Votre ouvrage se nomme Sciences en crises, au pluriel. Quelles sont-elles ?
Depuis quelques années, nous sommes confrontés à une multiplicité de crises : écologiques, climatiques, sanitaires, sociales, réglementaires, politiques… La crise dont je parle ne se limite pas à une juxtaposition de ces enjeux, qui ne sont pour moi que la partie visible d’un problème beaucoup plus profond. Ce n’est pas une crise systémique mais un système de crises toutes reliées entre elles. Au cœur de ce système: la crise des représentations du monde dans lequel nous vivons, la crise des sciences modernes et leur incapacité à produire des connaissances qui ont du sens, qui nous relient au monde.
« Il faut repenser complètement le rapport entre sciences et société et donc nécessairement celui entre les sciences et la politique »
Les sciences modernes seraient donc “déconnectées” ?
Les savoirs scientifiques ont dévitalisé le monde, l’ont transformé en objet, en paysage, en ressources, en instruments de notre désir de maîtrise et de puissance. C’est encore le cas aujourd’hui, y compris dans les sciences “terrestres”. Quand vous modélisez par exemple le climat, ce qui vient nécessairement ensuite, c’est la volonté de jouer avec ce modèle… Et c’est ce qui donne naissance au désir de géo-ingénierie. Même si les scientifiques qui modélisent le climat et les promoteurs de la géo-ingénierie ne sont pas les mêmes, il y a une connexion profonde entre ces deux univers.
Faut-il produire moins de science mais une science radicalement différente ?
Que les choses soient claires, je suis scientifique et je suis très attaché à la production de savoirs, de connaissances, mais de connaissances dont on a réellement besoin aujourd’hui. A-t-on besoin d’avantage de précisions sur la modélisation de la catastrophe climatique ? Ou de mieux documenter la chute de la biodiversité ? Je ne pense pas. Les données sont déjà là et sont suffisamment effrayantes. Par contre, on a peut-être aujourd’hui besoin de plus de sciences humaines et sociales que de chimie, de biologie ou autres sciences “dures”. Nos façons actuelles de produire des savoirs ont une visée de plus en plus instrumentale et véhiculent une grande violence. C’est ce qu’on appelle l’économie de la connaissance. Ce dogme a réaffirmé la nécessité pour les scientifiques de se mettre au service d’un projet de société. Ce n’est pas un mal en soi, mais le projet en question promeut une façon toxique, injuste, suicidaire et stupide d’habiter ce monde. Si on veut lutter contre cette marchandisation de la connaissance et ses conséquences, il faut repenser complètement le rapport entre sciences et société et donc nécessairement celui entre les sciences et la politique.
« On se rend compte que cette quête du progrès est la cause même de la catastrophe que nous vivons »
Y a-t-il aujourd’hui une rupture entre ces deux mondes ?
Tant que nous étions tous engagés sous la bannière du progrès, œuvrant pour ce que l’on pensait alors être le bien de l’humanité, il n’y avait aucune divergence. Quasi tout le monde était d’accord sur ce projet de développement industriel, technique, économique… pas seulement les scientifiques et les politiques. Il y a évidemment toujours eu des résistances — on peut penser à Grothendieck (relire notre analyse)— mais elles étaient rares. Aujourd’hui, on se rend compte que cette quête du progrès est la cause de la catastrophe que nous vivons. D’un côté, les scientifiques documentent le rôle des politiques et des industriels dans cette catastrophe, ce qui ne plaît pas à ces derniers. De l’autre, ils se rendent comptent que la communauté politique poursuit un projet de plus en plus hors-sol et ne sert plus l’intérêt général. Il y a une rupture du pacte qui les unissait jusque là. Ce qui crée nécessairement des tensions : les scientifiques s’engagent et les politiques tentent de neutraliser leurs discours critiques en les qualifiant de « wokisme », d’extrémiste, de militant ou d’autres absurdités.
Pourtant, vous écrivez que les crises ne sont pas nécessairement une mauvaise chose…
Je vois la crise comme une opportunité, une épreuve douloureuse mais nécessaire : le moment où l’on est obligé de prendre conscience d’une situation, d’être présent et d’essayer d’y apporter une réponse. La crise aura des conséquences dramatiques mais il y en a déjà tellement… Les scientifiques — comme d’autres composantes de la société actuelle par ailleurs — sont déjà dans une souffrance terrible : qu’est-ce qu’on a à perdre à part quelques grands concepts comme l’autonomie, la liberté académique, qui sont aujourd’hui vidés de leur sens, si tant est qu’ils en aient jamais eu un ?
« Si nos alertes n’ont pas de prise sur la situation, c’est aussi parce que nous ne la comprenons pas »
Vous estimez donc que des concepts comme celui de liberté académique sont aujourd’hui obsolètes ?
