La salle d’audience du Cneser disciplinaire est inhabituellement pleine en ce 21 janvier. Il faut avouer que le dossier du jour est particulier. Particulièrement long, déjà : « Plus de 9000 pages », entend-on dans les travées. Particulièrement original aussi : à la table des accusées, Mme X, maître de conférence à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, une « artiste-chercheuse » comme elle se présente auprès des juges. À ses côtés, son avocat est sur le qui-vive, vêtu de sa robe noir. Tout l’enjeu de cette audience est de déterminer si oui ou non, Mme X s’est rendue coupable « de manquements graves et répétés à la déontologie universitaire ».
« Je voulais traduire le langage des plantes avec des mots humains »
Mme X.
Tree to tree. L’intéressée se présente succinctement : elle a grandi en Russie où elle a étudié l’art tout en gardant un lien étroit avec les sciences. Après une dizaine d’années aux États-Unis — où elle effectue notamment son doctorat — elle s’installe en France au début des années 2000 pour occuper le poste de maître de conférences qu’elle occupe toujours aujourd’hui. Son sujet d’étude alors : le “bioart”, une forme d’art qui investit le vivant et se traduit par la création de dispositifs pour rendre visible les capacités « souvent méconnues », selon elle, des arbres comme leur capacité à communiquer et interagir entre eux. Des « travaux innovants », décrit-elle — « pionniers » même, abonde son avocat à plusieurs reprises — qui lui ont valu d’être exposée dans de nombreux musées internationaux. En 2019, son sujet d’étude « évolue » pour « traduire le langage des plantes avec des mots humains ». Si ses travaux ont une importance si particulière, c’est parce qu’ils sont en réalité au cœur d’une partie des griefs du dossier étudié aujourd’hui.
Liste de course. Visée depuis 2022 par une procédure disciplinaire, l’enseignante-chercheuse a été sanctionnée en juin 2023 par son établissement à la « peine » la plus sévère : la révocation. Une décision dont elle fait aujourd’hui appel devant le Cneser disciplinaire, la considérant « disproportionnée ». De mémoire de chroniqueuse, rares pourtant sont les dossiers aussi chargés. « Appropriation d’une idée forte et novatrice présentée dans la thèse d’une étudiante, exploitation à leur insu du travail de ses doctorant·es, manquement graves et répétés à l’intégrité scientifique, présentation de façon insincère de ses travaux dans son CV, association de plusieurs collègues et doctorants à un projet de recherche sans les en avertir et utilisation des fausses lettres de recommandations »… La liste énoncée en début d’audience n’en finit plus.
« Il y a une appropriation évidente » des idées de la doctorante »
Le représentant de l’université
Les sept erreurs. D’emblée les juges s’engouffrent dans les recoins du dossier qui tente de reconstituer les torts de la soixantenaire à la silhouette fluette et l’air égaré qui se tient devant eux. D’une voix calme et assurée, l’accusation, en l’occurrence le représentant de l’université remonte à la genèse du dossier, en 2020. Mme Y, alors en thèse auprès de l’artiste-chercheuse, signale « une reprise de ses travaux sans mention de son nom » par son encadrante. Aux yeux de l’établissement, le plagiat fait peu de doute [relire notre enquête en deux parties sur le plagiat ici et là]. Avant la soutenance de thèse de Mme Y en décembre 2018, la chercheuse travaille sur la communication entre espèces végétales quand la doctorante cherche à traduire en langage humain les signaux émis par les plantes. « La bascule des travaux de Mme X s’opère étonnement après la présentation publique des travaux de Mme Y ».
Pile ou face. Dès 2019, lors d’un séminaire, puis en 2020 lors d’une remise de prix à Nice, Mme X aurait annoncé sa volonté de traduire le langage des plantes pour tout un chacun. « Une appropriation évidente » des idées de la doctorante seulement quelques mois après sa soutenance, pointe le représentant de l’université. Du côté de la défense, l’accusation est infondée. Mme X aurait entamé des recherches sur le sujet bien avant sans « avoir échangé au préalable avec sa doctorante ». De plus, la traduction du langage des plantes proposée par Mme Y n’était qu’une infime partie de ses recherches, « une idée très peu développée et basée en grande partie sur des travaux de Mme X ». Mme X dépeint ensuite une thésarde « fragile » et « peu sociable » avec qui elle avait pourtant une relation « de confiance » mais qui s’est fait « monter la tête » par certains collègues de son laboratoire au sein duquel elle décrit une ambiance « très difficile ». C’est cette « forme de harcèlement » qui la pousse à demander une protection fonctionnelle, qu’elle obtient.
