Tempête sous des crânes à Culture

L’arrêt de l’émission La suite dans les idées de Sylvain Bourmeau intervient sur fond de dissensions internes quant à l’attitude à tenir vis-à-vis de l’extrême-droite.

— Le 20 mai 2026

Charles Alloncle aime bien France Culture. Rapporteur très décrié de la très décriée Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, ce député ciottiste d’extrême-droite tient les programmes de Culture en haute estime ; il l’a dit à plusieurs reprises. Il est pourtant peu avare de piques voire de fake news sur les programmes des antennes de France Télévisions. Le rapport de ladite commission, paru le 27 avril dernier, étrille donc France Télévisions et, au sein de Radio France, la généraliste France Inter. Mais tresse quelques lauriers à France Culture, dont sa couverture de l’actualité internationale et son objectif de service public clairement rempli, regrettant néanmoins le peu de programmes jeunesse sur son antenne ou la sous-représentation des extrêmes droites. Auditionnée, la médiatrice de France Culture Emmanuelle Daviet a mis en avant sa spécificité : « Une chaîne de la culture, du savoir et des connaissances » dont l’espace dédié aux interventions politiques « serait très restreint ». Une brise d’air frais par rapport aux accusations lancées à la figure de cadres ou animateurs-producteurs de France Télévisions tout au long des dizaines d’heures d’auditions de la commission. 

« Sylvain fait partie des producteurs les plus vigilants, qui ont le plus de fois lancé l’alerte sur la place de l’extrême droite »

Une source à France Culture

Par ici la sortie. Et pourtant, la perspective de l’élection présidentielle de 2027 approchant à grands pas  avec un possible avènement d’un candidat d’extrême-droite inquiète les équipes de France Culture, toute dédiée à la couverture des sciences sociales et expérimentales — dans cet ordre. Il a fallu un événement symbolique pour cristalliser ces peurs : fin avril dernier, l’annonce soudaine de la suppression de La Suite dans les idées par Sylvain Bourmeau, un des tôliers de la maison ronde, à l’antenne avec cette émission dédiée aux sciences sociales depuis 27 ans. Ce journaliste passé par Les Inrockuptibles, Mediapart ou Libération est également le cofondateur et directeur du journal en ligne AOC (Analyse, Opinion, Critique) dans lequel publie la fine fleur des sciences sociales françaises et internationales. Un personnage central donc dans l’écosystème de la vulgarisation scientifique. Sitôt la mauvaise nouvelle divulguée, une pétition pour le maintien de son créneau a été lancée — elle approchait les 3000 signatures au moment de boucler ce papier —, à l’initiative notamment du sociologue Sylvain Laurens, sociologue à l’EHESS : « Je ne défend pas Sylvain Bourmeau en tant que tel mais son approche experte et expérimentée de ces sujets, capable d’enjamber les divisions dans les disciplines pour proposer ce qu’il y a de nouveau dans la production scientifique. Acquérir cette compétence suppose du temps, l’existence de formats adaptés et un travail en relative autonomie », nous confie-t-il.

Sur la grille. La Suite dans les idées n’est pourtant pas la seule émission de Culture arrêtée cette année. Entre fin avril et début mai est en effet traditionnellement annoncée aux producteurs-animateurs de la station leur éventuelle reconduction pour la grille de l’année suivante. Bref, n’était-ce l’approche de l’élection présidentielle : business as usual à la Maison de la radio. Pour ce qui est des causes précises de l’arrêt du créneau hebdomadaire d’une heure consacré aux sorties d’ouvrage en sciences sociales, « on rentre dans le territoire des hypothèses, les seules personnes qui en connaissent la ou les raisons sont Florent Delorme [directeur des programmes, NDLR] et Emelie De Jong [directrice de France Culture, NDLR] », commente-t-on en interne. La direction évoque le fait que « La Suite dans les idées a 27 ans. L’émission a beaucoup évolué depuis sa création pour se concentrer sur le débat d’idées et les sciences humaines et sociales. Elle ne sera en effet plus à l’antenne l’année prochaine car elle a perdu en singularité : la parole des chercheuses et chercheurs irrigue désormais largement notre antenne au quotidien ». Et de citer Les Matins de Guillaume Erner avec « notamment une nouvelle séquence créée à la rentrée dernière, baptisée Les Chantiers de la recherche. Un deuxième exemple parmi de nombreux autres : l’émission Questions du soir de Quentin Lafay, qui fait la part belle aux sciences humaines et sociales ». Ajouté à cela des audiences jugées en berne pour La Suite dans les idées malgré des indicateurs imparfaits : « Tous les trimestres, des résultats d’audience Médiamétrie sont réalisés par sondages téléphoniques. Pour une émission hebdomadaire comme La Suite dans les idées, ce suivi est mécaniquement plus complexe ; il peut être complété par l’analyse des audiences en podcast. Mais il est important de le dire clairement : les audiences ne sont jamais l’élément principal et nous ne prenons pas ces décisions éditoriales à la légère », nous assure la direction.

