La recherche argentine clouée au pilori

Quelques mois après l’élection du président d’extrême droite argentin Javier Milei, les universités et instituts de recherche du pays sont en situation de crise. On vous explique.

— Le 3 avril 2024

« La science n’est pas chère, c’est l’ignorance qui l’est », peut-on lire sur les pancartes brandies par les chercheurs devant le Polo Cientifico [le ministère de la Recherche, NDLR] le 14 février dernier à Buenos Aires, en Argentine. Depuis quelques mois, les manifestations s’enchaînent. Et pour cause, l’élection fin novembre dernier du président ultralibéral d’extrême-droite Javier Milei, souvent comparé à Donald Trump ou Jair Bolsonaro, a provoqué un séisme. Son programme radical promettait entre autres une réduction drastique des dépenses publiques pour pallier une inflation galopante  — 256% en 2023 — ainsi qu’une réforme de l’État aux airs de démantèlement, avec la suppression de nombreux ministères, dont celui alloué à la recherche. Plus de trois mois après son élection, quelles sont les conséquences sur les universités ainsi que sur les instituts de recherche, notamment le Conseil national de la recherche scientifique et technique (Conicet) — équivalent argentin du CNRS ? 

« Certains ​instituts ne peuvent plus payer la lumière, l’électricité ou l’entretien »

Marianne González Alemán

À bout de souffle. Dès son entrée en fonction, le 10 décembre 2023, Javier Milei décide de geler le budget de toutes les administrations publiques. Le Conicet n’y échappe pas : le financement alloué à l’institution en 2023 est simplement reconduit en 2024, et ce malgré l’inflation record du pays. Un budget qui ne permet plus à l’organisme, qui compte près de 28 000 salariés — dont 12 000 chercheurs répartis dans près de 300 instituts — de fonctionner correctement. ​« Certains ​instituts ne peuvent plus payer la lumière, l’électricité ou l’entretien », explique Marianne González Alemán, chercheuse au Laboratoire d’histoire argentine et américaine Dr Emilio Ravignani du Conicet. Ce à quoi s’ajoutent un gel des salaires, l’impossibilité d’embaucher, l’arrêt des subventions de recherche et une grosse campagne de licenciements. « Le gouvernement a annoncé qu’il ne renouvellerait pas les CDD arrivant à terme en mars des contractuels du secteur administratif et technique du Conicet », explique David Copello, maître de conférences en sociologie politique à l’Institut Catholique de Paris et spécialiste de l’Amérique latine. « Jusqu’à présent, le personnel administratif et technique a été réduit de 15% », complète Marianne González Alemán.

Nepo Baby. Les chercheurs peinent à trouver du soutien auprès de la gouvernance de l’organisme. La direction s’est en effet vue confiée à Daniel Salamone,certes chercheur au Conicet mais surtout ami et fervent défenseur des idées de Javier Milei. Ce dernier l’a nommé à ce poste pour son son expérience dans le secteur privé ainsi que pour ses travaux sur le clonage ; Milei détient quatre chiens clonés et voue une véritable passion à ce domaine. « Daniel Salamone est sans doute un bon technicien du clonage, mais ce n’est pas un savant avisé qui comprend les différences entre la science fondamentale et la science appliquée », pointe Victor A. Ramos, chercheur émérite et président de l’Académie nationale des sciences exactes, physiques et naturelles d’Argentine. « Il n’est pas vu comme quelqu’un qui va faire barrage ou négocier pour le Conicet », ajoute Marianne González Alemán. Preuve en sont les licenciements grandissants et la réduction du nombre de bourses de thèse passées de 1 300 à 600 depuis son arrivée.

« La politique de Javier Milei consiste à ne rien faire »

David Copello

Sur les bancs. Même son de cloche du côté des universités qui se sont déclarées en état d’urgence économique début février. « Si la situation perdure, elles devront fermer leurs portes au mois de mai », explique Marianne González Alemán. Les 2,5 millions d’étudiants inscrits dans les universités publiques du pays verraient alors leur cursus interrompu.« Ce gouvernement vide peu à peu notre système universitaire et scientifique de sa substance », soupire Marianne González Alemán. Car Javier Milei ne se contente pas de coupes budgétaires. Chose promise chose due, dès sa prise de fonction en décembre dernier, il dissout le ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation — qui supervisait entre autres le Conicet — le déclassant en simple secrétariat. Puis place à sa tête un entrepreneur et ancien directeur de banque sans connaissance du monde de la recherche. « Il n’a fait aucune apparition publique, aucune déclaration en ce qui concerne les sciences et techniques, absolument rien, déplore Marianne González Alemán. C’est un nom sur un décret ». 

