Léa, 27 ans, biologiste. Manon, 30 ans, archéologue. Inès, 33 ans, physicienne. Clémentine, 36 ans, sociologue. Ces quatre chercheuses – fictives – ont un point commun : elles viennent de devenir mères. Un choix personnel, certes, mais qui influera sur leur carrière, beaucoup plus que sur celle de leurs homologues masculins. Datant de mars 2026, l’une des dernières études à le montrer porte sur un pays pourtant en pointe sur les politiques d’égalité femmes-hommes : le Danemark. Et les résultats sont sans appel : dans ce petit pays bordé par la mer Baltique, une femme sur trois quitte la recherche après avoir eu un enfant. La probabilité de décrocher un poste permanent huit ans plus tard est 23% plus faible que pour les hommes. Des jeunes papas pour qui, a contrario, avoir un enfant n’a aucune incidence significative. Et l’impact de la maternité se traduit également dans les publications : les chercheuses publient environ un tiers de papiers en moins que leurs collègues masculins, et ce même huit ans après leur premier enfant.
« En 2019, c’était un tabou. Depuis, la Covid a rendu le sujet visible »
Isabel Torres, Mothers in science
Projet bébé. « Les résultats ne nous ont malheureusement pas surpris », commente Valentina Tartari, chercheuse à la Stockholm School of Economics et co-auteure de cette étude encore au stade de working paper. « Nous observons tous les jours ce type d’inégalités de genre parmi nos collègues », abonde sa collaboratrice Sofie Cairo, chercheuse à la Copenhagen Business School. Mais pourquoi ? Ces économistes – quatre au total – ont voulu comprendre les mécanismes à l’œuvre. Les femmes auraient-elles moins d’ambition ? Un sondage mené auprès de doctorant·es ne montre aucune différence : hommes ou femmes, environ les trois quart souhaitent continuer dans la recherche. Ce n’est donc pas une question d’envie ; la réalité rattrape les femmes à la case “enfants”. « Lorsque nous avons créé l’association Mothers in Science en 2019, c’était un tabou. Depuis, la Covid a rendu le sujet visible : on en parle plus, mais les barrières sont toujours là », analyse Isabel Torres, docteure en biologie.
Télétravail. La parentalité entraînerait-elle des contraintes différenciées sur les heures de travail ? Selon l’étude réalisée au Danemark, les femmes avec des enfants de moins de 6 ans travailleraient quatre heures de moins par semaine que leurs homologues masculins à situation équivalente. Un écart qui se réduit à l’entrée des enfants à l’école et qui semble s’expliquer par un partage inégal des tâches : les femmes déclarent beaucoup plus s’occuper des enfants la nuit, lors de maladie ou de visites chez le médecin, quand les hommes les confient à tiers (garde d’enfants ou autre…) le matin. « Je ne peux pas travailler aussi longtemps qu’avant mais cela me force à être plus efficace », témoigne Hanna Le Jeannic, physicienne au CNRS et mère depuis neuf mois. Un phénomène que confirme Isabel Torres : « Les mères travaillent tout autant mais de manière plus concentrée. » Sans compter toutes celles qui compensent en ouvrant leur ordi soir et weekend : l’étude — non publiée — que l’association Mothers in Science a menée en 2020 auprès de 9000 chercheur·es de plus de 100 pays révèle que les parents travaillent autant en dehors des heures du labo que les non-parents.
« Quand j’ai fait déménager toute ma famille à Boston, beaucoup ont pointé à quel point c’était super que mon conjoint accepte de me suivre »
Sofie Cairo, Copenhagen Business School
Biais d’humeur. « L’explication consistant à dire que les femmes s’occupent plus des enfants est trop simpliste. En réalité, les femmes sont confrontées au “maternity bias” », estime Isabel Torres. Plus d’un tiers des répondantes à l’enquête de Mothers in Science ont en réalité vu leurs compétences questionnées depuis qu’elles sont devenues mères. Isabel Torres l’a vécu dès son doctorat : « Durant ma première grossesse, j’ai senti qu’on ne me regardait plus de la même façon. J’ai dû me battre pour me faire entendre et continuer à participer au projet », se souvient-elle. La mise à l’écart des chercheuses qui deviennent mères est souvent subtile et peut paraître bien intentionnée : « On ne vous parle plus que de votre enfant, vous n’êtes plus invitée à boire un verre après le travail, votre encadrant vous propose de rester avec votre famille plutôt que de partir en conférence… On ne fait pas ça aux papas, sauf à ceux qui sont très impliqués », analyse Isabel Torres. Les chiffres de leur enquête appuient cette analyse : les femmes scientifiques sont trois fois plus nombreuses que les hommes à dire qu’elles ont moins d’opportunités professionnelles depuis qu’elles sont entrées dans la parentalité.
Le milieu compte. D’autres facteurs entrent en ligne de compte, comme la diminution de la mobilité pour les chercheuses avec enfants, qui s’observe beaucoup moins longtemps chez les hommes. Les femmes peuvent en effet se sentir plus facilement coupable de bouleverser le quotidien de leur conjoint et de leurs enfants. « Quand j’ai fait déménager toute ma famille à Boston, beaucoup ont pointé à quel point c’était super que mon conjoint accepte de me suivre. Ils n’auraient pas dit ça dans le cas d’une femme qui aurait suivi son conjoint », observe Sofie Cairo, mère de trois enfants. À l’inverse, Isabel Torres a suivi son conjoint à Montpellier un mois après son accouchement, un épisode qu’elle décrit comme assez traumatisant – relire son témoignage. Cette influence de l’environnement pousse l’économiste Henrik Kleven, ayant étudié l’effet des “child penalties” dans plusieurs pays, à statuer que les normes sociales ont un plus grand impact sur les inégalités que les politiques publiques. Une conclusion qui ne fait pas l’unanimité.
