Anne Joulain : « Le présentiel, c’est notre cheval de bataille »

— Le 28 février 2024

La nouvelle présidente de la Commission permanente du Conseil national des universités (CP-CNU) devra-t-elle composer avec une très importante restriction de son budget sur fond de remise en cause du rôle du CNU ?

Les rumeurs vont bon train : confirmez-vous l’intention du ministère de diviser votre budget par cinq dans les mois à venir ?

Cette question budgétaire nous préoccupe — cela a été l’objet de notre première réunion avec le ministère le 18 janvier. Nous craignons évidemment une baisse, sans savoir quel en serait le montant. Mais les chiffres demandent à être vérifiés : nous allons en demander la confirmation à Pierre Mutzenhardt [directeur adjoint du cabinet de Sylvie Retailleau, NDLR] et à la Direction générale des ressources humaines (DGRH). Pour être transparente, nous n’avons pas de chiffres à ce stade, si ce n’est à l’oral. Il est par ailleurs probable qu’on veuille nous pousser au distanciel mais nous y tenons : les sessions doivent se tenir en très grande majorité en présentiel. Car les décisions que nous prenons sont importantes pour les collègues, notamment l’avancement de grade. Ces rumeurs ne m’inspirent pas confiance. Je ne ferais donc pas circuler de chiffres que je n’aurais pas recoupés ou consolidés. Nous attendons maintenant que le ministère se positionne.

« Notre travail ne peut pas être ramené à un avis consultatif  »

Anne Joulain

Les réunions du CNU devront-elles se tenir en visio pour économiser de l’argent, comme il en a été question pour les visites d’évaluation du Hcéres (nous vous en parlions en 2021) ?

Nous venons justement de discuter de l’aspect “distanciel” avec le Hcéres [l’interview a eu lieu le 21 février près des locaux du Hcéres, NDLR] qui a été incité à supprimer les visites en présentiel  pour l’évaluation des laboratoires et des établissements. À notre sens, un travail sérieux ne peut être mené que lorsque tout le monde est dans la même pièce pour discuter sur pièces des dossiers. En présentiel, donc. Nous avons dû expérimenter quelques sessions à distance pendant le Covid, cela nous a prouvé à quel point c’était insatisfaisant. Le présentiel, c’est notre cheval de bataille. Mais dans une actualité où des économies sont demandées à tous, l’ESR n’y échappe pas. 

Sylvie Bauer, alors présidente du CP-CNU, parlait en 2019 de « menace existentielle » sur fond de débats houleux de la loi de programmation de la recherche (LPR)… Votre existence est-elle toujours menacée ?

La situation lors du mandat précédent était extrêmement tendue avec les menaces que représentait la LPR. Mais le CNU reste toujours fragile : les établissements ne veulent-ils l’utiliser que comme une instance d’évaluation, sans pouvoir décisionnaire ? C’est sur cette question cruciale que nous souhaitons nous battre. On entend parler en permanence « d’acte 2 de l’autonomie des universités », le président actuel de France Universités [Guillaume Gellé, président de l’université de Reims, NDLR] pousse à plus d’autonomie sur les ressources humaines… le maintien de notre pouvoir décisionnaire est donc sur la table. Que l’on travaille beaucoup et sérieusement convient à tous mais que faire de nos avis ? Là est la question. Nous souhaitons que la prise de décision soit faite en session par les rapporteurs et non sur la base d’une simple note par les chefs d’établissement. Il n’y a pas de volonté claire de dissoudre le CNU aujourd’hui. 

« Si une exception est bénéfique, pourquoi ne pas la préserver ? »

Anne Joulain

Les présidents d’université sont-ils unanimes sur la question ?

Le modèle de la RIPEC C3 [rafraichissez-vous la mémoire, NDLR] préfigure le souhait des chefs d’établissement : un travail de notre part ramené à un avis consultatif. Les présidents d’université ne parlent pas tous d’une même voix, certes, mais France Universités, tout comme Udice [représentant les universités de recherche “intensive”, NDLR] prônent l’autonomie sur la gestion des ressources humaines et ils sont les interlocuteurs privilégiés du ministère. France Universités a d’ailleurs salué le discours d’Emmanuel Macron le 7 décembre dernier alors le président de la République a très clairement évoqué la question des statuts et l’acte 2 de l’autonomie. Or les statuts existent précisément pour que les chefs d’établissement ne puissent pas faire ce qu’ils veulent dans leur coin. Emmanuel Macron a-t-il l’intention de les faire éclater ?

Quel mal y a-t-il à ce que vos avis deviennent consultatifs ?

