Jérémie Naudé : « La plupart des collègues sont horrifiés par la récupération de leurs travaux »

Les raccourcis pris dans l’interprétation de la neurobiologie a de nombreuses répercussions politiques que le chercheur Jérémie Naudé (CNRS) pointe dans son récent essai Neuro arnaque (Ed. Textuel).

— Le 30 octobre 2026

Les références à l’addiction à la dopamine ou le fait que l’ocytocine soit une « hormone de l’amour » sont légion. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre au titre explicite ?

De nombreuses discussions au sein du laboratoire mais aussi avec des amis ou de la famille, au cours desquelles nous évoquions l’addiction à la dopamine, qui viendrait expliquer tout et n’importe quoi, depuis l’addiction aux écrans jusqu’à l’inaction climatique. On retrouve aussi ce type de discours chez des podcasteurs masculinistes qui prétendent parler au nom de l’évolution et de la génétique ; j’ai été également sensible aux récupérations racistes des études sur le quotient intellectuel et la radicalisation de ces débats aux États-Unis dans la bouche d’Elon Musk ou de Donald Trump ; j’ai peur que ces discours puissent être importés en Europe. 

« Selon l’école de Santa Barbara, les petites filles préféreraient jouer à la poupée parce que l’évolution leur dicte de faire ainsi  »

Qu’est-ce qui permet aujourd’hui à ces acteurs d’utiliser la biologie pour clore des questions politiques ?

Vers la fin des années 90, toute une école de pensée — dite de Santa Barbara —  s’est mise à s’exprimer dans l’espace public au nom de la biologie alors qu’ils ne sont pas biologistes mais anthropologues ou psychologues. Dans leurs livres, ils accusent les acteurs du changement social de ne rien comprendre à la biologie, à la génétique et aux hiérarchies qui en découlent. En utilisant la science contre le changement social, ils ont posé un cadre à mon sens très délétère. Personne n’est dans leur tête et ne peut donc deviner leurs intentions mais le fait est qu’ils accusent par exemple les sociologues ou les féministes d’obscurantisme. Selon eux, les petites filles préféreraient jouer à la poupée parce que l’évolution leur dicte de faire ainsi. Ils peuvent bien s’afficher comme progressistes s’ils le souhaitent mais l’effet concret dans l’espace public a été de valider des discours masculinistes, notamment. Rien dans la biologie ne permet de valider leurs hypothèses : ils ne peuvent donc se dédouaner de l’interprétation de leurs travaux dans l’espace public, comme ils l’ont fait. 

Si l’on met de côté les intentions politiques, ne s’agit-il juste pas d’un échec de la vulgarisation d’une discipline si complexe ?

Il est vrai que la biologie est très difficile à vulgariser : la plupart des collègues avec qui j’en ai parlé sont très mal à l’aise, voire horrifiés par la récupération de leurs travaux. Cela a été ma difficulté lors de l’écriture de ce livre, nous sentons confusément que ces gens nous utilisent comme caution pour leurs discours sans que nous ayons les arguments pour venir les contrer. Un spécialiste de tel ou tel neurotransmetteur ne se sentira jamais légitime pour intervenir dans l’espace public et réaliser le “debunking” de l’école de Santa Barbara. 

«  Croire (…) à la nature éternelle de l’humain, permet de raconter n’importe quoi »

La métaphore souvent utilisée de la machine pour notre cerveau — avec des entrées, des sorties, des composants, des boutons sur lesquels appuyer — ne fonctionne donc pas ?

