Stéphanie Ruphy : « Une science guidée par l’usage peut être féconde et surprenante ! »

Neutralité de la science, recherches co-construites, impartialité… La philosophe Stéphanie Ruphy (ENS – PSL) démystifie les concepts face à un sentiment de responsabilité qui monte parmi les chercheurs.

— Le 8 septembre 2023

Photo Lucile Veissier

La recherche se doit-elle d’être utile et de répondre aux besoins de la société  ? Ou bien peut-elle rester “désintéressée” ?

Ces deux conceptions sont apparues à des moments différents dans l’histoire des sciences. L’idée d’une science désintéressée, valorisant la production de connaissances indépendamment de leur utilité sociale, remonte à Aristote ou Platon, au tout début des démarches de connaissance du monde ne faisant pas appel à des causes surnaturelles. Un changement s’est progressivement opéré à partir du XVIIème, au moment de l’émergence de la science moderne expérimentale : on voit apparaître la valorisation de la science pour son utilité. C’est par exemple explicite dans les statuts de la Royal Society au moment de sa fondation. Le philosophe Francis Bacon avait été le premier à avoir théorisé cela un peu avant. Depuis, les deux conceptions coexistent, plus ou moins pacifiquement…

Et aujourd’hui, une des deux conceptions a-t-elle gagné ? 

Dans notre société, la tension peut être très présente, culturellement et dans le débat public, notamment quand on aborde la question du financement de la recherche : très régulièrement, des tribunes défendent une recherche guidée par la seule curiosité, sans horizon d’utilité directe. Cela va souvent de pair avec la défense d’un modèle linéaire de la recherche et de l’innovation selon lequel nous, chercheurs, sommes là pour remplir un réservoir de connaissances où d’autres acteurs de la société iront ensuite puiser. Ce modèle a largement été remis en cause et le régime d’une science désintéressée n’est pas dominant, on le sait tous : la plupart des grands programmes de financement ont un horizon d’utilité. 

« Aujourd’hui, ce qui se passe dans les labos, en intelligence artificielle ou en manipulation du génome par exemple, rentre dans nos vies »

Stéphanie Ruphy

Les attentes de la société sont-elles plus fortes aujourd’hui qu’hier ?

En effet, et c’est en quelque sorte le revers de la médaille du succès de la science. Aujourd’hui, la recherche est au centre d’un très grand nombre de projets d’actions publiques ou de développements, ce qui n’était pas le cas il y a 50 ans et encore moins avant. Darwin ou Newton ont certes révolutionné leurs disciplines mais leurs découvertes n’ont guère impacté la plupart de leurs concitoyens. Alors qu’aujourd’hui, ce qui se passe dans les labos, en intelligence artificielle ou en manipulation du génome par exemple, rentre dans nos vies. Face à cette centralité de la science, les attentes d’autres composantes de la société se font plus pressantes, plus ciblées et il est légitime que les citoyens demandent plus de compte à la science. On ne peut plus guère revendiquer, il me semble, qu’on nous laisse vaquer à nos occupations dans nos labos, sans être sollicités pour tenter de répondre plus directement à des besoins sociétaux. 

Ce qui accentue le sentiment de responsabilité des chercheurs… quels sont les moyens d’y répondre ?

Différents registres d’engagement existent, dont un qui est souvent moins perçu comme tel : le choix des sujets de recherche. Quand un chercheur prend la parole sur un plateau télé pour soutenir une ligne d’actions ou bien lorsqu’il a une activité politique, on voit tout de suite qu’il s’engage. Or la question du choix des sujets de recherche a certainement autant voire plus d’impact étant donné cette centralité de la science : lorsqu’on privilégie une approche ou un domaine de recherche au détriment d’un autre – car il y a des effets de vases communicants –, la vie de nos concitoyens en sera impactée. Un exemple concret, souvent cité, est celui de la contraception féminine, qui a fait l’objet de beaucoup plus de recherches que la contraception masculine.

« On ne peut plus guère revendiquer, il me semble, qu’on nous laisse vaquer à nos occupations dans nos labos »

Stéphanie Ruphy

Tous les chercheurs peuvent-ils peser de la même manière ?

