Publier en premier auteur ? Une étape cruciale et parfois incontournable pour soutenir son doctorat. Mais parfois, pris par le temps ou estimant que le ou la doctorant·e n’en est pas capable, certains encadrants s’en chargent – l’une d’entre elles témoignait lors de notre conférence sur l’encadrement doctoral au CEA – relire notre analyse. Un témoignage qui a immédiatement fait réagir un doctorant, justement en train d’écrire “son” article, mais aussi l’un de ses collègues, Didier Roche. « Si les résultats font partie du projet de recherche du doctorant, c’est lui qui a la responsabilité de les publier et donc d’être le premier auteur », estime le directeur adjoint du Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE). Ce positionnement qui à la fois responsabilise et protège les doctorants (voir encadré) semble être partagé par la plupart des acteurs du doctorat.
« Le doctorat est une formation par et pour la recherche, publier en fait totalement partie »
Didier Roche (CNRS)
Forces vives. Le sujet n’est pas anodin car, comme le rappelle Raphaël Porcher, président du Réseau national des collèges doctoraux (RNCD), « la production doctorale représente une part importante de la production scientifique du pays. » En effet, les enquêtes successives du RNCD le montrent : les trois quarts des encadrants en sciences et technologies déclarent qu’au moins la moitié de leurs publications sont liées à des projets doctoraux. La proportion diminue considérablement en sciences humaines et sociales (SHS) où publier avec son encadrant de thèse n’est pas systématique : « Chacun garde sa production scientifique », explique Raphaël Porcher. Mais dans tous les cas, « il est important que le doctorant écrive car c’est une compétence à acquérir », rappelle Béatrice Marin, vice-présidente du RNCD. Des compétences gravées dans le marbre depuis l’arrêté de février 2019.
Cordes à son arc. Ainsi, « valoriser les savoirs et connaissances nouvelles » via les « dispositifs de publication à l’échelle internationale » ou bien « rendre compte et communiquer en plusieurs langues des travaux à caractère scientifique et technologique (…) à l’écrit comme à l’oral » font partie des compétences des docteurs. Structurer un texte, présenter ses résultats de manière pédagogique… « La rédaction d’articles scientifiques repose sur des compétences transversales que le futur docteur remobilisera dans sa poursuite de carrière, qu’elle soit académique ou non », précise Béatrice Marin. « Le doctorat est une formation par et pour la recherche, publier en fait totalement partie », rappelle Didier Roche, également en charge de la formation doctorale au sein du LSCE, qui accueille environ 25 nouveaux doctorants chaque année.
« Que le doctorant rédige entièrement la première version est assez classique »
Chérifa Boukacem-Zeghmouri, Université Lyon 1
Écueils persos. Publier pour la première fois n’est jamais facile et les doctorants ne rencontrent pas tous des difficultés au même moment : « Pour certains la formalisation des idées va être compliquée, pour d’autres ce sera l’anglais, accepter les retours des reviewers n’est également pas évident… mais il faut essayer », explique Didier Roche. Au sein du LSCE, c’est en général le doctorant qui réalise les figures et écrit pratiquement la totalité du papier. L’encadrant donne quant à lui un retour à chaque étape. « Que le doctorant rédige entièrement la première version est assez classique », observe Chérifa Boukacem-Zeghmouri, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Lyon 1– relire son interview. S’ensuit un processus itératif de correction, de discussion et d’amélioration par la direction de thèse mais aussi souvent toute l’équipe : « À part en maths ou dans certaines disciplines de SHS, la publication est un travail très collectif et collaboratif », témoigne la chercheuse.