« [Le mari de Mme X] n’a en aucun cas ce statut de professeur des universités »
Le représentant de l’université
Déguisement. Les juges prennent note mais en quelques secondes passent à un autre sujet. Ce n’est plus aux travaux de sa doctorante que les juges s’intéressent mais à l’usage supposé par Mme X de fausses lettres de recommandation en 2018. La première fois dans le cadre d’une demande de financement : « une attestation d’employeur », pointe Mme X, réalisée sur un papier à en-tête de l’établissement que la mise en cause affirme avoir obtenue des mains d’un collègue qui lui « ne se souvient pas » de l’avoir signée, précise le représentant de l’université, qui enfonce le clou. La deuxième est encore « plus étrange » : une lettre de recommandation « toujours sur le papier [à en-tête] de l’université » pour une résidence en Nouvelle-Zélande signée des mains de son mari vantant le sérieux scientifique de Mme X « en qualité de professeur des universités en poste à Paris 1 ». Le problème ? Ce dernier « n’a en aucun cas ce statut », pointe l’université. Sous le feu roulant des questions des juges, Mme X cherche le regard de son avocat.
Qui est qui ? À cette deuxième lettre de recommandation, « il n’y a aucune explication rationnelle : on ne sait pas comment elle est arrivée là » affirme-t-il, visiblement embêté. Les juges restent dubitatifs. Pour quelle raison le conjoint de Mme X aurait-il glissé secrètement cette lettre dans un dossier de candidature ? Et la seule explication que l’avocat envisage — « pour lui nuire ? » — ne semble pas les convaincre davantage. « Il devient difficile de croire à de simples erreurs », pointe un juge. D’autant qu’à ces faits, il faut ajouter les fausses informations présentes dans certains de ces CV ou ses différentes biographies. Parmi elles : un prix dont elle n’a pas été lauréate ou le fait qu’elle semble détenir plusieurs doctorats. Ce dernier point l’avocat le justifie par une « confusion sur la nomenclature de l’HDR » et « des règles différentes entre la Russie, les États-Unis et la France ». Une justification que les juges ne semblent pas prompts à entendre puisqu’ils rappellent que Mme X « est arrivée en France il y a plus de vingt ans ».
« C’est un manque de rigueur dans le suivi des documents administratifs »
L’avocat de Mme X.
Phobie administrative. Mais à mesure que le temps passe, la liste de faits reprochés à Mme X s’allonge. Les juges s’interrogent sur son utilisation d’une maquette « réalisée de A à Z par une doctorante » pour un de ses ouvrages « sans la créditer… encore une fois ». Mme X l’admet mais souligne avoir rectifié immédiatement son erreur lorsqu’elle lui a été signalée. Les juges mentionnent ensuite un appel à projet pour lequel elle « associe un collègue et une doctorante sans les avertir ». Si la chercheuse ne nie pas, elle se prévaut pour autant d’un accord oral « dont elle seule se souvient », pointe l’université. Une fois l’ensemble des faits exposés, un juge interroge : quel regard porte-t-elle sur l’intégrité scientifique ? Elle qui encadre pourtant de nombreux doctorants, tenus depuis quelques années « de réciter le serment des docteurs [nous vous en parlions, NDLR] » à la fin de leur soutenance.
Au champ de déshonneur. « J’ai fait des erreurs d’inattention », insiste Mme X, qui sont pour la plupart « en ma défaveur ». Son avocat bataille, ses épaisses lunettes noires dans la main et reconnaît « un manque de rigueur dans le suivi des documents administratifs » mais nie formellement toute erreur « volontaire » de la part de sa cliente. « Mme X ne semble tirer aucune leçon, les faits sont reproduits et aggravés au fil des années », conclut le représentant de l’université. Il n’en démord pas, le préjudice pour l’établissement « est immense » et « témoigne d’une indignité définitive incompatible avec son métier », justifiant ainsi une révocation. Mme X et son avocat plaident quant à eux la relaxe. Après 2h30 d’audition, ne reste plus qu’aux juges à réétudier à huis clos ce dossier décidément pas comme les autres.
* L’article sera actualisé avec le verdict des juges lorsque celui-ci sera publié.