La responsabilité dépend de la marge de manœuvre et du rôle éventuel que vous avez dans la gouvernance de la recherche mais à chaque échelle il peut y avoir une responsabilité. Par exemple, de plus en plus de doctorants se posent la question du choix de leur sujet de thèse : vont-ils choisir un sujet très endogène, c’est-à-dire un problème défini par les chercheurs eux-mêmes à la lumière de la dynamique propre d’un champ scientifique ? Si vous faites des recherches sur le boson de Higgs ou sur la théorie des cordes, le problème est typiquement endogène. Si vous choisissez de travailler sur des processus de décarbonation, le problème est davantage exogène : le besoin vient surtout de l’extérieur – et il est de plus en plus pressant. Des physiciens et des chimistes peuvent se dire : « Même si cela ne va peut-être pas révolutionner les fondements théoriques de ma discipline, je considère que ma responsabilité est d’améliorer la compréhension de ces phénomènes, étant donné l’urgence de la situation ».

Pour chercher, il faut être financé, n’est-ce pas le cœur de la problématique ? 

Dans des comités qui sélectionnent les projets à financer – à l’ANR, dans les Labex, à l’échelle européenne, etc – il y a aussi des chercheurs : nous pouvons en partie décider où nous mettons nos billes et cette responsabilité est peu visible dans l’espace public. Si la marge de manœuvre effective dans ces commissions peut être discutée, elle existe tout de même. 

« Éviter les angles morts dans la production scientifique est un enjeu fort »

Stéphanie Ruphy

Comment arrive-t-on à mettre de côté des sujets de recherche importants ?

On peut identifier des sujets négligés en science, ce que l’on appelle parfois la « Undone science », à la fois par les bailleurs de fonds mais également par les chercheurs eux-mêmes : car ces sujets peuvent être jugés moins intéressants par les chercheurs qu’un problème endogène qu’ils définissent eux-mêmes et aussi car de tels sujets bénéficient parfois de moins de portage politique ou qu’ils touchent des personnes qui ont moins les moyens politiques et sociaux de faire entendre leurs voix [c’est le cas par exemple pour les cancers professionnels, NDLR]. Et pourtant, les productions scientifiques sont indispensables pour résoudre le problème. En tant que chercheur, se saisir davantage de cette forme d’engagement qu’est le choix des sujets et des priorités de recherche me paraît important. 

On parle beaucoup de la science pour les chercheurs. S’engager est-il naturel pour les chercheurs ? 

S’engager demande de se distancier du mythe de la pureté de la science selon lequel les chercheurs rempliraient de manière désintéressée un réservoir de connaissances, sans avoir à se préoccuper des usages qui en seront faits. Ce modèle de la pureté de la science, ou de sa neutralité, reste le vécu d’un certain nombre d’entre nous dans le monde académique mais il craque de plus en plus : aujourd’hui, on ne peut plus nier l’impact des recherches dans certains domaines comme en intelligence artificielle. Il faut accompagner celles et ceux qui se posent cette question de leur responsabilité. Par exemple, l’ENS va proposer une mineure intitulée “le chercheur dans la cité” pour permettre aux futurs chercheurs de s’approprier les enjeux de leurs relations avec d’autres acteurs, comme les décideurs politiques lorsqu’ils seront sollicités comme experts. Il s’agira de leur fournir des outils conceptuels, des mises en perspective historique, des partages d’expérience afin de les sensibiliser et de les préparer à l’exercice de diverses responsabilités, en tant que chercheurs dans leur laboratoire et dans la cité. Les jeunes sont de plus en plus demandeurs et les institutions doivent y répondre. 

« L’évaluation des chercheurs n’encourage pas encore suffisamment le développement des sciences participatives »

Stéphanie Ruphy

Traiter des sujets sociétaux délaissés, est-ce en cela que les recherches participatives sont intéressantes ?

Ces types d’enquête scientifique prennent de l’ampleur et sont de plus en plus soutenues par les institutions. L’idée est d’ouvrir le processus de recherche à des personnes qui ne sont pas des chercheurs professionnels. La première possibilité est de les impliquer dans la collecte de données, une pratique répandue en astronomie ou en botanique depuis longtemps – les chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle par exemple ont beaucoup d’expérience en la matière. Mais aujourd’hui, quand on parle de sciences participatives, cela va bien au-delà. Dans les sciences dites collaboratives, des personnes non scientifiques possédant des formes de savoir utiles sont invitées à participer aux recherches de manière plus intégrée. En sciences biomédicales, on cite souvent l’exemple des recherches sur le Sida dans les années 1980 : sous la pression des associations de patients, les chercheurs se sont ouverts aux connaissances qu’apportaient les patients au travers de leur vécu, ce qui leur a permis de mieux comprendre et traiter la maladie. 

Il y a-t-il d’autres cas où l’objet de recherche n’est pas humain ?