Je conçois très bien qu’on ait envie que ces valeurs structurent notre communauté scientifique et éclairent la communauté humaine. La communauté scientifique se bat corps et âme pour les défendre depuis vingt ans mais empile échec sur échec. On peut faire le parallèle avec les interventions des climatologues sur les plateaux télé : les scientifiques — dont je fais partie — alertent le monde depuis des décennies mais l’échec de ces alertes est quasi systématique. Il faut en tirer les conclusions : il y a quelque chose dans notre façon d’agir, dans notre engagement, qui ne marche pas. On ne peut pas simplement répéter en boucle des grands mots d’ordre — comme avec Sauvons la Recherche ou Listen to the Science — ou pointer la responsabilité des politiques ou des industriels, ça ne suffit pas. Si nos alertes n’ont pas de prise sur la situation, c’est aussi parce que nous ne la comprenons pas. Il faut essayer d’intervenir autrement.
Votre discours n’est pas que théorique : vous vous êtes vous-même engagé sur de nombreux sujets. D’où vient cet engagement ?
On ne choisit pas de s’engager : les circonstances nous conduisent à mobiliser nos savoirs et nos compétences de scientifiques dans l’espace public. Dans mon cas, le premier électrochoc a été le plastique. En 2016 un groupe de parents d’élèves bordelais, dont je faisais partie, a découvert qu’en France, la plupart des enfants des classes primaires mangeaient des repas cuits dans du plastique, stockés dans du plastique, réchauffés dans du plastique, servis dans du plastique. L’ensemble des compétences et connaissances de parents inquiets a permis de révéler ce scandale sanitaire, d’établir un rapport de force avec les autorités publiques et in fine d’interdire l’usage de contenants en plastique pour la préparation des repas de nos enfants [loi EGalim, NDLR]. Mon engagement était celui d’un père scientifique. Mais tous les combats ne se soldent pas par une réussite. Je me suis également impliqué pour l’interdiction des nitrites en tant qu’additifs alimentaires, un sujet directement lié à mes travaux de recherche. Pour autant, ce travail d’expertise que j’ai mené n’a pas été suivi des décisions sanitaires attendues.
« J’ai annoncé au comité du Hcéres que je ne renouvellerai pas mon équipe et fermerai mon laboratoire »
Dans un contexte de compétition internationale, repenser entièrement le système scientifique est-il envisageable ?
C’est une question de choix personnels. J’ai eu il y a quelques mois l’évaluation de mon équipe de recherche et j’ai annoncé au comité du Hcéres que je ne renouvellerai pas mon équipe et fermerai mon laboratoire au 1er janvier de cette année. Je ne voyais pas de sens à continuer de produire des savoirs que je considérais comme artificiels dans des conditions de plus en plus douloureuses et ubuesques. J’ai choisi de suivre la direction exprimée par mes tutelles pour la recherche à venir : plus de liens avec les SHS, plus d’intégration des enjeux environnementaux… C’est pour cela que j’ai créé l’observatoire de l’azote avec l’objectif de mêler la production de connaissances, leur inscription dans des questions politiques et sociales et leur appropriation par les citoyens.
Pour décrire la fermeture de votre laboratoire, vous parlez de Kairos, c’est-à-dire du moment opportun pour bifurquer. Pourquoi ?
C’est sans doute la malhonnêteté de mon livre : je raconte mon histoire comme si tout s’était déroulé sans anicroches jusqu’à ce Kairos. La réalité est très différente : on est percuté par des situations et on fait avec. Je suis arrivé à cette décision après des burn-outs et beaucoup de souffrance — qui ne sont pas uniquement liés à de la maltraitance institutionnelle. Personne ne peut imaginer la façon dont un scientifique est attaché à la science. C’est une relation extrêmement forte vis-à-vis des savoirs, des collègues, des institutions, auxquels nous sommes loyaux. Quand on réalise que quelque chose ne marche pas, l’accepter est extrêmement douloureux. On ne l’accepte peut-être jamais vraiment.
« À force de vouloir neutraliser les valeurs [de la science], on en a fait des instruments de soumission massive »
Quid de la neutralité des scientifiques souvent brandie par les politiques ?
Le mythe n’a jamais vraiment bien tenu. Il n’y a pas de science qui soit dénuée de valeur. Mais à force de neutraliser ces valeurs au nom du progrès, on en a fait des instruments de soumission massive des scientifiques. Cet engagement se fait au quotidien, y compris lorsque l’on écrit une demande de financement. Quand j’apprends que mes enfants ont du plastique dans leurs assiettes, je réagis. Quand je réalise que les questions écologiques et climatiques sont la mère de toutes les batailles, je réagis. Quand je comprends que mon objet de recherche [l’azote, NDLR] engendre plusieurs centaines, voire milliers de morts par an en France, je réagis. Lorsqu’on s’engage aux côtés de collectifs comme Scientifiques en Rébellion, Atécopol (et bien d’autres), on comprend que l’on n’appartient pas uniquement à la communauté scientifique mais également à une multitude d’autres. Ces collectifs sont des expérimentations qui transforment en profondeur les relations entre sciences et politiques.
