Rémi Quirion : « Devenir expert n’est pas bien vu pour un chercheur »

Rémi Quirion est le Scientifique en chef du Québec. Il a la lourde responsabilité de produire de l’expertise scientifique à destination des politiques et nous détaille les aléas de ce poste sans équivalent en France.

— Le 12 avril 2023

Qu’a changé la Covid dans l’exercice de votre fonction, notamment dans les rapports avec les politiques ?

Après dix ans à ce poste, beaucoup de gouvernants du Québec ont découvert mon existence, comme le ministère de la Justice. De manière générale, la Covid a donné plus de visibilité à celles et ceux chargés de produire du conseil scientifique auprès des gouvernements. Nous avions à l’époque toutes les semaines des visioconférences entre collègues à postes équivalents au sein du Commonwealth – Angleterre, Australie, Canada… Mais hors Commonwealth, rien ou presque à part l’Unesco qui a tenté de tous nous réunir. Six mois après le début de la pandémie, j’ai tout de même organisé un groupe de travail avec Jean-François Delfraissy [alors président du Conseil scientifique Covid-19, dissous depuis, NDLR] et des collègues africains pour développer le conseil scientifique dans le monde francophone. Nous avons fait un appel à la communauté académique pour créer un réseau international francophone, une équipe s’est créée à l’université Laval à Québec qui inclut à la fois des experts québécois, des parlementaires de la francophonie et des chercheurs français.

« Un chercheur, quand il se rapproche d’un gouvernement, est aujourd’hui toujours considéré comme un “vendu” »

Vous l’avez cité, Jean-François Delfraissy dirigeait durant la pandémie un comité temporaire avec une finalité précise. Votre fonction est très différente : vous personnifiez tous les domaines. Comment être le porte-voix de toute une communauté ?

Je dois gagner la confiance des élus et des chercheurs. J’ai été chanceux dans ma carrière de chercheur, qui s’est bien passée : globalement, cela m’a permis d’être crédible non seulement pour les neuroscientifiques mais aussi pour les chercheurs en sciences sociales, qui représentaient une part importante des travaux de ma discipline. C’est utile puisque je préside au Québec les trois Fonds de recherche [Santé, Société et culture, Nature et technologies, ces trois fonds financent sectoriellement la recherche NDLR]. Ces trois conseils d’administration forts d’une quinzaine d’experts de toutes disciplines me permettent de remplir ces missions d’expertise. Lorsqu’un ministre m’appelle et m’interroge sur, mettons, le vieillissement réussi, j’ai la tâche plus facile puisque je peux m’appuyer sur eux. Je me rappelle avoir été sollicité il y a deux ans par le ministre de la Sécurité publique sur le sujet des pitbulls, sujet auquel je ne connaissais évidemment rien. Nous avons réussi à trouver un expert vétérinaire pour répondre à cette interrogation.

Ce système est-il transposable dans l’Hexagone?

Je me rappelle qu’au début de mon mandat, je me suis rendu en France pour rencontrer Cédric Villani [alors membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, NDLR] afin de lui présenter notre façon de travailler. Suite à notre entretien, il avait formulé des propositions qui étaient remontées jusqu’à la présidence mais n’avaient pas trouvé d’échos par la suite. J’ai actuellement beaucoup de liens avec le CNRS et son président Antoine Petit ainsi qu’avec l’Inrae, notamment. Mais le fait est qu’un chercheur, quand il se rapproche d’un gouvernement, est aujourd’hui toujours considéré comme un “vendu” par ses pairs. Ce n’est pas bien vu.

« Les Académies, en France comme dans d’autres pays, sont parfois sclérosées»

Quelles ont été les conséquences pour votre carrière de chercheur ?

Quand j’ai investi mon poste en 2011, je savais que je devais mettre ma carrière de chercheur derrière moi. Je n’avais d’ailleurs pas le choix dans la mesure où je présidais les conseils subventionnaires. J’ai donc dû fermer mon laboratoire, une décision difficile à prendre mais j’avais déjà formé nombre d’étudiants et sorti de nombreuses publications — trop, à entendre certains ! Publier cent articles de plus n’aurait rien changé alors que ce poste me permet d’apprendre quelque chose de nouveau tous les jours et d’apporter modestement de l’expertise sur de nombreux sujets.

