Le plagiat, science de haut vol (Ep.1)

Inhérent à la science pour certains, vraie fraude intellectuelle pour d’autres… Premier épisode sur le plagiat et ses conséquences pour la science et ceux qui la font.

— Le 10 février 2023

Même pas mal. « On en fait trop sur le plagiat », « Ça ne me dérangerait pas qu’on me plagie, ça s’est toujours fait », « Les découvertes sont importantes, pas ceux qui les ont faites »… Voici des phrases que vous avez pu entendre, prononcées par vos collègues chercheuses et chercheurs. À caricaturer leurs propos, les affaires de plagiat ne seraient que des querelles d’égo entre chercheurs au melon surdimensionné. Ce n’est pas l’avis de tous.

Tous différents. « La perception du plagiat varie grandement en fonction des disciplines », observe Hervé Maisonneuve, docteur en médecine et fin connaisseur des questions d’intégrité scientifique. En physique ou mathématique, la notion de propriété peut sembler moins importante – la science est un “bien commun” – alors qu’en sciences humaines et sociales, le plagiat devient tout de suite du vol d’idées – pour la chercheuse en littérature Hélène Maurel-Indart, c’est un crime. « Le domaine biomédical est au milieu du spectre », ajoute Hervé Maisonneuve.

« L’indication de l’auteur, et de la date de son travail, […] n’est pas simplement une manière d’indiquer la source, mais de donner un certain indice de “fiabilité” »

Charles Nodier

Pomme C pomme V. Le plagiat a pourtant des conséquences négatives pour la recherche en elle-même. En premier lieu, il en empêche la traçabilité. Un argument qui ne date pas d’hier : d’après l’écrivain Charles Nodier cité par la chercheuse en sciences de l’information Brigitte Simonnot – ne plagions personne –, « l’indication de l’auteur, et de la date de son travail, […] n’est pas simplement une manière d’indiquer la source, mais de donner un certain indice de “fiabilité” en rapport avec les techniques et les objets d’expérience utilisés à cette époque-là et dans tel laboratoire ». On imagine le casse-tête des historiens des sciences pour retrouver d’où vient telle ou telle découverte importante et dans quel contexte elle a été réalisée.

Vol et recel. Car le plagiat n’est pas que du copier-coller de texte. Plagier, c’est s’approprier des données d’autrui, des résultats de recherche ou des mots sans leur octroyer le crédit nécessaire, comme le définit le dernier rapport de l’Opecst – l’office parlementaire qui s’occupe des questions scientifiques –  à partir d’une importante littérature sur le sujet. Les termes “vol de données” ou “vol d’idées” sont parfois utilisés. Un certain nombre de scientifiques en ont fait les frais dans l’histoire des sciences, notamment des femmes. Rosalind Franklin, dont les travaux ont largement servi pour la découverte de l’ADN, n’a pas reçu le crédit qu’elle méritait et le Nobel a été remis à James Watson et Francis Crick.

« En biomédical, le plagiat se diffuse sous la pression du publish or perish »

Hervé Maisonneuve

Grain de sable. Le plagiat vient également enrayer la machine scientifique en s’attaquant à l’un de ses fondements : la critique. « N’est pas importante uniquement l’exactitude du résultat mais aussi celle de la méthode », explique Gilles Guglielmi, professeur en droit qui a étudié le plagiat académique aux prémisses de la massification d’internet avec plusieurs de ses collègues, menant à la publication d’un ouvrage. Selon lui, la menace la plus essentielle pour la recherche est qu’avec le plagiat, c’est le processus critique qui s’arrête. Comment défendre un résultat qu’on a plagié ?

Autocoupable. Autres conséquences néfastes pour la science et son exactitude : le risque de compter plusieurs fois la même étude dans les publications qui compilent les résultats d’un grand nombre de publications, notamment en santé. Dans ce cas, l’autoplagiat – publier plusieurs fois les mêmes résultats – pose problème au même titre que le plagiat. Pour Hervé Maisonneuve, l’autoplagiat contribue d’ailleurs largement à faire exploser le volume de publications : « certains grands pontes publient jusqu’à quinze fois la même chose, les revues sont aussi responsables », explique-t-il. 

« Cela a un effet direct sur les financements : si le labo n’est pas reconnu comme pionnier dans un domaine, les financements diminuent »

Gilles Guglielmi

À l’international. Difficile de négliger le plagiat qui représente environ un cas de rétractation sur cinq et un tiers des enquêtes sur l’intégrité scientifique au CNRS – relire notre interview de Rémy Mosseri. Le phénomène ne semble pas faiblir : « En biomédical, le plagiat se diffuse sous la pression du publish or perish », constate Hervé Maisonneuve – et il n’est pas le seul. Mais d’autres raisons peuvent pousser au plagiat : il serait également pratiqué dans les pays du Sud et en Asie pour améliorer les formulations en anglais par exemple. 

Winner takes it all. Il semble tout de même y avoir parfois quelque chose d’irrationnel dans le plagiat : Gilles Guglielmi a pu l’observer de près. Un chercheur reconnu, pourtant sur la shortlist pour le prix Nobel, a publié un article en plagiant un projet qu’il avait expertisé à l’étranger. « Il n’en avait pas besoin. Pourquoi a-t-il fait cela ? La pression peut-être… », analyse-t-il. Vous le savez mieux que quiconque : avoir eu l’idée en premier est crucial en recherche, comme en témoignait le dernier prix Nobel Svante Pääbo, pionnier de la paléogénétique. « Cela a un effet direct sur les financements : si le labo n’est pas reconnu comme pionnier dans un domaine, les financements diminuent », explique Gilles Guglielmi.

Victimes oubliées. Les conséquences du plagiat sont donc aussi malheureusement humaines. La lettre ouverte du chercheur en médecine Michael Dansinger l’illustre parfaitement : Dear plagiarist est un véritable cri du cœur, celui d’un chercheur qui retrouve ses données modifiées et publiées par un autre – a priori un reviewer –, un an après les avoir soumis à une revue : « Cela représente 4000 heures de travail », écrit-il. Et cela peut aller jusqu’à la dépression, comme dans le cas d’un de nos lecteurs Florian F*, plagié par des membres de son équipe. Du moins c’est ce qu’il affirme depuis plusieurs années, sans que la mission à l’intégrité scientifique du CNRS ne lui ai donné raison. 

Fin du premier volet de notre enquête, retrouvez la suite dans le second épisode.

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