Tout le monde se lèvera-t-il pour les Assises ?

La mécanique est bien rodée : une polémique, une mission, un rapport… et puis ? À un an de la présidentielle, les Assises du financement de l’enseignement supérieur veulent résoudre un problème lancinant.

— Le 1 avril 2026

« Nous préférons quitter la salle et ne pas nous joindre à ce qui nous apparaît comme un semblant de concertation ». Le geste était symbolique et calculé : le 26 mars dernier, alors que la première session plénière des Assises sur le financement des universités se tenaient dans l’enceinte du musée du Quai Branly – Jacques Chirac, une partie des syndicats présents dans la salle — Snesup-FSU, CGT, SUD éducation, UNEF et Union étudiante — a fait le choix de se retirer des débats après une prise de parole commune invitant à se joindre à la mobilisation qui se déroulait le jour même contre le sous-financement de l’enseignement supérieur et de la recherche. Un acte révélateur des tensions budgétaires récurrentes. Cette année, comme les précédentes, les personnels des universités et leur présidence dénoncent des moyens largement insuffisants — plus de 80% auraient voté un budget initial en déficit pour 2026. Le ministère se félicitant lui d’un budget en hausse malgré un contexte plus que serré. 

« Vous dites que la situation est compliquée, pour moi elle est simple : il manque sept millions de dotation de l’État pour mon établissement.. Je n’ai qu’une seule question : qu’est-ce qu’on fait ? »

Anne Fraïsse, université Paul-Valéry Montpellier 3

Coup de sifflet. Philippe Baptiste avait annoncé le 9 décembre dernier, lors de l’examen des budgets de l’Enseignement supérieur et de la Recherche pour 2026 au Sénat, la tenue de ces assises sur le financement des universités dès le mois de janvier. Une manière tout à la fois de répondre aux suppliques des universités, de gagner un temps précieux en cette fin de mandat… et de faire oublier ses propos, lorsqu’il avait estimé le 29 octobre dernier que la situation des universités, tout de même, malgré les difficultés exprimées, ce n’était « pas Zola ». Ni une ni deux, en début d’année 2026, Gilles Roussel, président sortant de l’université Gustave-Eiffel, et Jérôme Fournel, inspecteur général des finances, s’étaient ainsi vu confier une mission par le ministre de l’ESR et la ministre des Comptes publics d’alors, Amélie de Montchalin : « Bâtir un socle d’analyse partagé et objectivé sur la réalité du financement des universités  ». Le tout en six mois. Le 17 décembre 2025, lors de la soirée annuelle de France Universités (FU), Philippe Baptiste annonçait ainsi, devant un aréopage poli mais froid de présidents d’établissements, vouloir « faire la paix avec les chiffres et arrêter de se chamailler sur les montants afin d’analyser ce qui a fonctionné ou non ». « Un exercice périlleux mais nécessaire », décrivait-il quelques mois plus tard en introduction de la plénière du 26 mars dernier. 

Germinal. Sans surprise, l’annonce de l’organisation de ces Assises a reçu un accueil mitigé. « S’il s’agit de montrer l’accélération de la dégradation des situations financières des universités, je pense que le diagnostic va être très rapide », pointait Françoise Grolleau, présidente de l’université d’Angers. « Je n’en attends rien », commentait, elle, Anne Fraïsse, présidente de l’université Paul-Valéry Montpellier 3, également autrice de la lettre « On meurt dans vos universités » adressée au président de la République Emmanuel Macron, suite au « Ce n’est pas Zola », lancé par Philippe Baptiste. Lors de la soirée annuelle de FU, Lamri Adoui, son président, avait lui averti : « Si le refinancement des universités et le soutien à la recherche ne sont pas au bout du processus des Assises du financement des universités, alors c’est l’avenir même du modèle universitaire français qui devra être questionné ». Une position qu’il a d’ailleurs réaffirmée le 26 mars au Quai Branly. Le ton était donné. Depuis janvier, les équipes de direction d’établissement, les collectivités locales, les syndicats et autres acteurs de l’ESR ont ainsi été conviés à divers échanges sur tout le territoire pour faire un bon point sur la situation.

