Julien Aubert : « On ne peut pas interdire ces sujets à des élus »

— Le 2 décembre 2020
La proposition des députés LR Julien Aubert et Damien Abad de créer une mission d’information sur « les dérives intellectuelles idéologiques dans les milieux universitaires » a soulevé de nombreuses critiques. Elle est en lien avec les précédentes déclarations de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » à l’université.

La commission d’information que vous appelez de vos vœux verra-t-elle le jour ?

Richard Ferrand [président de l’Assemblée nationale, NDLR] s’en est lavé les mains, il a transmis notre demande la commission des Affaires culturelles, dont je ne suis pas membre. Je doute du fait qu’ils accèderont à une demande qui vient de l’opposition. Quant à la raison d’être de cette commission, le sujet a déjà beaucoup fait parler de lui par la bande ou par tribunes interposées dans les médias, il aurait été intéressant d’éclairer la représentation nationale pour le caractériser. Pour l’instant, on ne veut pas prendre la température.

Les réactions ont été unanimes pour condamner la création de cette commission…

J’ai personnellement reçu nombre de mails de professeurs, y compris de Français installés à l’étranger, et d’étudiants. Il y a un décalage entre ces réactions et les témoignages que j’ai reçus. J’ai déjà présidé des missions d’information [sur les blockchains, notamment, NDLR] mais étant non spécialiste du monde universitaire — je suis magistrat à la Cour des comptes —, j’ai été surpris par ces réactions immédiates devant une “simple” mission d’information, certains ayant crié au « fascisme», au « MacCarthysme » ou encore pointant l’incompétence des députés.

Un amendement finalement rejeté a failli restreindre les libertés académiques aux « valeurs de la République », votre démarche ne va-t-elle pas occulter certaines thématiques de recherche ?

La lettre que j’ai signée n’a pas toujours été relayée correctement : son objet premier était la « cancel culture » ou l’ostracisation, l’importation de thèses américaines empêchant le débat dans certaines universités. Nous l’avons ensuite élargi à « l’islamogauchisme », qui n’est venu qu’après. Nous voulions analyser d’éventuels points de convergence. Ma démarche concernait au départ plutôt les étudiants que leurs professeurs. Une mission d’information par définition ne présente pas de risque, ce n’est pas un projet de loi. Mais la logique qui voudrait qu’on fasse des recherches sur la théorie du genre ou le néoféminisme et d’en faire la promotion auprès de ses étudiants, je la réprouve totalement. Ce sont deux sujets distincts : il faut un pluralisme académique pour que, par exemple, le catholicisme social dans les campagnes puisse être étudié tout comme le néoféminisme américain et que la culture de l’ostracisme n’empêche pas les débats.

Avec la mort de Samuel Paty, était-ce vraiment le bon moment pour mettre le sujet sur la table ?

Il est rare qu’on s’occupe de tels sujets en temps calme. Avec des raisonnements comme ça, on ne ferait jamais d’enquête sur le Covid ou sur les violences policières. Le sujet doit intéresser les acteurs pour être traité. Mais je comprends que l’université soit bouleversée pour d’autres raisons, y compris à cause du manque de moyens. On m’a également signalé des mouvements identitaires. Mais on ne peut pas interdire à des élus de s’occuper de ces sujets, l’université n’appartient ni aux élèves, ni aux présidents, c’est un service public qui appartient aux Français. L’autonomie des universités n’est pas leur indépendance.

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