« Nous [les producteurs] fonctionnons de manière autonome, il y a peu de contrôle sur les choix éditoriaux »

Une source à France Culture

Bisbilles off. Intérêt éditorial, analyse d’audience… autant de raisons entendables dans la vie d’une chaîne. Qu’on se rassure, « la télévision se réveille tous les matins avec les chiffres de la veille. Dieu merci, ce n’est pas comme cela que cela marche à la radio », se félicite-t-on en interne. Seulement voilà, nous sommes en 2026 et les prises de position acérées de Sylvain Bourmeau ces derniers temps ont soulevé quelques remous lors de la réunion hebdomadaire entre la direction des programmes — Florent Delorme — et les animateurs producteurs de la station : « Sylvain fait partie des producteurs les plus vigilants, qui ont le plus de fois lancé l’alerte sur la place de l’extrême droite — notamment les conservateurs d’obédience MAGA — pour établir des lignes rouges et une ligne de conduite », témoigne une source à Culture. Deux séquences diffusées sur Culture ont créé le trouble : l’interview de Alexandre Douguine, idéologue proche du Kremlin, le 21 novembre dernier et celle de Curtis Yarvin, son pendant étatsunien, le 18 mars 2026. Ces deux moments de radio ont été remis en cause : « Des chercheurs ont envoyé un courrier à la direction pour se plaindre du cadre de cette interview [celle d’Alexandre Douguine, NDLR] et Sylvain a contesté entre autres le fait que ladite interview ait été validée par la direction. Ces attaques ont été mal prises », commente-t-on en interne.

Signal faible. Culture basculerait-elle dans la fascination du pire ? La même source assure que « nous [les producteurs] fonctionnons de manière autonome, il y a peu de contrôle sur les choix éditoriaux de chaque émission mais à partir du moment où l’interview d’Alexandre Douguine a été diffusée à la fois dans la matinale et dans Soft Power, il s’agissait bien d’un choix de rendre la séquence exceptionnelle ». Du côté de la direction, on se récrie : « Les interviews d’Aleksandr Douguine ou de Curtis Yarvin ont suscité des débats en interne, ce qui est très sain dans une radio qui fait vivre les idées ! Mais il est très important de dire que ces entretiens ont été contextualisés. Des réunions éditoriales hebdomadaires, animées par le directeur des programmes de France Culture, sont organisées de manière ouverte pour à la fois débattre et faire de la programmation éditoriale. ». Cénacles privés dédiés d’où logiquement rien ne sort, temps de partage, de débats et de programmations, ces réunions “font” l’antenne semaine après semaine. « Étant donné les débats internes, nous sommes néanmoins inquiets de savoir si l’arrêt de La Suite dans les idées n’est pas un signal envoyé à ceux qui veulent discuter de certains choix éditoriaux, notamment en ce qui concerne les porte-parole de l’extrême-droite », s’interroge une autre source de Culture.

« Si on regarde de manière honnête la grille de Culture, on ne peut pas prétendre que la ligne éditoriale a évolué ces derniers mois »

La direction de France Culture

Précarité organisée. Contrairement aux apparences, nous sommes bien loin des débats sur les animateurs-producteurs de France télévisions ou de discussions entre journalistes encartés et protégés de ce fait par leur statut. Car les voix de Culture — toutes celles de l’antenne à l’exception des journaux de la rédaction —, ne sont en réalité ni l’un ni l’autre : leur dénomination de producteurs, relique d’un temps passé, n’en a en réalité que le nom puisqu’elles et ils sont tous et toutes intermittents du spectacle, engagés au titre de Contrats à durée déterminée d’usage (CDDU) reconduits d’année en année avant le 1er mai : « La direction a l’obligation légale d’informer les équipes [de leur reconduction ou non, NDLR] trois mois avant la reprise de la grille », analyse-t-on à Culture. Une situation ubuesque dénoncée par la Cour des comptes en 2025 — mais bizarrement absente du rapport de la commission Alloncle — qui fait l’objet de recours quasi systématique devant les Prud’hommes. Avec une bonne chance de succès. Radio France préfère donc négocier et provisionner au cas où : « Le montant des indemnités de fin de collaboration avec des CDDU et des indemnités de baisse de cachet s’élève à 8,6 millions d’euros entre 2017 et 2021, soit 1,7 millions d’euros par an », notent les sages de la Rue Cambon. La direction a donc la haute main sur les programmes, sans contre-pouvoir légal ; aucune déontologie ou clause de conscience journalistique n’encadrent leur relation.

Et maintenant ? Tous conscients de la situation mais divisés sur les réponses à y apporter, les producteurs se sont réunis en société pour représenter leurs intérêts : l’Assemblée générale constituante a eu lieu le 19 décembre dernier, sous l’impulsion notamment de Sylvain Bourmeau. S’il est désormais hautement improbable que La Suite dans les idées connaisse une 28e saison, y aura-t-il une relève ? « Où vont aller les doctorants que je forme ou les collègues ? pointe Sylvain Laurens. C’est une position corporatiste, peut-être, mais nous souhaitons que la science que nous produisons puisse être connue et pas uniquement quand elle est dans l’actualité… Or ne reste dans la grille que des émissions de réaction à l’actualité du moment ». À grand pouvoir, grandes responsabilités : la place prépondérante des acteurs de la connaissance sur Culture n’est pas en jeu d’autant que, comme l’indique le rapport Alloncle « le baromètre de Radio France indique que (…) 27 % [de ses invités, NDLR] sont des universitaires ou chercheurs ». Et si les chiffres ne sont pas connus pour Culture — ni la proportion de scientifiques parmi les auditeurs, d’ailleurs —, il n’en reste pas moins que leur place est centrale. « Il serait faux de dire que les sciences sociales ont moins de place à l’antenne qu’auparavant. Au contraire : elles en ont davantage ! », assure la direction. « La présence des chercheurs sur l’antenne est fondamentale pour notre santé démocratique. Nous faisons le pari de l’intelligence de nos auditeurs et de nos auditrices et tenons à distinguer la science du grand n’importe quoi que nous vivons… On espère que cela durera après 2027 », conclut l’une de nos sources à France Culture.

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