Qu’on le désapprouve ou non, l’impact factor reste un gage de crédibilité dans le monde de l’édition scientifique. Délivré par le géant Clarivate, il se base sur la quantité de citations générées par les articles publiés au sein d’une revue. Or, chaque année, plusieurs dizaines d’entre elles perdent leur sésame. En 2025 vingt revues se sont vues ôter leur impact factor, dont certaines éditées par des maisons connues — Springer Nature, Sage, MDPI, Taylor & Francis ou Wiley — et dans des disciplines variées : maths, ingénierie ou communication. Leur point commun ? Des anomalies en termes de citations, soit au sein même de la revue, soit d’une revue vers une autre. Par exemple, la revue slovaque Media Education-Mediaobrazovanie recelait jusqu’à 92% d’autocitation. Autre exemple, Genetic Resources and Crop Evolution (Springer Nature) procurait 31% des citations de l’Asian Journal of Agriculture and Biology éditée par la maison Life Sciences Society of Pakistan. Toutes trois ont été exclues de la liste par Clarivate.
« Pendant la deuxième quinzaine du mois de juin, les rédacteurs en chef et les éditeurs de revues deviennent nerveux et agités »
Peretz Lavie, Journal of sleep research
C’est le facteur. « La citation est un moyen de reconnaître l’influence et la pertinence du travail d’autrui au sein d’une publication savante. (…) Toute métrique conçue pour mesurer de façon exhaustive l’influence d’une revue devrait inclure toutes les citations (…) Le facteur d’impact (…) est le seul paramètre qui permet d’accomplir cette tâche », argumente Clarivate sur son site. Il a été formalisé en 1972 par Eugene Garfield, l’un des pères de la bibliométrie : le chercheur est également à l’origine de la liste des chercheurs très cités – Lauranne Chaignon nous en parlait. Le calcul de l’impact factor d’une revue est assez simple : il suffit de diviser le nombre de citations obtenues dans l’année par le nombre d’articles publiés durant les deux dernières années. Le facteur d’impact peut donc varier entre 0 et… l’infini. La célèbre revue Nature et son impact factor de 48,5 a été dépassée par plusieurs de ses petites sœurs comme Nature Reviews Microbiology atteignant 103,3. Mais le record est aujourd’hui détenu par la revue CA: A Cancer Journal for Clinicians de chez Wiley avec un facteur d’impact de… 232,4.
Sceau pour sots ? Tous les ans, ces petits nombres sont publiés au sein du Journal Citation Reports : « (…) Pendant la deuxième quinzaine du mois de juin, les rédacteurs en chef et les éditeurs de revues deviennent nerveux et agités, et même peut-être insomniaques, attendant impatiemment la publication du facteur d’impact de leur revue pour l’année en cours », écrivait en 2009 le rédacteur en chef du Journal of Sleep Research dans un édito intitulé « La course pour le facteur d’impact ». Une course à laquelle participent autant les éditeurs que les auteurs : les premiers cherchent à publier des articles qui augmenteront leur impact factor, les seconds à publier dans les revues à facteur d’impact élevé pour étoffer leur CV. Enfin ça, c’était avant le tournant vers une évaluation dite “qualitative” pour laquelle se sont engagées la plupart des institutions, nous vous en parlions. Rappelons qu’avant de devenir un indicateur brandi de toute part puis décrié, le journal impact factor avait été au départ pensé pour les bibliothèques afin d’identifier les revues les plus influentes. Celles-ci sont d’ailleurs encore aujourd’hui la cible commerciale de Clarivate, qui vend au moins plusieurs milliers de dollars par an aux établissements l’accès au Journal Citation Reports.
Cureus avait connu une véritable explosion du nombre de publications : 17 000 en 2024 alors qu’elle n’en publiait que 4000 en 2022
Moulins à vents. En septembre 2024, les revues Heliyon (Elsevier) et Cureus (Springer Nature) ont appris une mauvaise nouvelle : la mise en pause de leur facteur d’impact. La qualité des articles en serait la cause, selon Retraction Watch. Avec un total de 25 000 publications en 2024, Cureus Journal of Medical Science de son nom complet avait récemment atteint le podium des « méga revues », en deuxième position derrière Scientific Reports. Fondée en 2009 par deux chercheurs en médecine clinique, elle repose sur un modèle original : la relecture rapide par des experts – le site affiche un délai de publication de seulement 29 jours –, puis la possibilité de commenter les articles par la suite, le tout avec des canaux de mise en relation. Accumulant d’année en année les critiques au rythme de l’inflation du nombre de ses publications, la revue avait tenté de réagir en en rétractant plus d’une centaine suite à son rachat par Springer Nature en 2022. Puis elle avait supprimé certains de ses canaux suspectés d’héberger des paper mills – relire notre interview d’Anna Abalkina – ainsi que la possibilité pour les auteurs de suggérer des reviewers.