Cette métaphore est effectivement problématique en termes de vulgarisation mais ce n’est pas le problème principal. Le principal souci vient à mon sens de l’ignorance de la dynamique du développement, de la plasticité, de l’apprentissage. Ces lois de construction du cerveau ont effectivement une base évolutive et génétique mais la génétique ne détermine pas nos capacités cognitives, elle ne fait que donner un cadre de construction. Ce sont nos interactions avec l’environnement matériel et social qui nous feront développer certaines capacités. On a tendance à vouloir trouver une adresse fixe à des propriétés biologiques qui nous semblent fixes. L’amour tel que nous le définissons dans nos sociétés contemporaines n’est pas celui des Grecs anciens qui avaient plusieurs mots différents pour le décrire. Faire correspondre aujourd’hui ce sentiment à une molécule — l’ocytocine ou autre — implique de croire à une psychologie sous-jacente qui serait fixe et qui ne serait pas le produit de notre histoire. C’est ce qu’on appelle la “réification” : des entités psychologiques comme la jalousie, l’amour romantique seraient des objets mentaux qui se découpent naturellement dans nos esprits en tout temps et en tout lieux. Croire à ces invariants, à la nature éternelle de l’humain, permet de raconter n’importe quoi. 

Les théories de l’école de Santa Barbara sont-elles la revanche de la biologie dans l’explication de nos comportements ?

Cette tension a été construite par ces gens-là : il s’agit d’un faux débat. Je suis personnellement biologiste et je n’ai rien contre les explications sociologiques, elles viennent compléter la biologie, tout comme l’inverse est vrai. Cadrer la question de cette manière implique de se positionner dans un débat qui n’a pas vraiment lieu d’être. Les deux aspects sont complémentaires. De la même manière, la physique des matériaux ne s’oppose pas à la physique des particules, cela interloquerait tous les physiciens de présenter les choses de cette manière. Il en va de même pour la biologie et la sociologie, ce sont deux niveaux d’organisation du vivant qui n’ont pas vocation à s’opposer, il faut sortir par le haut de ce débat. 

« Dans le discours public, [on a pu] faire croire que l’IRM pourrait remplacer la biologie des mécanismes »

L’imagerie cérébrale n’a-t-elle pas contribué à cette confusion ?

Voyons le côté positif : il est extraordinaire de pouvoir détecter dans les cerveaux humains des signaux liés à des activités psychologiques. Maintenant, il ne faut pas y raccrocher d’explications mécanistiques : l’ensemble de mes collègues ayant recours à ces outils en sont conscients. Mais dans le discours public, cela a pu être utilisé de manière grossière pour faire croire que l’IRM pourrait remplacer la biologie des mécanismes [qui s’attache à « expliquer comment un phénomène ou un comportement d’un système vivant se produit », NDLR]. N’oublions pas que l’IRM fonctionnelle détecte des signaux métaboliques : en gros, le cerveau consomme plus ou moins d’énergie dans les zones scrutées. Mais en tirer des conclusions revient à deviner quel est le rôle d’un ouvrier dans une chaîne de production en ne connaissant que le moment où il est allé déjeuner à la cantine. La biologie moléculaire et cellulaire peuvent apporter ces réponses en pointant les outils utilisés ou les opérations qu’il a effectuées dans la chaîne, même si cette métaphore a aussi ses limites.

Vous pointez également que là où les publications scientifiques utilisent des « verbes remplisseurs » quand elles étudient des zones cérébrales, comme « jouent un rôle » ou « sont impliquées dans », celles et ceux qui les citent finissent par faire un lien direct entre une zone cérébrale et une fonction…

Il faut s’en méfier effectivement, j’ai moi-même utilisé des « verbes remplisseurs » dans des publications comme « mediate » par manque d’expression plus précise pour décrire une situation en réalité bien plus complexe. Mon travail en tant que scientifique est d’aider les vulgarisateurs à décrire l’état de la science plus précisément. Je pense notamment à Sébastien Bohler, rédacteur en chef de Cerveau & Psycho, qui ne se cache pas de simplifier la recherche sur le striatum, certes, tout en délivrant de fausses informations en le rendant responsable de nos comportements d’ultraconsommateurs parce que cette aire cérébrale ne serait pas dotée d’une fonction stop [notamment dans son ouvrage Le Bug humain, paru en 2019]. Or le striatum ne marche pas de cette manière. Tous les vertébrés ont un striatum et on n’observe pas de comportements proches des nôtres dans le reste du monde animal, les ours ne deviennent pas accros au saumon, quitte à tous les tuer même arrivés à satiété. 