Des structures comme le Conseil présidentiel pour la science mis en place par Emmanuel Macron il y a quelques années sont-elles pertinentes ?
C’est l’aboutissement de la capture de la parole scientifique par un pouvoir politique de plus en plus centralisé, de moins en moins démocratique. Or une parole scientifique n’a de poids que si elle est démocratique. Si les politiques veulent entendre la parole scientifique, qu’ils arrêtent d’abord de détruire les organismes qu’ils ont créés à cet effet. Que ce soit l’Ademe, Santé publique France ou l’Office français de la biodiversité. Les experts scientifiques sont là mais ils choisissent de ne pas les entendre.
« Pour certains, je suis probablement l’idiot utile de Donald Trump »
Comment voyez-vous l’évolution de ces relations à l’aube de l’élection présidentielle de 2027 ?
Si en 2027, un gouvernement dont les intérêts ne sont pas ceux de la planète, du climat, de l’écologie arrive au pouvoir, le rapport entre sciences et politiques va se tendre encore plus, on le voit bien aux États-Unis. Mais il faut être clair : Donald Trump ne fait pas la guerre aux sciences, il fait la guerre à certaines sciences qui dérangent son agenda politique. Il en sera de même en France. Certains partis politiques attendent des scientifiques qu’ils soient utiles à leur projet de société et si un gouvernement d’extrême droite arrive au pouvoir, les scientifiques devront faire un choix : se conformer à cette identité ou non. Nous devons comprendre qu’avant d’être scientifiques, nous sommes citoyens.
Comment vos discours, très critiques, sont-ils perçus par vos collègues ?
Pour certains, je suis probablement l’idiot utile de Donald Trump — ou de tout autre politique similaire : un traître qui, en critiquant les sciences et les scientifiques, les condamne. Pourtant je le répète, comme tous mes collègues, je veux “sauver les sciences”. Pour cela, je pense qu’il faut les repenser radicalement, dans toutes leurs dimensions épistémologiques, éthiques, sociales, psychologiques… Je ne cherche pas à convaincre ou imposer une vision mais à créer la possibilité d’une discussion sur le statut du scientifique aujourd’hui. Au sein du collectif Scientifiques en Rébellion par exemple, les discussions sont extrêmement riches et vivantes, c’est ce qui permet de maintenir une réflexivité et au collectif d’évoluer. Il faut entretenir ces espaces de discussion et de réflexion qui pourront peut-être dans le futur servir l’ensemble de la communauté.
« La seule chose que l’on peut promettre aujourd’hui, ce sont du sang, de la sueur et des larmes »
Voyez-vous une solution concrète à ces crises aujourd’hui ?
Je ne prétends pas apporter de “solution” à ces crises. Je pense que le concept même de solution est à l’origine de tous nos problèmes. La seule chose que l’on peut promettre aujourd’hui, ce sont du sang, de la sueur et des larmes. Toute personne qui prétendrait l’inverse est un charlatan : la catastrophe arrive et nous ne l’éviterons pas. La vraie question est l’impact de cette catastrophe et la façon dont nos sociétés pourront y survivre, la façon dont nous pourrons protéger les plus vulnérables et sauver ce à quoi nous sommes attachés. Pour faire une comparaison volontairement provocatrice, imaginez un parallèle entre la catastrophe écologique et climatique et la montée de la barbarie nazie : pendant des années, les puissances occidentales ont pensé pouvoir la contrôler et l’endiguer. Ils n’ont pas voulu voir la catastrophe arriver, jusqu’à ce qu’elle soit là et que ce soit trop tard.
Il faut donc incarner ces crises ?
Dans le monde scientifique, les émotions sont un problème, une faiblesse : on veut être objectif, ne pas céder à la passion. Ça fait partie de notre apprentissage et cela nous a conduit à déserter le monde social. Nous avons privilégié pendant trente ans une forme d’engagement froid, distant, avec le succès que l’on connaît. Face à la catastrophe, les scientifiques sont de plus en plus submergés par leurs affects. Ce sont ces émotions qui m’ont mis en mouvement : elles peuvent générer une formidable transformation de notre communauté. Un scientifique habité par la connaissance qu’il porte ne peut pas cacher l’émotion que ce savoir — souvent lourd à porter — génère en lui. Et c’est précisément en partageant cette émotion (sa colère, son angoisse, sa détresse, ses espoirs…) qu’il aura plus de chances d’être écouté. La question n’est pas d’incarner les crises mais de ne pas refuser les émotions qu’elles provoquent. Elles nous seront nécessaires pour les traverser et inventer un monde plus digne et plus habitable.