Usual suspects. Les mesures prises par Cureus ne l’ont pas empêché d’être délistée du Web of Science un an après, à l’automne 2025, supprimant de fait son impact factor. Comme l’explique Clarivate sur son blog, c’est le sort de 85% des revues mises en pause. L’autre revue, Heliyon, semble y avoir échappé, affichant un impact factor mis à jour en 2025 de 3,6. Lancée en 2015 au sein du portfolio de Cell Press, cette revue généraliste a connu une inflation très rapide du nombre de publications : 17 000 en 2024 alors qu’elle n’en publiait que 4000 en 2022 ! Une explosion grandement due à la participation d’auteurs chinois, comme le montre le spécialiste de l’édition scientifique James Butcher sur son blog. Suite à l’avertissement par Clarivate, un audit avait été commandé par Elsevier en avril 2025, conduisant à la rétractation de près de 400 articles en 2025, comme l’observait Retraction Watch. Des rétractations ainsi que des corrections qui continuent aujourd’hui, accompagnées d’une chute énorme du nombre de publications.
« L’équipe Web of Science de Clarivate exerce un pouvoir immense »
James Butcher, consultant
Gros sous. Cette baisse des nouvelles publications – moins de 3200 papiers en 2025 pour Heliyon – est dommageable pour ces revues dont le modèle économique est basé sur les frais de publications – ou article processing charges (APC), s’élevant à 2 270 dollars précisément pour Heliyon. Pour cette seule revue, la perte s’estime ainsi à environ 30 millions de dollars, comme le soulignait James Butcher. C’est dix fois plus que pour une autre méga revue, Science of The Total Environment (Elsevier), ayant défrayé la chronique à l’automne dernier suite à son déclassement du Web of science. Le nombre de publications avait décuplé en dix ans, leur qualité avait suivi la pente inverse : un papier sur des amulettes en jade pour guérir la Covid avait notamment été publié en 2020 puis rétracté. Les frais de publication n’avaient eux pas baissé : plus de 4000 dollars pour cette revue hybride, où l’accès ouvert se monnayait fort cher, en plus d’un abonnement payé par certaines bibliothèques.
Multicarte. La personnalité très controversée de l’éditeur-en-chef, publiant un article tous les cinq jours en moyenne, était également en cause. Établie en 1972, la revue Science of The Total Environment avait en effet été reprise en 2012 par Damià Barceló, professeur à l’Université d’Almeria. El Pais révélait en novembre 2025 le CV plus que suspect du professeur émérite : 1800 papiers au total dont 200 dans la revue qu’il dirigeait. Listé parmi les Highly cited researchers puis retiré, il avait reçu un salaire d’institutions saoudiennes ainsi qu’un prix pour la somme totale d’environ 200 000 dollars. Après l’avoir démis de ses fonctions en mars 2025, Elsevier affirmait que tous les problèmes ne pouvaient être attribués à un seul individu. Mais une chose est sûre : l’espoir de gonfler, pour les revues leur impact factor, pour les auteurs leur nombre de publications dans ces revues, a entraîné des nombreuses manipulations. Et quand les géants de l’information scientifique décident de faire le ménage, les conséquences sont bien visibles. Comme le commente James Butcher sur son blog : « L’équipe Web of Science de Clarivate exerce un pouvoir immense. »
Profanées et délistées
Vous rappelez-vous des revues profanées ? C’était le sujet de notre analyse en octobre 2025. Hausse du nombre de publications ainsi que des APC, changement de profil des auteurs, baisse de la qualité… Les chercheurs en informatique à Toulouse Guillaume Cabanac et Ophélie Fraisier-Vannier ont documenté les comportements prédateurs de revues rachetées par l’obscure International information and engineering technology association (IIETA) auprès de l’éditeur français Lavoisier depuis 2018. Trois d’entre elles viennent d’être délistées par Clarivate en mars 2026, perdant ainsi leur impact factor : Annales de Chimie – Science des Matériaux, Traitement du Signal et Revue des Composites et des Matériaux Avancés, comme le signale sur Pubpeer Guillaume Cabanac – relire son portrait. Le travail de ces détectives semble finalement payer !
