Didier Samuel : « On ne rattrape pas d’un coup quinze ans de retard »

Par où passera le salut de la recherche biomédicale française ? Le nouveau président de l’Inserm Didier Samuel détaille sa vision du sujet.

— Le 19 avril 2023

Partons d’un constat : de nombreux rapports, dont le tout récent de France Universités, pointent le déclin de la recherche biomédicale. Le partagez-vous ?

On peut effectivement faire mieux, même si ce déclin est relatif. Nous produisons toujours une recherche académique de qualité mais, sur certains aspects, il y a une perte de compétitivité, due au moins partiellement à une sous valorisation de la recherche depuis un certain nombre d’années. Une prise de conscience a tout de même eu lieu.

Cette sous valorisation n’est-elle que financière ?

Le manque de financement se combine à un déficit d’attractivité des carrières dans la recherche en santé. Certains pays émergents comme la Chine ou des voisins européens, comme l’Espagne ou les Pays-Bas, se sont révélés très dynamiques. Quand on se compare au Royaume-Uni ou à l’Allemagne, on ne peut évidemment pas dire que la France a percé. Il faut un nouveau rebond, un regain d’intérêt pour la recherche en santé, plus important encore que celui durant la Covid.

« Le plan France 2030 a permis de remettre le mot “santé” au premier plan »

L’Inserm a signé un Contrat d’objectif en 2021, comme beaucoup d’autres institutions, avec un budget en augmentation, est-ce suffisant ?

Ce n’est qu’un premier pas. Nous avons enfin reçu un signal positif puisque notre budget était en réalité en baisse depuis des années. Mais on ne rattrape pas d’un coup un retard accumulé en quinze à vingt ans ; je souhaite aller plus loin. La loi de programmation de la recherche (LPR) a apporté un vrai refinancement, ouvert des possibilités d’emploi, notamment avec les Chaires de professeur junior [si vous avez oublié en quoi elles consistent, NDLR] mais aussi permis de réembaucher des chercheurs et des techniciens. J’aurais néanmoins préféré que les financements s’étendent sur sept ans comme le préconisait le Sénat et non sur dix ans. Ensuite, le plan France 2030 a permis de remettre le mot “santé” au premier plan. Nous commençons à utiliser ces budgets issus de France 2030, via des appels d’offres sur les Instituts hospitalo-universitaires, les bioclusters, les cohortes… Voilà pour le positif. Mais tout n’est pas réglé : les marges de manœuvre de l’Inserm ainsi que les dotations aux unités, hors appels d’offres, doivent être élargies. Enfin, cela ne résout pas la question de l’attractivité des carrières de chercheurs. 

La question salariale est centrale…  

Les concours sont perçus comme trop durs — avec parfois 50 dossiers pour cinq postes — pour des candidats ayant déjà derrière eux des postdocs, souvent en mobilité, et des publis de haut niveau. La question se pose au regard de la société : les valorise-t-on à hauteur du travail qu’ils ont fourni ?

« Nous devons donner aux nouveaux chercheurs Inserm une visibilité sur l’évolution de leur carrière qui ne soit pas uniquement à l’ancienneté »

La moyenne d’âge de titularisation à l’Inserm est de 37 ans, une des plus élevées de l’ESR, souhaitez-vous la diminuer et comment ?

Ce que je souhaite surtout est que nous puissions donner aux nouveaux chercheurs Inserm une visibilité sur l’évolution de leur carrière en fonction de la qualité de leur recherche, qu’elle ne soit pas uniquement une carrière “à l’ancienneté”. Étant hospitalier, nous avions déjà ces réflexions concernant les infirmiers. Pourquoi se désintéressent-ils du métier ? Certainement pour deux raisons : ils sont dévalorisés socialement et nous ne leur proposons pas d’évolution de carrière, contrairement à tous nos voisins européens. Il en va de même pour les chercheurs. Ce n’est pas à moi seul de décider, nous devons évidemment en discuter avec les syndicats et le gouvernement. Pour l’Inserm, cela se double d’un autre défi : attirer les médecins vers la carrière de chercheur, leur redonner le goût de la recherche. Un choix qu’ils ne font pas aujourd’hui pour d’évidentes raisons d’attractivité salariale. Nous sommes passés de 30% de médecins salariés à l’Inserm à 6%, même si ces derniers restent très présents dans les unités mixtes, à 40% dirigées par des médecins.