Un exemple souvent donné est celui des éleveurs de Cumbria, un comté rural du nord-ouest de l’Angleterre, dont les moutons étaient exposés à de la contamination radioactive. Alors que les experts scientifiques avaient attribué dans un premier temps ces contaminations aux effets de Tchernobyl, la prise en compte des connaissances de terrain fournies par les éleveurs a finalement permis de mieux comprendre le phénomène et d’identifier une source plus locale de contamination. C’est également typique en agronomie : les chercheurs ont tout intérêt à aller dialoguer avec les agriculteurs. Est ainsi intégré aux recherches collaboratives un savoir de type expérientiel [acquis autrement que par l’enseignement, NDLR], ce qui entraîne un véritable gain épistémique : les recherches sont alors de meilleure qualité. Et c’est d’autant plus vrai que vous vous intéressez à un problème exogène.

Qu’est-ce que la co-construction des questions de recherche, dont on parle de plus en plus ?

Dans ce troisième type de recherches participatives, le problème ne vient pas de la communauté scientifique mais d’un groupe de citoyens, ou d’une association ou d’une ONG, qui s’interroge – par exemple au sujet de la pollution d’une rivière –, réalise qu’il a besoin de connaissances scientifiques et s’adresse à des chercheurs pour, ensemble, construire la problématique et tenter d’y répondre. 

« La question de l’impartialité n’est pas propre aux recherches co-construites »

Stéphanie Ruphy

Les recherches participatives sont parfois dénigrées par les chercheurs. Pourquoi ?

Culturellement, ouvrir le processus d’enquête scientifique à des personnes qui ne sont pas vos pairs ne va pas du tout de soi et entre même en tension avec la façon dont la science fonctionne. Au début de la science moderne, les expériences pouvaient être publiques, menées par exemple dans des amphithéâtres ouverts à tous. Mais depuis assez longtemps, le régime de l’entre soi est devenu constitutif de la science, comme en témoigne  l’importance du jugement par les pairs. Le champ scientifique est ainsi très fermé : pour y avoir une légitimité, il faut que ce que vous proposez soit validé par vos pairs et ce dès le doctorat : seuls vos futurs pairs peuvent déclarer que désormais vous êtes un des leurs. Ce qui peut expliquer que spontanément, certains chercheurs ont des réactions négatives à l’idée d’interagir avec des « non-pairs » pour produire des connaissances. 

Les craintes sur la qualité des recherches sont-elles justifiées ?

Pour les deux premiers types de recherche, les chercheurs restent aux manettes pour définir la problématique, la méthodologie et peuvent contrôler la qualité des données tout autant qu’ils le font dans un programme de recherche classique, non participative. Pour le troisième type, l’enjeu principal est plutôt l’impartialité car il y a souvent un agenda politique ou un intérêt. Vous pouvez choisir de travailler sur la biodiversité dans une certaine zone car vous voulez la défendre, donc vous allez produire des connaissances à l’appui, et pas seulement pour le plaisir d’en savoir plus. Vous avez donc un intérêt et peut alors survenir une suspicion de manque d’impartialité.

Le risque de perdre son impartialité est-il réel ?

Tout d’abord, la question de l’impartialité – suis-je capable d’interpréter mes résultats indépendamment de mes préférences, de mes valeurs, de mes intérêts ? – n’est pas propre à ce type de recherche : quand on fait de la recherche, on a rarement une attitude détachée à l’égard de ses hypothèses de travail, on veut que ce soit les bonnes ! La question est plutôt de savoir dans quelle mesure les mécanismes internes à la science qui permettent de contrôler, minimiser les biais (peer-reviewing, reproduction des résultats, etc) peuvent être aussi efficaces dans les cas de recherches participatives de type co-construites. Car il faut qu’en tant que chercheur, on puisse maintenir une qualité, une impartialité de sa recherche malgré ses intérêts politiques. De plus en plus d’études s’intéressent à cette question. 

Comment la recherche peut-elle éclairer au mieux une décision politique ?