Tango&Cash. Autre point d’inquiétude : l’Agence nationale pour la promotion de la recherche du développement technologique et de l’innovation — l’équivalent argentin de l’ANR — est restée sans présidence jusqu’à la mi-mars, mettant en péril les 8 000 projets sous sa tutelle. « Tous ces éléments montrent que la science n’est ni une préoccupation ni un objectif de ce gouvernement », pointe Marianne González Alemán. Du refus de renouveler des contrats à celui d’augmenter le budget, « la politique de Javier Milei consiste à ne rien faire », explique David Copello. Son seul objectif : montrer qu’il réduit la dépense publique. Malgré l’annonce en grande pompe mars d’une augmentation de 70% du budget de fonctionnement des universités — qui ne représente en fait que 5% de leur budget total — par le gouvernement, « aucune politique de recherche n’a été annoncée à court, moyen ou long terme », explique Marianne González Alemán.

« La science qui n’apporte pas de bénéfice direct pour la société ne sera pas financée »

Manuel Adorni, porte-parole du gouvernement

Mayday. Début mars, dans une lettre adressée à Javier Milei et à son gouvernement, 68 prix Nobel du monde entier, toutes disciplines confondues, ont exprimé leur inquiétude de voir la recherche argentine s’approcher « d’un dangereux précipice » et se disent « désespérés face aux conséquences que cette situation pourrait avoir à la fois pour le peuple argentin et pour le monde ». Alors que les préoccupations des scientifiques argentins étaient restées jusque-là sans réponse du gouvernement, son porte-parole Manuel Adorni a fait suite à leur lettre dès le lendemain. « Sans remettre en cause l’honnêteté intellectuelle des prix Nobel signataires », il rétorque ainsi que « la bonne analyse scientifique » évalue les phénomènes dans leur contexte, c’est-à-dire celui d’un pays « paupérisé avec la moitié de sa population vivant sous le seuil de pauvreté ». Puis ajoute que « la science qui n’apporte pas de bénéfice direct pour la société ne sera pas financée ». 

Pas très woke. Sciences “utiles” versus sciences “inutiles”, l’opposition est monnaie courante pour le gouvernement de Javier Milei… avec les sciences sociales en ligne de mire. Le président ne se prive pas d’expressions très agressives à leur égard et proclamait par exemple refuser de financer sur deniers publics des recherches portant « sur l’anus de Batman ». « De ce point de vue, la politique de Milei s’inscrit totalement dans celle des mouvements d’extrême droite », explique David Copello. Au cœur de son discours : un anticommunisme profond, une opposition aux droits LGBT ou encore un déni de la théorie du genre. « Les sciences sociales sont construites comme un adversaire politique », ajoute Marianne González Alemán. Pris au piège dans « une bataille culturelle » engagée par l’actuel président, le système universitaire et scientifique argentin fait face à un dénigrement constant. Les universités sont qualifiés de « centres d’endoctrinement » — en témoigne cette publication du président lui-même sur X — et les universitaires de « gnocchis », un terme péjoratif utilisé pour désigner les fonctionnaires accusés de vivre au crochet de l’État.

«  Si la situation ne change pas, ce sera une tragédie »

Victor A. Ramos

Mauvais temps. « Pour Milei, la science doit être financée exclusivement par l’activité privée », précise Victor A. Ramos. Une crainte pour les chercheurs en sciences sociales qui n’ont que peu de moyens d’aller chercher des financements privés. « Ce qu’on fait n’intéresse pas le secteur privé, aller dans cette direction réduit considérablement nos thématiques de recherche », explique Marianne González Alemán. Des inquiétudes émergent aussi concernant les recherches en lien avec le climat. Javier Milei n’a jamais caché son climatoscepticisme, qualifiant régulièrement le changement climatique de « canular socialiste » et affirmant qu’une entreprise devrait pouvoir polluer une rivière comme elle l’entend [il a pour projet de privatiser les cours d’eau et forêts, NDLR]. « La privatisation du Conicet pourrait mettre en péril certaines recherches allant à l’encontre des intérêts privés ou conditionner certaines recherches », précise Marianne González Alemán.

Terra incognita. Le système de recherche argentin public, reconnu internationalement pour la qualité de sa production — en témoigne sa 20ème position au classement SCImago — est gagné par la paralysie. « Beaucoup de chercheurs se sentent découragés et ont perdu le sens de leur travail », déplore Marianne González Alemán. Sans bourse ni budget, les chercheurs craignent que les jeunes scientifiques s’envolent vers d’autres cieux pour y poursuivre leurs carrières — un phénomène déjà bien présent en Argentine du fait des salaires de la profession. Une situation alarmante qui pousse les scientifiques à se mobiliser pour mettre un terme aux licenciements, obtenir plus de moyens et éviter un gel des activités de recherche. « Si la situation ne change pas, ce sera une tragédie pour le système universitaire national », conclut Victor A. Ramos.

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