Duplomb, le cas d’école

La loi Duplomb a attisé la polémique avec en son cœur le rapport à la science des principaux belligérants.

— Le 25 mars 2026

« Une aberration scientifique ». C’est en ces mots que la pétition contre la loi dite Duplomb avait décrit le texte dont elle réclamait l’abrogation immédiate. En à peine quelques jours, plus de 2,1 millions de signatures avaient été recueillies sur le site de l’Assemblée Nationale. Un record. Décriée également par une bonne partie du monde scientifique français, la loi avait ainsi suscité une mobilisation d’une ampleur inédite laissant transparaître une polarisation des débats dans lesquels la science était paradoxalement brandie des deux côtés. « Au détriment de la science et de la majorité silencieuse, des militants d’extrême-gauche zélés font pression contre la loi Duplomb », s’indignaient ainsi de concert Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez, Mathieu Darnaud et François-Xavier Bellamy dans une tribune publiée sur le site des Républicains. De quoi donner le ton des discussions.   

« Instrumentaliser les incertitudes scientifiques pour justifier le statu quo est une stratégie ancienne et très bien documentée »

François Dedieu, sociologue (Inrae)

Gott mit uns. Portée par les sénateurs Laurent Duplomb et Franck Menonville (UDI) et soutenue par l’ensemble de la droite et les plus gros syndicats agricoles et productivistes, notamment la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), cette loi visait « à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » dans un contexte de crise agricole profonde. À la clé, plusieurs mesures pointées comme des reculs environnementaux. Celle qui a cristallisé à elle seule la plupart des discussions fut la réintroduction de plusieurs néonicotinoïdes (des pesticides agissant sur le système nerveux central des insectes) dont l’acétamipride, à la demande des filières de la betterave et de la noisette notamment. Une molécule interdite en France depuis 2020 pour ses effets néfastes sur la biodiversité et la santé. « L’acétamipride, c’est l’arbre qui cache la forêt », pointe Simon Fellous, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). S’y ajoutait de fait plusieurs dispositions visant à faciliter la construction de mégabassines, de bâtiments d’élevage intensif ou encore à revoir à la baisse les prérogatives de l’Anses, l’agence nationale chargée d’évaluer et d’autoriser la mise sur le marché des pesticides. « Des régressions agricoles, sanitaires et écologiques d’une très grande gravité, taillées sur mesure pour l’agro-industrie et portées par les dirigeants de la FNSEA, déconnectés de leur base », dénonçait la Confédération paysanne, le troisième syndicat du milieu agricole orienté à gauche.

Parapheurs. Ces propositions ont également fait bondir un aréopage de scientifiques : des médecins et chercheurs, des sociétés savantes médicales, en passant par la Ligue contre le cancer, la Fondation pour la recherche médicale, l’Institut d’écologie et d’environnement du CNRS et bien d’autres. Après l’adoption définitive de la loi le 8 juillet 2025, la mobilisation citoyenne sans précédent autour de la pétition « Non à la loi Duplomb » a finalement poussé le Conseil constitutionnel à censurer partiellement le texte. Les Sages avaient ainsi refusé la réautorisation de l’acétamipride dans les conditions prévues, au nom de la Charte de l’environnement. Sans pour autant invalider les autres dispositions de la loi. Laurent Duplomb ne s’est lui pas laissé décourager et à déposer un nouveau texte — sobrement nommé « Duplomb 2 » — en janvier 2026 qui, en attente de son examen parlementaire, a donné lieu à une deuxième mobilisation citoyenne, de moindre ampleur. Autre effet direct du succès de la pétition : la tenue d’un débat le 11 février dernier dans l’enceinte de l’Assemblée nationale… sans vote à la clé.

« Alors qu’ils devraient être neutres, [les scientifiques] laissent transpirer leur vision personnelle et leurs conceptions politiques »

Laurent Duplomb sur BFM-TV

Duplomb, le retour. Sans surprise, les deux camps qui s’opposaient lors des discussions à l’été dernier se sont rapidement redessinés dans l’hémicycle, l’un et l’autre invoquant la science et la raison pour défendre des positions pourtant radicalement opposées. La gauche — écologistes et insoumis en tête — ont brandi les résultats de la recherche et relayé le cri d’alarme d’une grande partie de la communauté scientifique. Les invectives de la député LFI Aurélie Trouvé – également chercheuse à AgroParisTech – à Annie Genevard, ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, en sont un exemple : « Vous faites un déni de science en plus d’un déni de démocratie : le trumpisme c’est vous (…) La quasi totalité du monde scientifique et médical s’oppose à la loi Duplomb (…) Ne me racontez pas que vous savez mieux qu’eux ». À droite de l’échiquier politique, les partisans du texte de loi se revendiquaient tout au long du débat comme les seuls défenseurs d’une science non instrumentalisée : « Cette pétition (…) ne s’appuie ni sur la complexité des filières ni sur l’état réel des connaissances scientifiques », assurait ainsi le député Éric Martineau (Mouvement Démocrate). « Laissons la science faire son travail », renchérissait Julien Dive (LR). « Certains préfèrent déplacer le combat sur le terrain de l’émotion », s’alarmait enfin Sandra Marsaud (Renaissance). 