Prenons un exemple : doit-on éteindre la lumière durant la nuit ? Pour caricaturer un peu, selon que vous vous souciez de la sécurité dans la rue ou du bien-être des oiseaux, vous allez produire des connaissances scientifiques différentes, dans la mesure où vous n’avez pas les mêmes objets d’études : d’un côté les évolutions éventuelles du nombre de délits ou crimes, de l’autre l’impact sur la vie des oiseaux. Dans les deux cas, il ne faut évidemment rien lâcher sur les aspects d’intégrité scientifique, de rigueur méthodologique, etc. Mais cela ne suffit pas : les deux camps doivent bénéficier d’une expertise scientifique de qualité pour qu’ils arrivent avec les mêmes “armes épistémiques” dans le débat public. Éviter les angles morts dans la production scientifique est un enjeu fort. Les rapports de force, les inégalités économiques et sociales qui traversent nos sociétés peuvent se traduire par le fait qu’on va davantage étudier certains phénomènes que d’autres débouchant sur ce que j’appellerais une forme de manque  d’« impartialité globale ». Ce n’est pas sans rapport avec les phénomènes bien documentés désormais de « production de l’ignorance ». Sauf que ce n’est pas délibéré et ces angles morts sont difficiles à identifier. En tant que chercheur, on peut réaliser qu’un sujet est négligé et décider de produire des connaissances à l’appui de cet intérêt pour rééquilibrer la chose. 

En tant que chercheur, comment faire avancer sa carrière en même temps ?

Effectivement, l’engagement via les sciences participatives ne va pas forcément vous donner le meilleur papier dans Nature ou Science – ce que l’on considère encore souvent au sein du monde académique comme marqueur de l’ « excellence académique ». Nous en sommes tous très imprégnés : moi-même, je ne peux m’empêcher de regarder dans un CV si la personne a publié dans Philosophy of Science, par exemple. Ainsi, l’évaluation des chercheurs – pas seulement par les institutions mais aussi entre nous, chercheurs, via les multiples comités où nous siégeons et où nous nous évaluons les uns les autres – n’encourage pas encore suffisamment le développement des sciences participatives, un peu comme pour l’interdisciplinarité : on dit que c’est formidable – et ça l’est !, – mais cela reste en partie en tension avec les attentes des pairs pour faire une “grande” carrière. 

« Les travaux de Louis Pasteur illustrent parfaitement une science fondamentale inspirée par l’usage »

Stéphanie Ruphy

La recherche a-t-elle besoin d’avancer sans but précis pour faire des découvertes fondamentales ?

Une des grandes sources de résistance face à des attentes d’utilité directe pour la société est la peur de produire une science moins féconde, car la science est imprévisible [nous en parlions dans cet article, NDLR]. Or l’histoire des sciences est pleine de découvertes très inattendues et fondamentales pour le champ de recherche concerné, réalisées chemin faisant, au hasard de travaux qui avaient un horizon d’utilité directe. Par exemple, la découverte du fond de rayonnement diffus cosmologique a été faite par hasard par Penzias et Wilson, deux radioastronomes missionnés pour améliorer la qualité des communications transatlantiques. Ils ont observé un rayonnement dans lequel baignait tout l’univers et c’est encore aujourd’hui un des piliers du modèle du Big Bang. Une science « guidée par l’usage » peut donc aussi être féconde et surprenante !

On peut donc mélanger les deux, avoir une question d’utilité sociale et faire des recherches fondamentales ?

Effectivement, c’est opposition entre les deux ne tient pas. On n’a pas forcément à choisir l’un ou l’autre et des chercheurs cochent les deux cases. Un très bon exemple est Louis Pasteur, dont les travaux illustrent parfaitement une « science fondamentale inspirée par l’usage ». Il était très soucieux de résoudre des problèmes très concrets (la vaccination, la fermentation) mais pour y répondre, il devait faire avancer la science fondamentale dans ses domaines de recherche. Ce qu’il a fait de façon spectaculaire. 

On parle régulièrement de l’importance de soutenir des recherches “à risque”. Quelle en serait votre définition et les enjeux associés ?

Je ne sais pas ce qu’on entend précisément par “recherche à risque” mais ce n’est certainement pas une recherche où vous devez annoncer où vous serez dans six mois, douze mois, dix huit mois. Le point important est de laisser le chercheur libre de cheminer dans ses recherches, de lui donner du temps, c’est ainsi qu’il pourra faire fructifier l’inattendu. Ce qui est parfaitement compatible avec un horizon d’utilité directe. 

Astrophysicienne… et philosophe

Après un premier doctorat en astrophysique, mené en parallèle à des études de philosophie, Stéphanie Ruphy succombe définitivement aux charmes de la philo et tente l’aventure d’un second doctorat aux États-Unis au moment où s’effectue un tournant politique de la philosophie des sciences. Aujourd’hui professeure à l’ENS, elle a le souci de participer au débat public en travaillant sur des sujets à plus forts impacts sociétaux et nourrit ses travaux de son expérience passée : « On ne se pose pas les mêmes questions quand on a passé des années dans un labo. » Dans nos colonnes, vous l’avez ou la croiserez peut-être sous son autre casquette de directrice de l’Ofis, l’Office français de l’intégrité scientifique

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