On voit les difficultés qu’il y a à procéder ainsi avec le RIPEC [la décision finale revient aux établissements dans ce cas, rafraîchissez-vous la mémoire, NDLR]. Tout le monde travaille beaucoup pour un système qui n’est pas satisfaisant. De notre point de vue, 90% des collègues que nous évaluons sur les trois volets de leur métier méritent cette prime mais seuls 45% l’auront… On a pu nous reprocher d’être trop généreux avec le RIPEC mais les critères finaux et l’enveloppe budgétaire nous échappent. Il y a décidément un problème de méthode, au-delà du fait que son principe même nous dérange. Nous devrions pouvoir y calquer notre méthode sur l’avancement de grade, même si je serais surprise que cela soit accepté vu le contexte politique.

« Notre travail devrait être mieux connu »

Anne Joulain

L’historienne de l’ESR Emmanuelle Picard (que nous avions interviewée) pointe que le CNU est une exception française. Peut-elle perdurer ?

Si cette exception est bénéfique, pourquoi ne pas la préserver ? Je ne suis pas friande des autres modèles de l’enseignement supérieur, qui reposent beaucoup sur la précarité et l’éclatement. Tant mieux si nous sommes les seuls à procéder ainsi, le fait que nous soyons les seuls n’est pas un argument pour changer. La France est par ailleurs une exception sur d’autres sujets. Nous ne sommes pas là pour défendre notre existence mais pour justifier de notre utilité auprès des collègues ; l’existence de cette “double voie” résout de nombreuses difficultés dans les établissements. Nous sommes les spécialistes des disciplines et de leur diversité et représentons l’unité au niveau national des enseignants chercheurs. Si nous ne le faisons plus, qui le fera ? 

Le taux de vote aux élections du CNU témoigne-t-il d’une désaffection ou au contraire d’un regain d’intérêt ?

Nous notons cette année un record de participation — au moins depuis que les chiffres sont connus — au-delà de 50%. Le score n’est pas meilleur aux législatives, par exemple. C’est une reconnaissance de la qualité de notre travail. L’attaque du CNU lors du dernier mandat que nous évoquions plus tôt a certainement contribué à remobiliser les collègues [une pétition de soutien avait recueilli près de 6000 signatures en 2022, NDLR]. Nous sommes devenus alors un vrai sujet de débat. 

Votre travail est-il suffisamment visible ? Votre site n’en fait que peu mention et les motions des sections CNU sont diffusées de manière éparse.

Notre site devrait être largement remis à jour mais nous n’avons pas la main dessus. Notre travail devrait être mieux connu. Les jeunes collègues découvrent souvent l’étape de la qualification trois semaines avant la date limite ; arriver à notre site relève parfois du miracle. Mais nos moyens sont très limités et c’est un de mes chantiers pour mon mandat. 

« Les CPJ sont une bonne méthode pour mettre le feu dans un laboratoire »

Anne Joulain

Le CNU ne devrait-il pas rendre obligatoire la remise d’un avis circonstancié en cas de refus ? Ce qui ne semble pas être le cas aujourd’hui.

Je serais favorable à ce que l’avis circonstancié soit systématique et que les statistiques soient publiques mais il nous faut le bon outil pour le faire. Les CNU possèdent une charte de déontologie, des critères qui peinent à être connus. Les avis négatifs sont motivés pour la qualification, tout comme pour l’avancement de grade. Nous fournissons également des statistiques et un rapport d’activité. Pour la C3, l’avis circonstancié n’est pas obligatoire mais Galaxie nous oblige à tous les rentrer à la main. 500 avis à rentrer à la main en une semaine, c’est ubuesque. En un mot, donnons-nous les moyens de le faire correctement. Je souhaite que la prochaine refonte de Galaxie [qui s’échelonnera entre 2025 et 2026, NDLR] nous permette de porter nos demandes pour que l’outil soit adapté à notre pratique ! Il faut notamment que nos recommandations soient mises en avant de manière claire. Nous n’avons pas été sollicités pour le cahier des charges.

Qu’en est-il enfin de l’expérimentation de rendre la “qualif” facultative pour les maîtres de conférences ?

À titre expérimental, les établissements pouvaient se passer de la qualification pour devenir MC mais ils ne s’en sont pas emparés : les taux ne varient pas cette année. Les candidats continuent de considérer qu’il s’agit d’une étape symbolique importante pour entrer dans le métier. En revanche, la très grande majorité des maîtres de conférence ne passent plus par l’étape de la qualification pour devenir professeur, même si l’HDR est toujours nécessaire : le chiffre a été divisé par quatre [suite à la loi de programmation de la recherche, NDLR]. On parle beaucoup de simplification mais l’ajout de nouveaux statuts [comme les Chaires de professeur junior, NDLR] ne simplifie en réalité rien. Je vais le dire de manière un peu brutale : pour mettre le feu dans un laboratoire, les CPJ sont une bonne méthode, qui procède par division et hiérarchisation. Je souhaite donc un bilan de cette opération, notamment sur l’égalité femmes hommes.

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