« L’engagement dans une thèse est susceptible d’être pour les femmes (…) un facteur majeur de renoncement à la parentalité »
Manon Baheu et co-auteurs, Université Grenoble Alpes
Bouger la norme. En effet, « les politiques publiques peuvent accélérer le changement des normes sociales », expliquent Sofie Cairo et Valentina Tartari. La création au Danemark d’un congé de 11 semaines obligatoire pour chaque parent, réduisant celui des femmes au profit de celui des hommes, a fait bouger les lignes : « Au départ, certaines mères n’étaient pas contentes mais on observe aujourd’hui que les pères ont modifié leurs habitudes, par exemple en se levant la nuit pour s’occuper du bébé. » Des pères ainsi libérés de la pression des pairs : dans certains pays comme en Allemagne où ce congé n’est pas obligatoire, peu d’entre eux osent le prendre, par peur de subir les conséquences de la parentalité. « Ce n’est pas qu’une question homme-femme. L’image du “ideal worker” 100% dédié à son travail et disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 est encore très ancrée », regrette Isabel Torres – l’historienne Hélène Gispert nous en parlait également. Et le problème est identique pour les aidant·es qui doivent prendre du temps pour s’occuper d’un proche en situation de handicap ou en maladie longue.
Urgent d’attendre. Face à ces constats, beaucoup de femmes choisissent de reporter leur projet de maternité : parmi les 102 doctorantes de l’Université Grenoble Alpes interrogées par des sociologues pour cette étude disponible sur HAL, seules huit étaient mères à 30 ans. Soit un taux de fécondité de 78 pour 1000… contre 120 dans la population générale. « Même si l’échantillon observé est de taille réduite, les écarts sont tellement importants qu’on peut faire l’hypothèse que l’engagement dans une thèse est susceptible d’être pour les femmes, et donc probablement aussi pour les hommes, un facteur majeur de renoncement à la parentalité, ou au moins de report de la naissance du premier enfant, et donc de l’accès à la vie familiale », écrivent les auteur·es. Ajouter à cela que leurs amis n’ayant pas choisi la recherche ont de meilleurs salaires, certains doctorants estiment ne pas avoir la possibilité matérielle d’accueillir un enfant, ce qui peut créer un décalage avec leur environnement social.
« Dans un monde idéal, nous travaillerions dans des équipes plus grandes et structurées d’une manière où chaque personne serait remplaçable »
Sofie Cairo et Valentina Tartari, économistes
Dans le même bain. Vaut-il mieux attendre d’avoir un poste permanent avant de se lancer ? Hanna Le Jeannic avait hésité à sauter le pas durant son postdoc qu’elle a justement fait au Danemark, où les conditions sont plus favorables. Mais en France, les contrats ne permettent pas toujours de rattraper les mois perdus et l’immense pression des concours pèse sur les épaules des jeunes chercheuses. Aujourd’hui chargée de recherche au CNRS, elle vient d’avoir sa fille à 35 ans. Isabel Torres avait au contraire décidé d’avoir son premier enfant durant sa thèse. Cette question du meilleur timing revient souvent dans les webinaires qu’elle anime au sein de Mothers in science : « C’est un choix très personnel et il n’y a jamais de bon ou de mauvais moment… on s’adapte dans tous les cas. » Sachant que, si les précaires sont toujours très mal lotis, les permanents ne sont pas forcément à l’abri : « Qu’on n’oblige plus les enseignantes chercheuses titulaires à effectuer tout leur service d’enseignement avant de partir en congé maternité a été une bagarre syndicale gagnée il y a quelques années seulement [voir la circulaire de 2012, NDLR] », témoigne l’historienne des sciences Hélène Gispert. Sans parler des deadlines inflexibles des appels à projet que les mères n’ont aucune chance de rattraper si leur maternité tombe au “mauvais moment”.
Utopie concrète. La solution ? « Dans un monde idéal, nous travaillerions dans des équipes plus grandes et structurées d’une manière où chaque personne serait remplaçable. Ainsi, les projets ne s’arrêteraient pas du jour au lendemain parce qu’une personne doit s’absenter plusieurs mois », proposent les économistes Sofie Cairo et Valentina Tartari. Car que ce soit un·e doctorant·e ou un·e encadrant·e qui part en congé, la productivité du labo en pâtit. « Les collègues sont déjà débordés, ils ne peuvent pas forcément suivre nos doctorant·es durant notre absence », explique Hanna Le Jeannic. Elle-même a tenté de maintenir le rythme d’une réunion à distance par semaine mais la tâche s‘est avérée compliquée : « Les moments libres sont difficiles à prévoir… on a souvent un bébé dans les bras ». À l’instar de ce qui se fait au Royaume-Uni, elle aurait rêvé pouvoir s’appuyer sur un·e « postdoc senior » prenant le relais auprès de ses trois doctorant·es durant son congé et à son retour. Un retour qui ressemble à une « tornade » : un millier de mails non lus, des mauvais choix à rattraper… sans parler de la contrainte de devoir tirer son lait au labo pour les mères qui allaitent. « J’ai réalisé l’importance d’avoir une salle d’allaitement (…) Nous sommes en train d’en aménager une à l’UFR de physique de Jussieu », raconte Hanna Le Jeannic avant d’ajouter : « Malgré la fatigue, je n’ai jamais été aussi heureuse et j’ai plus que jamais de l’énergie pour militer. » Et pour faire de la science, évidemment.
