Mathieu Bouffard : « Repousser de dix ans mon engagement était impossible »

Postdoc en géophysique et très investi dans le collectif Labos1point5, Mathieu Bouffard met en lumière les problématiques particulières des postdocs dans un objectif de réduction de l’empreinte carbone de la recherche.

— Le 14 avril 2023

Pourquoi les jeunes chercheurs méritent-ils une attention particulière quand il s’agit de réduire l’empreinte carbone de la recherche ? 

Les jeunes chercheuses et chercheurs jouent un rôle crucial dans la réduction de l’empreinte carbone de la recherche et dans les transformations du monde académique car ils et elles représentent le potentiel scientifique de demain et sont les plus susceptibles d’adopter des pratiques de recherche plus écologiques. Or, à travers mon engagement dans le collectif Labos1point5, j’ai pu constater que les doctorants et postdocs y sont largement sous-représentés. Ceci provient du fait que l’engagement écologique est très difficile pour les jeunes chercheurs, parce qu’il les place dans une situation de dissonance cognitive et de conflictualité très spécifique, qui découle notamment de leur statut de non-permanent et de la problématique du recrutement. 

D’où vient cette dissonance cognitive ? 

Elle trouve son origine dans un contexte très compliqué : les jeunes chercheuses et chercheurs enchaînent les postdocs, ce qui demande beaucoup de sacrifices, pendant une durée indéterminée, et sans aucune garantie d’obtenir un poste permanent en bout de course. Cette instabilité et cette incertitude professionnelle, combinée à la pression constante de publier et d’être compétitif, entraîne fréquemment des problèmes de santé comme des dépressions et des burn-outs. Autour de moi rares sont les postdocs qui n’ont pas été suivis par un psy à un moment ou à un autre. Dans ce contexte de compétition extrême, l’engagement écologique peut être perçu comme une forte prise de risque pour l’obtention d’un poste permanent. 

« L’engagement permet de dissoudre l’écoanxiété et donne la force de tenir »

Mathieu Bouffard

Pour quelles raisons ?

Le fait de consacrer du temps à des initiatives pro-environnementales peut affecter le rythme de publication dans son domaine de recherche principal, un critère primordial de l’évaluation par les comités de recrutement. Par exemple, je déclare un certain pourcentage de mon temps de travail pour le GDR Labos1point5, je suis co-animateur de l’équipe réflexion du collectif et j’élargis mon champ de recherche en participant à une enquête sociologique sur le rapport des astrophysicien·ne·s à l’utilité de leur discipline dans un contexte de changement climatique. Mais, mathématiquement, mon rythme de publication dans ma discipline principale tend à devenir moins compétitif et, bien que nos institutions prônent l’interdisciplinarité, elle n’est en pratique pas toujours bien perçue et valorisée par les comités de recrutement. La dissonance cognitive provient donc de ce sentiment de contradiction entre le besoin de s’engager pour la transition et les impératifs liés au recrutement dans un contexte d’hyper-compétitivité et de pénurie de postes.

De manière plus générale, l’évaluation des chercheurs devrait-elle prendre en compte cet investissement ?

Prendre en compte les problématiques écologiques en modifiant ses pratiques de recherche est désormais considéré comme faisant partie intégrante de l’éthique de la recherche par le Comité d’éthique du CNRS [Labos1point5 avait également publié un texte en ce sens en mars 2022, NDLR]. Mais cela demande du temps, des efforts et de l’énergie, que l’on ne peut pas déployer à satisfaire les critères aujourd’hui centraux dans les recrutements. Pourtant, grâce à leurs réflexions et leurs actions, les personnes engagées dans cette démarche apportent beaucoup à la communauté et ne devraient donc pas être pénalisées dans l’obtention d’un poste permanent. Au contraire, cet investissement doit être encouragé et valorisé, voire ramené au centre de l’évaluation car ce sont les non-permanent·es d’aujourd’hui qui devront pratiquer demain une recherche sobre en carbone et respectueuse de l’environnement et du vivant. C’est le sens du texte qui vient d’être publiée par Labos1point5 et envoyé aux membres des différents comités de recrutement.

« Un sentiment de contradiction entre le besoin de s’engager pour la transition et les impératifs liés au recrutement »

Mathieu Bouffard

Sur les déplacements, y a-t-il des problématiques spécifiques aux jeunes chercheurs ?