« Le temps universitaire [des médecins hospitaliers] s’est réduit comme peau de chagrin »

N’est-ce pas utopique sur fond de crise démographique chez les médecins ?

Le manque de médecins et les charges de travail font que leur temps universitaire s’est réduit comme peau de chagrin. La partie enseignement et recherche demandent du temps de réflexion mais aussi la capacité à encadrer des jeunes, à monter et suivre des projets. Ce temps a été phagocyté par le soin et le management. Je suis un clinicien : la mission de soin est cruciale mais la partie recherche nourrit et fait progresser le soin au bénéfice des patients. Les deux doivent être liées et ne doivent pas être opposées, les hospitalo-universitaires sont là pour ça.

Le même rapport de France Universités pointe que la recherche française se concentre dans des domaines peu risqués. Comment prendre des risques quand on est chercheur aujourd’hui ?

L’Inserm est très au-dessus de la moyenne quand on regarde son profil, avec des publications dans le top 1% et le top 5% au niveau mondial. La qualité est là mais elle est hétérogène selon les disciplines car certaines sont moins soutenues, notamment en matière d’innovation. Nous avions certainement besoin d’être plus présents dans certaines thématiques, l’ARN messager ou les coronavirus en sont des exemples. C’est une vraie question de stratégie. Nous sommes globalement trop faibles sur la valorisation de la recherche académique, notre capacité au “translationnel” — aller vers le médicament ou le “device” [dispositif médical, NDLR] — doit être renforcée. France santé 2030 essaie d’y remédier. 

Le train de l’ARN messager est déjà parti, comment allez-vous vous assurer d’attraper le prochain ?

La réflexion doit être menée sur la recherche amont, France 2030 propose des soutiens à la recherche “à risque” pour que nous puissions justement monter dans le prochain train, si possible en tête de rame.

« Si on vise l’excellence, il faut aller plus loin et aller chercher des grants européennes »

Prendre des risques, est-ce compatible avec le fait de remplir des appels à projets ?

La difficulté est de donner une place à l’idée sans que la finalité soit absolument certaine, d’autant que la finalité peut changer en cours de route. Je suis un médecin spécialiste de la transplantation : la cyclosporine a été initialement développée comme un antibiotique alors qu’elle est utilisée aujourd’hui comme un médicament antirejet majeur. Les exemples sont nombreux ; il faut savoir lever la tête pour prendre de nouvelles directions. L’idée de départ de Stéphane Bancel [fondateur de Moderna, NDLR] n’était pas de faire un vaccin contre le Covid, virus qui n’existait pas : son idée était de lutter contre le cancer. C’est ça la force de l’innovation. Ceci étant dit, je comprends cette fatigue des appels à projets, les taux de succès à l’ANR — 10% ces dernières années — épuisent les chercheurs. Le budget de chaque “grant” était également considéré comme insuffisant. Or, sur ces deux points, le gouvernement a agi, il faut le reconnaître. Les taux de succès augmentent significativement, tout comme le budget des grants ainsi que le préciput qui permet de mieux doter les laboratoires. Si on vise l’excellence, il faut aller plus loin et aller chercher des grants européennes, c’est un gage de compétitivité à l’international. Je reconnais qu’aller chercher des grants est parfois usant mais c’est nécessaire.

L’excellence bute souvent sur sa définition. Ma question est simple : comment la définiriez-vous ?

Ce que j’évoquais à l’instant ajouté au niveau de publication et à l’image à l’international. Nous devons travailler sur ces points : défendre nos idées dans les congrès, gagner la reconnaissance des pairs. Cela fait partie également des critères d’excellence.