Midi à sa porte. « Lorsque les partisans de la loi Duplomb invoquent la science, ils parlent en réalité de la science réglementaire », explique François Dedieu, sociologue à l’Inrae et auteur d’un livre sur les pesticides, Le confort de l’ignorance (Ed. Seuil). Avec pour argument phare la différence entre la réglementation française avec celle européenne concernant l’acétamipride. En effet, l’EFSA, autorité européenne de sécurité des aliments, a rendu en mai 2024 un avis favorable à son utilisation. Autorisation qui court jusqu’en 2033. Si cette différence de réglementation pose une réelle question de « concurrence déloyale », « la science réglementaire ne s’attarde que sur les effets directs et à court terme des pesticides », explique François Dedieu. D’autant qu’en 2024, l’EFSA avait révisé à la baisse la dose journalière admissible d’acétamipride pour les humains faisant état de sa neurotoxicité confirmée. « Les sciences sont un argument à géométrie variable utilisé pour les intérêts du modèle qu’ils défendent, en l’occurrence l’agriculture intensive », explique François Dedieu. Saisi par le ministère de l’Agriculture, l’Inrae avait par exemple dû rendre un rapport sur les substituts aux néonicotinoïdes pour six filières (betterave, noisette, cerise, pomme, figue et navet). Expertise utilisée par Laurent Duplomb lui-même pour pointer une absence d’alternatives immédiates. De quoi faire réagir certains syndicats qui y avaient vu « une instrumentalisation de l’institution ». 

« Ces attaques contre les chercheurs sont bien la preuve qu’il ne s’agit pas ici d’une controverse scientifique mais politique »

Simon Fellous, Inrae

Science enfumée. Pour François Dedieu, la loi Duplomb est un cas d’école de la fabrique du doute : « Instrumentaliser les incertitudes scientifiques pour justifier le statu quo est une stratégie ancienne et très bien documentée ». Le cas le plus emblématique : celui de l’industrie du tabac qui s’est efforcée de cacher la toxicité de la cigarette — nous vous en parlions dans cette interview de Robert Proctor. Pour autant, l’accusation semble aujourd’hui se renverser. Car si, traditionnellement, les industriels étaient accusés de « créer le doute » pour retarder le consensus scientifique et la décision politique, « ce sont aujourd’hui les scientifiques qui se voient accusés d’instrumentaliser la science » , explique François Dedieu. Le président de la FNSEA soulignait par exemple en juillet 2025 sur la chaîne BFM-TV la nécessité de se prémunir d’une forme « d’hystérie du débat » : « [Sur la loi Duplomb] Tout le monde y va de sa petite phrase et de sa petite étude ». Des attaques qui ne datent pas d’hier puisqu’en 2020, lors de l’audition de Philippe Mauguin pour sa reconduction la présidence d’Inrae, Laurent Duplomb avait déjà parlé des scientifiques en ces termes : « alors qu’ils devraient être neutres [ils] laissent transpirer leur vision personnelle et leurs conceptions politiques ». Sans parler de l’action d’une centaine d’agriculteurs — de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs (JA) — qui avait muré le siège de l’institut en novembre 2024, en pleine campagne syndicale.

Gauche et droite. Des chercheurs « militants », travaillant au service « d’une idéologie verte » pour « les bobos écolos »… Par ces attaques, les chercheurs sont ainsi régulièrement accusés de sortir de leur supposé devoir de neutralité — nous vous en parlions dans notre analyse sur les Scientifiques en rébellion. « La neutralité scientifique s’applique en réalité à l’administration et aux autorités responsables [des établissements d’enseignement supérieur et de recherche], et non aux scientifiques, dont le travail répond aux principes d’éthique, d’intégrité et d’évaluation par les pairs », explique pourtant la chercheuse Inrae Tamara Ben-Ari co-autrice du livre Le moment orwellien (Ed. Seuil) paru en février 2026. À travers ces discours, les scientifiques sont décrits comme « une élite scientifique » étrangère aux enjeux agricoles, « alors même que le travail de terrain est au cœur de nombreuses disciplines », poursuit la chercheuse. Une nouvelle forme de « populisme politique » pour François Dedieu qui polarise le débat politique grâce à la science : « tous savoirs scientifiques qui vont dans un sens d’intérêt particulier deviennent la « vraie science » et inversement ceux qui remettent en cause ces mêmes intérêts deviennent « science partisane » ». La science elle même devient alors « l’instrument de la lutte partisane alors même que la poursuite d’objectivité doit éviter cet écueil », poursuit le sociologue. De quoi faire écho aux attaques à l’égard des sciences sociales mais également aux manœuvres de Donald Trump outre-Atlantique. « Elles sont bien la preuve qu’il ne s’agit pas ici d’une controverse scientifique mais politique », pointe Simon Fellous. 