OK podium. Doctorante en quatrième année, Clélia Bastelica vient justement de soumettre son premier article en premier auteur. Un véritable soulagement car il s’agit d’une obligation pour soutenir – ce qu’elle prévoit de faire en mai : « C’était une énorme source de stress… La rédaction a pris près d’un an », témoigne la jeune physicienne. Car la préparation d’un manuscrit oblige à sélectionner les résultats à présenter, parfois à reprendre des données ou refaire des analyses. Qu’elle soit première auteure était une évidence : Clélia Bastelica est partie d’une feuille blanche pour sa première version : « C’est un bon entraînement pour la thèse [un art qui s’apprend également, relire notre numéro, NDLR], et je conseille d’écrire comme si on expliquait à quelqu’un ». L’IA générative lui a été utile dans un second temps pour corriger l’anglais et trouver des synonymes – un service que propose également son université Paris Saclay. Après plusieurs allers-retours avec un post doctorant de son équipe, ses encadrants — derniers auteurs du papier — ont bien évidemment relu et corrigé le manuscrit puis elle s’est chargée avec le postdoc de le soumettre. Réponse dans quelques mois.
« Un article est comme un plat de lasagne : l’introduction, les méthodes, etc. forment les différentes couches »
Emma Rochelle-Newall, IRD
Plan strates. Ce passage obligé pour les doctorants n’est pourtant l’objet que de peu de formations à leur destination. Emma Rochelle-Newall, directrice de recherche à l’IRD, coordonne un MOOC sur le sujet : « Les jeunes chercheurs au sein de nos partenaires du Sud étaient en forte demande. L’objectif de publication est aujourd’hui plus prégnant pour eux », observe la chercheuse. Cet art de la rédaction mériterait selon elle d’être mieux formalisé : « Un article est comme un plat de lasagne : l’introduction, les méthodes, etc. forment les différentes couches. Sans la recette, le plat devient des spaghettis. » Pourtant, le transfert de connaissance s’effectue principalement sur le tas, par les encadrants. Pour Chérifa Boukacem-Zeghmouri, cela tient notamment au fait que « la rédaction est très spécifique à chaque discipline voire au champ de recherche et à la revue visée. » Les formations génériques ne sont pas pour autant inutiles : « On y apprend plein de choses dont l’importance de développer une stratégie de publication, qui consiste par exemple à choisir où publier avant de rédiger pour viser précisément la revue choisie et construire un article conforme aux attendus de l’éditeur. »
Ta publi d’abord. Reste une question prégnante : publier un article en premier auteur est-il obligatoire pour soutenir ? Le RNCD n’a pas édicté de règle au niveau national : « Certaines écoles doctorales l’exigent – au moins un article soumis –, d’autres requièrent plus largement une production scientifique qui peut être un chapitre d’ouvrage, un séminaire donné… », explique Raphaël Porcher. « On s’est longtemps concentré sur l’article scientifique mais tout le monde est aujourd’hui conscient, notamment depuis la Covid, de l’importance de la communication par d’autres formats, à destination du grand public ou d’acteurs privés », témoigne Béatrice Marin. Si l’exigence d’un “papier” peut aider les jeunes chercheurs pour la suite, notamment trouver un postdoc, « la nécessité de publier dans des délais contraints peut également conduire à des pratiques peu vertueuses », prévient Raphaël Porcher. Béatrice Marin abonde : « L’encadrant doit permettre au doctorant de publier et l’accompagner dans sa poursuite de carrière, quel que soit son choix. »
Protéger les doctorants
L’encadrant peut-il prendre la main sur une publication basée sur les résultats du doctorant ? Pour Didier Roche, le problème est quasi légal : « Si le doctorant est premier auteur, il en est responsable et doit en écrire la majorité. Si l’encadrant signe en premier auteur, on peut considérer qu’il s’approprie le travail du doctorant. ». Ainsi, une charte interne au LSCE – que nous avons pu consulter – précise les critères pour définir les auteurs d’une publication ainsi que leur ordre, en complément du guide publié par le comité d’éthique du CNRS (Comets). Par ailleurs, la règle tacite veut que les doctorants soient responsables de la diffusion de leurs résultats jusqu’à 18 mois après la soutenance. Une manière de les protéger contre l’accaparement de leurs travaux.
