La réforme des retraites vue des labos

Le potentiel recul de l’âge de départ à la retraite à 70 ans va-t-il empêcher le renouvellement des générations ?

— Le 15 mars 2023

Battre le pavé. Vous avez peut-être suivi les hauts et les bas de la mobilisation nationale contre le projet de réforme des retraites, qui sourd dans le pays depuis maintenant deux mois. Recul de l’âge à la retraite, pensions minimales, pénibilité, égalité femmes-hommes… tout le monde est évidemment concerné. Tout le monde ? À lire les commentaires, la mobilisation d’un secteur semble en-deçà des espérances de l’intersyndicale : celle de l’enseignement supérieur et de la recherche. Lors des grèves de 1995, le ministre de l’époque François Bayrou avait annoncé « un plan d’urgence pour les universités » deux mois après leur éclosion, suite à de nombreux blocages de facultés. Nous sommes en 2023, la situation est différente.

« [Les départs à la retraite] entre 2023 et 2029 devaient permettre enfin de résorber une longue liste d’attente»

Philippe Askenazy, AOC

Intergénérationnelle. Sur les raisons profondes de cette mobilisation en demie teinte, les conjectures sont de mise. La mise en place, boostée par le Covid, de l’enseignement en distanciel semble empêcher les universités de se muer en creuset de la contestation, comme le regrette cette tribune parue dans Libération. « On a pu voir dans la manifestation parisienne [du 07 mars, NDLR] un gros cortège des universités parisiennes, avec les étudiants. Ils ne manifestent pas pour leur situation individuelle mais contre des mesures symptomatiques d’une politique plus générale », témoigne Philippe Aubry, secrétaire général adjoint du syndicat Snesup FSU. Mais c’est un fait : aucune mesure du projet de loi, qui doit être votée toutes affaires cessantes, ne cible spécifiquement les universités ou les organismes de recherche. 

Poivre et sel. Pourtant à bien y regarder, certaines dispositions de la réforme des retraites auront des conséquences sur la vie académique. La principale étant la possibilité ouverte de repousser l’âge de départ en retraite à 70 ans dans la fonction publique — elle est fixée à 67 ans aujourd’hui pour les enseignants-chercheurs —, qui resterait dans le projet de loi actuel conditionné à une autorisation de l’employeur. Une mesure qui, si elle était mise en place, heurterait de plein fouet la politique de recrutement des universités et des organismes de recherche. C’est au moins l’opinion de l’économiste Philippe Askenazy, telle qu’il l’a livrée dans le média en ligne AOC le 15 février dernier : « Les cohortes qui devaient partir entre 2023 et 2029 étaient attendues comme bien plus fournies (…) Mécaniquement, cela aurait impliqué une hausse des recrutements de l’ordre de 30 %. De quoi permettre enfin de résorber une longue liste d’attente ».

« Le fait est que notre profession fait partie de celles qui ont moins envie d’arrêter par rapport à d’autres »

Bruno Palier

Âge précanonique. En effet, avec un âge moyen de titularisation en tant que maître de conférences autour de 35 ans aujourd’hui et qui ne cesse de reculer, puisqu’il était de 33 ans et cinq mois en 2012, l’enseignement supérieur grisonne. La pente est identique dans les organismes de recherche. Or, comme le notait le ministère en 2020, les chercheurs et enseignants-chercheurs partent déjà à des âges avancés (respectivement 64,4 et 66,6 ans), notamment en « faisant usage des dérogations au-delà de l’âge limite aménagées dans la fonction publique et de celles prévues pour les enseignants-chercheurs, ces dérogations permettant de compenser partiellement des débuts de carrière tardifs ». Au grand dam évidemment de la génération montante, qui se cogne aux portes de l’académie.

Bien en chaire. Bruno Palier, chercheur spécialiste des retraites, le remarque, un rien goguenard : « Nos fins de carrières sont moins difficiles, le fait est que notre profession fait partie de celles qui ont moins envie d’arrêter par rapport à d’autres. Nous sommes moins usés que dans le secteur de la construction ou les instituteurs ». Pierre Ouzoulias, sénateur PCF spécialiste des questions de recherche, ne dit pas autre chose : « En recherche, où les carrières sont moins pénibles qu’ailleurs, certains collègues aujourd’hui tentés par l’éméritat prolongeront potentiellement jusqu’à 70 ans. Ceci ajouté à l’augmentation mécanique du GVT [Glissement vieillissement technicité, NDLR], on s’achemine vers une crise majeure des recrutements : nous tomberons en dessous des seuils critiques dans les cinq ans à venir. »

« Rien, absolument rien n’a été prévu [pour l’ESR, NDLR] dans le projet de loi »

Pierre Ouzoulias

Fait de la résistance. Entre la possibilité d’un éméritat bénévole — avec un départ récemment repoussé jusqu’à 82 ans — et une prolongation d’activité jusqu’à 70 ans, qui vient parfois combler un début de carrière amputé de quelques trimestres, le calcul est vite fait. « Rien, absolument rien n’a été prévu [pour l’ESR, NDLR] dans le projet de loi, même pas son éventuelle compatibilité avec les engagements de la Loi de programmation de la recherche, abonde Pierre Ouzoulias. Si l’âge légal de la retraite est repoussé à 70 ans, certains chercheurs partiront plus tard ». Mathématique. Il faut ajouter à cela la situation particulière des débuts de carrières, propre à l’ESR, inquiète de fait les premiers intéressés : les jeunes chercheurs, qui ont tenté d’interpeller les pouvoirs publics sur le sujet.

« Les allongements de durée de cotisation pénalisent déjà fortement les chercheurs et les chercheuses »

Un collectif

Tous ensemble, hé. Dans une tribune parue dans Le Monde, un collectif d’une centaine d’”ex jeunes” s’inquiètent en effet de « l’insécurité sociale », telle que dénoncée par ce rapport de 2004 de la Confédération des jeunes chercheurs (CJC). À savoir un système de « libéralités » combinant des stages ou doctorats parfois encore sans contrat de travail et des post-doctorats souvent effectués à l’étranger, le tout souvent non comptabilisés pour la retraite des intéreressé·es. Une pétition a également été lancée sur le sujet. « Nos débuts de carrière sont déstructurés. Auparavant les bourses [de thèse, NDLR] n’ouvraient pas de droit à la retraite : deux décennies de chercheurs auront du mal à faire valoir leur droit », analyse Bruno Palier. L’introduction des contrats doctoraux, sous forme de CDD, qui concernent aujourd’hui 70% des doctorats, surtout en sciences “dures”, sont venus toutefois panser une partie de ce problème. 

Sous le Smic. Reste enfin la situation des quelques 130 000 vacataires de l’enseignement supérieur, qui tentent également de surfer sur la mobilisation nationale pour faire entendre leurs revendications. Ces derniers appellent à la rétention des notes à compter du mois de mai. Le paradoxe est que le recul possible de l’âge de la retraite à 70 ans risque d’augmenter le recours aux vacataires… en fin de carrière, comme le pointe Philippe Askenazy : « On met à la retraite un prof pour raison de service, on le réembauche quelques mois après comme vacataire à bas prix », pour qu’il ou elle profite du cumul emploi retraite.  La somme de ces intérêts particuliers projettera-t-elle les universités dans la rue dans les semaines à venir ? L’avenir le dira.

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