« Répondre à une crise sociale sans traiter ses causes profondes, c’est préparer la suivante »

Un collectif de scientifiques dans Le Monde

Ventre encore fécond. S’ils sont critiques de la loi, les chercheurs interrogés pour l’écriture de ce papier comprennent pour autant « la colère profonde et complètement légitime des agriculteurs ». « Ces lois bafouent également les sciences lorsqu’elles choisissent de ne pas répondre aux vraies demandes des agriculteurs : leur rémunération », pointe Simon Fellous. Pour preuve, une étude publiée en janvier 2026 sur les motivations des mobilisations agricoles qui place les « difficultés financières » en premier plan en France. Dans son communiqué daté du 8 juillet 2025, la Confédération paysanne expliquait d’ailleurs qu’en votant cette loi, « la coalition “centristes, LR, macronistes et RN” refuse de s’attaquer à la question du revenu agricole et affaiblit les outils de la transition agro-écologique comme jamais, alors que plus de 80% des agriculteur·rices y sont favorables. » Une centaine de scientifiques et médecins expliquaient ainsi dans une tribune au Monde : « Apaiser la souffrance agricole est une nécessité. Mais répondre à une crise sociale sans traiter ses causes profondes, c’est préparer la suivante. » Le sujet n’est donc pas clos. D’autant que la loi Duplomb deuxième du nom sera votée dans les prochains mois.

Trois questions à…
Philippe Mauguin, PDG d’Inrae

Que retenez-vous des débats autour de la loi Duplomb ? 

Je retiens surtout un moment de tension extrême, où se sont confrontées différentes perceptions des urgences légitimes, entre enjeux économiques à court terme et enjeux environnementaux à long terme. Pourtant, il est essentiel de ne pas opposer compétitivité et durabilité. Dire que la science a été ignorée serait simpliste : la réalité est plus complexe, des experts ont été auditionnés au Parlement, sans qu’un consensus n’émerge entre les parties prenantes. Ces débats mettent bien en évidence la difficulté à trouver des compromis en temps de crises et le besoin continu d’expliquer et d’accompagner le monde agricole.

Les débats autour de la loi invitent-ils à repenser le rôle de l’Inrae ?

Je considère que l’Inrae a pleinement joué son rôle : produire des connaissances utiles, à disposition des citoyens, des acteurs et des pouvoirs publics. C’est passé concrètement par de nombreuses auditions de nos scientifiques devant les parlementaires, mais aussi par une analyse approfondie de nos experts qui a abouti à la remise d’un rapport en octobre 2025 sur les alternatives aux néonicotinoïdes. Ce rapport, très commenté, a été le fruit d’un travail de seize experts qui ont non seulement dressé un état des lieux et formulé des recommandations pour les filières concernées, mais aussi pointé les leviers pour réussir la transition agroécologique. Notre rôle n’est pas de trancher le débat mais de l’éclairer à l’aune des connaissances scientifiques. Cette séquence renforce ma conviction : nous devons continuer à produire des recherches au plus haut niveau et anticiper les solutions de demain, pour les rendre opérationnelles au plus vite, avec l’aide de nos partenaires académiques et techniques.

Comment interprétez-vous les attaques contre les chercheurs de votre organisme ?

Il y a eu des critiques mais aussi des messages de soutien en faveur des libertés académiques. Pour moi c’est le symptôme d’un monde qui doute et qui ne fait plus suffisamment la part des choses entre les opinions, les croyances et les faits scientifiques. C’est précisément là que nous devons tenir notre ligne : rigueur, indépendance, et dialogue. Notre responsabilité est d’éclairer sans simplifier à outrance ni entrer dans des logiques d’affrontement.

À lire aussi dans TheMetaNews

Les scientifiques sont-ils tous de gauche ?

La recherche académique est-elle de gauche ou de droite ? La question n’est pas nouvelle et la réponse, au-delà des clichés, est moins évidente qu’elle n’en a l’air. Sujet de « niche » pour les politologues, la communauté scientifique n’est pas non plus la cible des...

L’expérimentation animale est-elle irréductible ?

À quelques dizaines de kilomètres d’Aix-en-Provence se trouve la station de primatologie de Rousset. « Quand on entend primatologie, on pense aux travaux de Jane Goodall [célèbre éthologue états-unienne décédée en 2025, NDLR]. À Rousset, on en est loin », commente le...

Pair et maire : elles et ils témoignent

La vie politique, c’est comme la vie tout court, il y a des hauts… et quelques bas. L’adjointe à l’actuel maire de Marseille Benoît Payan l’a expérimenté il y a peu. Aurélie Biancarelli-Lopes (nous l’avions interviewée) est en effet depuis 2020 en charge des sujets...