«  On a longtemps entendu que les universités étaient assises sur un tas d’or, ce mythe-là est fini »

Christophe Bonnet, CFDT

Bilan chiffré. Tous étaient ainsi conviés le 26 mars à un premier bilan « à mi-parcours » présenté par les deux pilotes de la mission. Graphiques à l’appui, Jérôme Fournel et Gilles Roussel ont d’emblée mis les chiffres à plat : entre 2018 et 2024, les ressources des universités « ont fortement augmenté » de près de cinq milliards d’euros avec une progression de 25% de la subvention globale « supérieure à l’inflation [16%, NDLR] », précise Gilles Roussel. Mais également des ressources propres issues des appels à projets nationaux (+113%) ou européens (+60%). Mais malgré cette diversification, leur capacité de financement n’en reste pas moins dégradée. Et pour cause, Jérôme Fournel et Gilles Roussel notent en parallèle une augmentation des charges. Mesures salariales, augmentation des coûts liés à l’électricité et au gaz, du nombre d’étudiants, création de nouvelles missions, coûts supplémentaires liés aux appels à projets… « Cet effet ciseau entre recettes et dépenses finit par étrangler les universités, il ne faut pas le laisser perdurer », pointe Jérôme Fournel.

Cauchemar éveillé. « La tension ressentie par les universités est réelle et elle se retrouve dans les chiffres », a reconnu l’inspecteur général des finances au grand soulagement de l’assistance. Régulièrement brandis pour pointer la trésorerie dormante des universités, les 3,8 milliards d’euros de fonds de roulement (relire notre analyse) ont également fait l’objet d’une étude approfondie. « La part libre d’emploi de ces fonds de roulement est estimée à 5 %, soit 200 millions d’euros », posait ainsi l’inspecteur général des finances. Tout en pointant une gestion « encore trop prudentielle » de ces fonds. Un constat salué par l’ensemble de l’audience : « On a longtemps entendu que les universités étaient assises sur un tas d’or, ce mythe-là est fini », analysait en aparté le syndicaliste CFDT Christophe Bonnet. À la sortie de la matinée, présidents d’université et syndicats — du moins ceux qui étaient présents — s’estimaient satisfaits de ce premier bilan. Des travaux qui auront eu le mérite de poser un diagnostic représentatif de ce que les universités vivent au quotidien. « Merci pour votre diagnostic, j’ai la sensation d’avoir été compris », exprimait par exemple Éric Blond, président de l’université d’Orléans, à l’attention des co-présidents des Assises. Et si la majorité se félicite d’avoir pu réunir à la même table une grande partie des acteurs de l’ESR, les syndicats déplorent notamment de leur côté l’absence des étudiants.

« Le sous-investissement est un déclassement. Il faut donc investir ou organiser le déclassement mais dans les deux cas c’est un choix politique »

Lamri Adoui, président de France universités

Ça trompe énormément. Si le constat est partagé, l’audience n’en restait pas moins sceptique sur la finalité de ces assises. Anne Fraïsse exprimait ainsi son désarroi depuis la salle : « Vous dites que la situation est compliquée, pour moi elle est simple : il manque sept millions de dotation de l’État pour mon établissement. Je n’ai qu’une seule question : qu’est-ce qu’on fait ? » Pas de « solution miracle et surtout unique » en vue, explique Gilles Roussel, mais plutôt un panel de propositions à mettre en œuvre. Puisque, comme il le rappelle, « la situation des universités est très hétérogène ». Sans savoir « à ce stade à quel point nos travaux éclaireront les décideurs », les pilotes ont tout de même évoqué quelques pistes de réflexion notamment sur le modèle d’allocation des moyens financiers des universités et le développement des ressources propres. Si ce dernier sujet soulève des inquiétudes sur le désengagement de l’État ou une mise en concurrence des établissements, les élections présidentielles et la potentielle arrivée au pouvoir du Rassemblement national imposent un devoir de vigilance. Quel risque représente un financement majoritaire par l’État avec un gouvernement d’extrême-droite ? Autre « éléphant dans la pièce », comme les deux pilotes des assises le qualifient eux-même : l’augmentation des droits d’inscription des étudiants. Un sujet très peu abordé dans la matinée et qui, pour beaucoup d’acteurs présents, est renvoyé à 2027… soit aux calendes grecques. 

Bis repetita. « Quels que soient la prochaine majorité et le prochain président de la République, les données du problème ne changeront pas : nous serons toujours dans une phase de consolidation budgétaire », pointait Philippe Baptiste en introduction de la journée. La question des financements reste donc en suspens ; un deuxième temps de restitution doit être organisé début mai, non pas « pour clore la discussion mais pour recueillir les fruits de ces échanges et accueillir des propositions », a précisé le ministre. Pour Lamri Adoui, « la question n’est plus de savoir quelles universités seront bientôt en difficulté financière, mais quand ». Son allocution du 26 mars, initialement prévue derrière le pupitre de la grande scène, a finalement été réalisée depuis l’audience. Un signe de défiance ? « Le sous-investissement est un déclassement. Il faut donc investir ou organiser le déclassement, mais dans les deux cas c’est un choix politique qui engage l’avenir du pays ».

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