Tribune de Jordan Brouns

— Le 20 février 2020



Jordan Brouns est docteur en mathématiques appliquées et responsable technique et innovation dans la start-up Ecotropy. Il réagit à notre interview de Philippe Bihouix, où cet ingénieur dénonce l’innovation à marche forcée de notre société.

Bon, je suis assez critique par nature, et l’interview de Philippe Bihouix sur l’innovation (TMN du 8 novembre 2019) m’a fait réagir. Je voulais donc vous partager mes sentiments à ce sujet. Globalement, ce qui me perturbe dans les questions c’est qu’on se restreint implicitement aux aspects techno de l’innovation et des sciences, alors qu’il y a plein d’autres domaines. Et pour moi ça se ressent dans les réponses.

Tout d’abord, je ne suis pas d’accord avec son premier constat d’une société actuelle « peureuse ». Rien qu’en se restreignant au domaine des technologies, les innovations sont monnaie courante, bien plus qu’en 1970. Et surtout leur acquisition par la société est incroyablement plus rapide ! Les deux sont liés d’ailleurs, car le fait que les innovations arrivent rapidement dans les foyers, industries, etc, permet d’en développer de nouvelles. Quant à « l’injonction à innover », ça dépend énormément des entreprises ! Par exemple les grands groupes ont une inertie telle qu’ils n’innovent jamais réellement : ils créent des spin-off. Pour moi, il y a deux types d’innovation : inventer quelque chose d’original ou récupérer une idée/concept/… d’un domaine/contexte et l’adapter à un autre, ou bien s’en inspirer. D’ailleurs ça se retrouve dans la recherche en sciences appliquées – j’ai eu la chance de faire un peu des deux pendant ma thèse. Donc si par « innover comme les autres » il entend « récupérer une innovation pour l’appliquer à un autre domaine », dans ce cas je suis d’accord avec lui ; mais attention le risque n’en est pas directement réduit ! Et s’il entend « copier une idée qui est déjà en place dans notre domaine » alors non ce n’est pas de l’innovation…

Ensuite, ça parle de l’enjeu « bonheur », qui est trop vague selon moi : bonheur collectif, bonheur individuel, ou bonheur de celui qui innove ? L’innovation n’est pas forcément liée à l’augmentation du bonheur collectif, mais elle améliore la vie de celui qui innove (donc son bonheur). Les fameuses prophéties non réalisées sont de l’ordre de la science-fiction, et c’est une restriction forte que de ne regarder que les histoires qui finissent bien ! Il y a énormément d’auteurs qui mettent en garde devant les dérives possibles en ce qui concerne les nouvelles techno. Donc je ne suis pas d’accord sur l’aspect « religieux ». Je le rejoins sur le fait qu’on innove moins dans le social/politique – d’ailleurs un peu de pub : notre outil [la start-up Entropy, NDLR] est une innovation à la fois techno et sociale ! Et je confirme : la barrière de l’acceptabilité des aspects sociaux est beaucoup plus forte que pour les technos… d’où le fait qu’il y ait moins d’innovation dans le social/politique – car quantité d’innovation et acceptabilité sont très liées à mes yeux.

J’aime beaucoup sa dernière phrase : « Les générations précédentes pourraient peut-être dénoncer cela mais on oublie vite ». Il y a l’équivalent en écologie : l’amnésie environnementale, qu’il est en train de généraliser quelque part à l’innovation. Par rapport à la question posée, je ne vois pas en quoi cela peut se retourner contre la science. Mais c’est peut-être dû au fait que je ne vois pas le caractère religieux… Là je sèche !
Enfin, je suis assez d’accord avec sa réponse sur les low-tech dans la recherche. Mais je ne crois pas que chaque découverte (techno du coup ?) doit finir en startup, sinon il y aurait peu de découvertes… En revanche il y a clairement un problème dans le transfert de savoir de la recherche vers la société : c’est beaucoup trop long ! Il manque peut-être des maillons à la chaîne… Je ne sais pas trop. Et concernant le social/politique, n’en parlons même pas ! Les grandes lignes politiques ignorent complètement la majorité des avancées de la recherche.
En tout cas, c’est chouette TMN ! 😀
Jordan


À lire aussi dans TheMetaNews

« Réformons le Collège de déontologie ! » 

Le chercheur Philippe Cinquin, professeur à l’Université Grenoble Alpes, nous a adressé cette tribune pointant les failles dans le fonctionnement du Collège de déontologie du ministère. Le Collège de déontologie du Ministère de l’enseignement supérieur et de la...

La question du stockage de CO2 n’est pas que technique

Un courrier des lecteurs de... Aurore Grandin, Edgar Blaustein et Kévin Jean Pour ces trois membres de l'association Sciences Citoyennes, le stockage de carbone est critiquable sur ses aspects économiques, politiques et sociaux. TheMetaNews offrant un droit de réponse...