté expliquent facilement les relations entre les témoins. Les juges se tournent de nouveau vers l’enseignant-chercheur : « Quel intérêt auraient les différentes victimes dans cette conspiration dont vous faites état ? » Sans répondre directement, M. X pointe des problèmes de temporalité dans certains témoignages que l’université n’aurait pas pris la peine de vérifier. Son avocate pointe elle des faits qui remontent à 2014 voire à 2009 et qui ne sont récoltés par l’université qu’en 2021 : « Une temporalité qui interroge là aussi ». Les représentantes de l’établissement s’expliquent : si tous les témoignages rapportés par le Clasches n’ont en effet pas été revérifiés, leur concordance si. « L’intérêt de l’université dans ce type de procédure est de protéger ses usagers », rappelle l’une. « Je me réjouirais si toutes les victimes de violences sexistes et sexuelles étaient capables de témoigner dès le lendemain », pointe une autre en réponse à l’avocate.
« Les faits reprochés à M. X constituent bien des « manquements aux valeurs d’éthique, de responsabilité et d’exemplarité »
La décision du Cneser
Sans désemparer. L’heure est à la conclusion de l’audience. Pour l’université, « la position de sachant n’empêche pas la faute déontologique ». Les représentantes demandent à ce que la peine prononcée en première instance soit maintenue. Du côté de M. X et de son avocate, on souligne que le mis en cause n’a « jamais dragué personne », que les preuves apportées sont contrées par une cinquantaine de témoignages à décharge. Et on rappelle aussi le rôle de l’ex-conjointe dans l’établissement du dossier. La séance est close. Quelques semaines plus tard le verdict tombe : les faits reprochés à M. X constituent bien des « manquements aux valeurs d’éthique, de responsabilité et d’exemplarité », bien qu’on ne saurait lui reprocher ses relations amoureuses avec les deux étudiantes. L’enseignant-chercheur s’en tire avec une interdiction d’exercer toutes fonctions d’enseignement dans l’établissement pendant une durée d’un an, assortie de la privation de la moitié de son salaire. Soit une légère réduction de peine.