« Changer les comportements, c’est aussi changer la réalité (…) dans laquelle nous vivons »

Quelle est la conséquence selon vous d’une telle vision de nos comportements ?

Cela transforme un fait politique commun en une injonction à se corriger individuellement parce que nos réglages biologiques seraient mauvais. Il nous faudrait “muscler nos cerveaux”, corriger nos comportements tout en ignorant l’environnement matériel dans lequel nous évoluons. Revenons au striatum : croire à cette hypothèse revient à évacuer toute l’histoire de l’urbanisme de nos villes, notre relation au travail et aux déplacements qui nous amènent dans le mur écologiquement parlant. Laisser croire aux gens qu’ils sont du mauvais côté de l’histoire après les avoir incités à vivre en zone pavillonnaire, à aller au travail en voiture et à travailler pour se payer ce qui précède amène des tensions, par exemple quand le prix de l’essence augmente ou quand ils sont accusés de détruire la planète. Les gens ont fini par désirer cet « attracteur anti-écologique » : on ne peut pas se contenter aujourd’hui de leur dire que leur cortex préfrontal devrait les empêcher de prendre l’avion. Changer les comportements, c’est aussi changer la réalité concrète, tangible et matérielle dans laquelle nous vivons. Cette notion d’attracteur, utilisée en neurosciences computationnelles, est compatible avec les explications sociales ou historiques. 

Attardons-nous un instant sur la notion de « dégénérescence gracieuse » que vous proposez pour décrire nos mécanismes cognitifs…

Je rends hommage aux travaux fondateurs d’Eve Marder [une neurobiologiste étasunienne, NDLR] sur le sujet : elle a utilisé les crustacés, dont le homard ou les crabes pour démontrer qu’à un seul comportement pouvait correspondre un très grand nombre de solutions dans les circuits neuronaux. Des solutions qui ne sont pas aléatoires et peuvent être décrites par des lois. Elle parle alors de « dégénérescence » du système, je propose quant à moi le terme de « dégénérescence gracieuse » pour mieux le vulgariser et ne pas laisser croire qu’il s’agit d’une pathologie, bien au contraire. Cette « dégénérescence gracieuse » décrit bien la réalité du vivant, qui est un système redondant et plastique, ce qui répond à toutes ces idées réactionnaires qui voudraient qu’une molécule déclenche un comportement particulier, alors que nos cerveaux sont souples et permettent des reconfigurations fonctionnelles. Le paradoxe est que des personnes comme Jordan Peterson [psychologue américain devenu influenceur d’obédience conservatrice, NDLR] ont pu prendre l’exemple du homard pour illustrer des propos [virilistes, NDLR] sur la dépression, la domination dans l’échelle sociale, le succès auprès des femmes… Si on pense aux travaux d’Eve Marder, le homard est le plus mauvais exemple qu’il aurait pu prendre. L’idée selon laquelle à une chose biologique correspond une fonction psychologique doit donc être abandonnée : elle est non seulement fausse mais impossible biologiquement.

« J’avais peur en écrivant ce livre — intégralement sur mon temps libre — du regard de mes collègues »

Comment reprendre pied dans le débat public sur ces sujets ?

J’avais peur en écrivant ce livre — intégralement sur mon temps libre — du regard de mes collègues, cette manière de faire tranche avec nos usages qui sont de publier dans des revues académiques. Je m’étais trompé : les retours sont tous encourageants, c’est un des outils qui nous manquaient pour prendre un peu de recul sur notre discipline. J’y critique des gens qui ne sont pas biologistes tout en parlant de biologie, je m’attends néanmoins à des critiques de leur part. Ma démarche d’écriture est perçue comme secondaire dans la communauté des biologistes, par rapport à mon métier « normal » de chercheur. Je ne serai pas évalué à cette aune, contrairement à ce qui se passe en sciences humaines, par exemple. 

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