En raison de leur situation précaire, qui implique de nombreux changements de contrats, souvent à l’étranger, les postdocs sont amenés à beaucoup se déplacer. Or, lorsqu’on ressent le besoin de rentrer voir son ou sa conjointe, ses amis ou sa famille, le choix du moyen de transport est parfois un dilemme, surtout lorsqu’on est déjà épuisé : doit-on choisir le train qui prend six heures ou l’avion qui est trois fois plus rapide et permettra un weekend plus ressourçant ? Par ailleurs, il est difficile de se soustraire à la nécessité de participer à un grand nombre de congrès – un critère essentiel pour acquérir une certaine visibilité et attendu dans les évaluations – ou encore de refuser un talk dans une conférence prestigieuse lorsque celle-ci a lieu à l’autre bout du monde et que le mode hybride n’est pas mis en place, voire est refusé par les organisateurs de la conférence. Enfin, les changements incessants de contrats et donc de laboratoires et d’environnements de travail constituent un obstacle supplémentaire à la mise en œuvre d’une action écologique s’inscrivant dans la durée.

Postdoc est supposé être un statut temporaire, ne peut-on pas se dire qu’on se préoccupera du climat plus tard ?

C’est un argument fréquemment avancé. Tout d’abord, chaque geste compte quand on parle climat, il faut éviter de remettre à plus tard des actions concrètes que l’on peut mettre en place dès maintenant. Ensuite, cet argument pourrait mieux s’entendre si l’on n’était postdoc que pour trois ans – on pourrait alors davantage consentir à faire ce sacrifice. Mais aujourd’hui il faut généralement entre cinq et dix ans avant d’obtenir un poste permanent, c’est énorme. Pour les individus comme pour le climat. Personnellement, il n’était pas tenable pour moi de repousser d’autant mon engagement et pour peut-être aucun poste permanent in fine

« Souvent à l’étranger, les postdocs sont amenés à beaucoup se déplacer »

Mathieu Bouffard

D’ailleurs, le risque n’est-il pas de pousser des jeunes chercheurs engagés à quitter la recherche ?

En effet, il est possible que la recherche française perde ses jeunes chercheuses et chercheurs les plus investis sur la question écologique faute de pouvoir les recruter avec les critères actuels. Réfléchir aux reconversions et bifurcations possibles en-dehors de la recherche est d’ailleurs l’un des objectifs du groupe de travail « jeunes chercheurs·ses » que j’ai créé en décembre 2022 au sein de Labos1point5, qui est ouvert à tous les personnels de recherche non-permanents. Ce groupe, qui fait actuellement l’objet d’un fort engouement, est aussi un espace d’échange et de partage de nos difficultés, que nous exprimons sous la forme de témoignages écrits, et que nous n’avons pas souvent l’opportunité d’évoquer dans un contexte où il faut sans cesse maintenir une façade en montrant que l’on est fort, d’une motivation sans faille, etc. En plus d’échanger sur nos difficultés et de faire le point sur les freins à notre engagement écologique, nous nous interrogeons également sur la manière de commencer nos carrières si l’on obtient un poste : doit-on et peut-on partir sur un schéma de carrière « classique » ou développer des pratiques nouvelles dès le départ ? Nous travaillons à la mise en place d’actions concrètes à partir de ces réflexions, notamment à travers l’écriture de textes de positionnement formulant des recommandations, qui pourront être co-signés par un nombre plus large de non-permanents.

Qu’est-ce que cet engagement vous apporte ?

Du sens, et la force de tenir ! Labos1point5 est clairement l’une des meilleures choses dans ma vie en ce moment. Comme beaucoup, j’ai connu une crise de sens dans mon métier. Même si ma thématique me passionne, je ressentais un certain décalage à passer 100% de mon temps à étudier d’autres planètes alors que la nôtre brûle… J’ai alors ressenti le besoin non pas de tout arrêter, mais de consacrer une partie de mon temps à la transition écologique, ce qui a été possible grâce à Labos1point5 et à son GDR, qui permettent de faire de la recherche sur ce sujet tout en menant des réflexions de fond et des actions concrètes. Le travail que je réalise au sein de ce collectif me donne également un autre regard sur ma discipline et me permet de mieux imaginer la manière dont je peux mener une recherche en géophysique toujours riche mais plus sobre. De manière générale, nous sommes nombreux à opérer des changements individuels mais nous avons besoin de plus de collectif. Au sein de Labos1point5, je retrouve cette force du collectif, je reçois énormément de soutien en tant que non-permanent et je me sens valorisé, grâce à la richesse du travail collaboratif interdisciplinaire et aux différentes opportunités d’actions que j’ai au sein du collectif. Cela permet de dissoudre l’écoanxiété et de s’accrocher : car quitter la recherche, ce serait quitter un métier que j’aime, mais ce serait aussi quitter Labos1point5.

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