Alain Fischer nous confiait que la dernière fois qu’un gouvernement avait sondé l’Académie des sciences était il y a trente ans. La France croit-elle ses chercheurs ?

J’espère que oui ! (rires) Les Académies, en France comme dans d’autres pays, sont parfois sclérosées. Les gouvernements ne leur demandent certes rien mais elles n’ont pas grand chose à offrir non plus. Le modèle britannique est très différent de ce point de vue : la Société royale est très dynamique. Aux États-Unis, les académies des sciences et de médecine sont très efficaces, bien que le pays dispose également d’un Scientifique en chef [Arati Prabhakar a été nommée par Joe Biden en 2022, NDLR]. En France, l’Académie des sciences n’a pas été très visible durant la pandémie de Covid ; l’Académie de médecine a quant à elle produit durant cette période des résumés qui lui ont permis de redécouvrir son utilité. Qu’en sera-t-il à l’avenir, je ne sais pas mais il est important de se positionner rapidement à l’avant-scène, sans attendre que les politiques vous sollicitent. Cette façon de penser “go-getter” me semble plus anglosaxonne, même si je ne privilégie pas un type de structure plutôt qu’un autre. L’important est d’être agile pour répondre aux défis, que ce soit sur les épidémies, le dérèglement climatique, les feux de forêt… Les académies produisent souvent de très bons rapports mais prennent beaucoup de temps pour ce faire.

« Devenir expert est comme monter une compagnie, il faut des outils et un cadre »

Est-ce qu’en matière de conseil auprès des politiques, la santé n’est pas la clef de tout ?

C’est en tous cas une bonne façon d’ouvrir les yeux de secteurs comme l’économie : arriver à développer des vaccins en si peu de temps ressemble à la conquête de la Lune. La sécurité nationale suscite également beaucoup d’intérêt de la part des politiques, surtout depuis la guerre en Ukraine.

Le personnel politique a-t-il appris le fonctionnement de la science grâce au Covid ?

Ce n’est pas nécessairement de leur ressort mais ils ont constaté que la science avançait et parfois reculait en fonction des jours. Je me rappelle du premier ministre québécois qui m’a appelé à la veille d’une conférence de presse pour tenter de me dissuader d’annoncer l’arrivée de la seconde vague du Covid. Il faut de manière plus large absolument augmenter la littératie scientifique depuis le plus jeune âge et en particulier au cours de l’adolescence et pendant le reste de la vie. Ainsi que bien sûr sensibiliser nos élus de tous partis confondus : nous avions proposé des petits-déjeuners à l’Assemblée nationale et traité de différents sujets en quelques minutes de manière synthétique. Je me souviens qu’un député avait proposé de traiter de Crispr-Cas9, pourquoi ? Dans son comté, des familles souffrant de maladies héréditaires les avaient interpellés sur le sujet.

« Le conseil scientifique lors de la Covid était un début mais il aurait fallu en élargir les rôles »

Devenir expert, est-ce compatible avec une activité de recherche ?

Je pense que oui, tout comme quand un chercheur veut monter sa compagnie. Mais il a besoin d’outils pour cela, impossible de le faire sur un coin de table, cela n’a rien à voir avec l’écriture d’une publication. Il faut donc des cadres, des procédures, des formations. Nous organisons des résidences pour certains jeunes scientifiques dans les ministères : deux à trois ans de bourse pour découvrir le système politique et, au final, “contaminer” positivement leurs collègues. Je pensais que seuls des chercheurs en sciences politiques ou sociales seraient intéressés mais au final, les deux premiers sont astrophysicien et chimiste.

Croyez-vous à la nomination d’un scientifique en chef en France ?

À la condition que le président ou le Premier ministre le désire, oui. Mais les académies pourraient également jouer ce rôle en étant d’interlocuteurs de choix, à condition de leur en donner les moyens. Le politique appellerait la personne en charge et à ce dernier ensuite de trouver les réponses. Le conseil scientifique lors de la Covid était un début mais il aurait fallu en élargir les compétences par la suite pour qu’il remplisse ce rôle.

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