« Pendant mon mandat, je souhaite développer, de façon non exclusive, la recherche clinique »

Sur un tout autre sujet : une fusion entre l’Institut national des sciences biologiques du CNRS et l’Inserm est-elle à l’ordre du jour ?

Non en aucune manière : il est essentiel que l’Inserm reste l’organisme en charge de la recherche biomédicale et de la santé, et soit identifié comme pilote de ces sujets en France. Voilà le point de départ. Mais les interfaces sont essentielles et les chercheurs CNRS et de l’INSB travaillent déjà quotidiennement ensemble.

Faire rayonner l’Inserm : la tâche n’est-elle pas compliquée par le fait que beaucoup d’institutions et de laboratoires se sont lancés dans le biomédical récemment ?

C’est juste et cela s’est amplifié avec le Covid, la santé est devenue un sujet important. De plus, l’apport des nouvelles technologies a fait évoluer le secteur : l’IA, les biostatistiques, la bioingénierie… Mais le cœur de métier reste celui pratiqué par l’Inserm. Sous mon mandat, je souhaite développer, de façon non exclusive, la recherche clinique, grâce aux interfaces avec les CHU. Les allers-retours du patient vers le labo et du labo vers le patient pour étudier la physiopathogénèse sont indispensables. Ceci étant dit, la recherche fondamentale ne doit évidemment pas être mise de côté.

La double tutelle de l’Inserm ne rend-elle pas son pilotage plus compliqué ?

À nous de faire que cela soit le moins complexe possible. Les deux ministères [Santé et Recherche, NDLR] échangent. Beaucoup de nos UMR sont dans les hôpitaux, la double tutelle est donc indispensable. Je souhaite plus d’implication du ministère de la Santé dans la recherche menée à l’Inserm : certaines initiatives ont été mises en place par mon prédécesseur, comme l’appel à projets Messidor financé à hauteur de 10 millions d’euros par la Direction générale de l’organisation des soins [dépendante du ministère de la Santé, NDLR]. Ce n’est qu’un début.

« J’ai connu à une certaine époque des évaluations sans critères, à la tête du client ou de la cliente »

Parlons intégrité scientifique : le monde biomédical — et la recherche hospitalière en particulier — est accro au Sigaps, un indicateur qui lie le nombre de publications à l’avancement de carrière et au financement. Que comptez-vous faire pour changer cela ? Je note d’ailleurs que votre score Sigaps personnel était de 6480 en 2020.

Vous posez plus largement la question de l’évaluation des chercheurs et de la recherche. Il nous faut disposer à la fois de critères objectifs et subjectifs pour cela. J’ai connu à une certaine époque des évaluations sans critères, à la tête du client ou de la cliente. Il était nécessaire d’inventer des indicateurs ; le Sigaps en a été un et les raisons qui ont mené à sa création étaient justes au départ. Mais comme souvent, ce genre d’indicateur peut être détourné en multipliant les publications dans des revues de seconde zone. J’étais doyen avant de devenir président de l’Inserm et j’ai mis en garde les jeunes en leur demandant plus de qualité que de quantité. Un Nature, un Science ou un NEJM demande plusieurs années de travail ; une approche qualitative est indispensable mais une dose de quantitatif reste nécessaire.

Pour les établissements et les unités, certainement. Mais pour les individus ?

Je le répète : il faut savoir les utiliser, et pas de manière brute, auquel cas le jeu peut être brouillé. Il faut apporter une finesse d’analyse supplémentaire : quel type de publication, quelle place de l’auteur, quelles retombées, notamment en matière d’innovation… Qu’on soit clair, je préfère quelqu’un avec peu de papiers dans des revues prestigieuses que l’inverse, même si son quota Sigaps n’est pas atteint. L’idée de départ n’était pas mauvaise mais le Sigaps doit être modifié aujourd’hui en y ajoutant des critères qualitatifs car il a clairement été détourné de son usage. Les discussions ont commencé, c’est bon signe.

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