Les scientifiques sont-ils tous de gauche ?

Pour bon nombre, l’orientation politique — voire le militantisme — des chercheurs ne fait aucun doute, politiques en tête. Une poignée d’études tentent de répondre à cette question.

— Le 18 mars 2026

La recherche académique est-elle de gauche ou de droite ? La question n’est pas nouvelle et la réponse, au-delà des clichés, est moins évidente qu’elle n’en a l’air. Sujet de « niche » pour les politologues, la communauté scientifique n’est pas non plus la cible des sondeurs (Ifop, Ipsos et consorts) lors des grands rendez-vous électoraux, contrairement à pêle-mêle les chasseurs, les professeurs des écoles, etc. Seule une poignée d’universitaires se sont en réalité penchés sur le sujet, dont l’incontournable sociologue Pierre Bourdieu dans son ouvrage Homo academicus (Ed. de Minuit, 1984) . Son collègue Jacques Bouveresse a pu en dire que, de toute l’œuvre pourtant très commentée du scientifique, il en était l’opus « le plus contesté et est apparu comme le plus scandaleux » – c’était en 2003 dans Les actes de la recherche en sciences sociales. Rien d’étonnant néanmoins si l’on pense que Pierre Bourdieu a tenté de lever un pan du voile sur ceux dont c’est le métier… en n’évitant aucun sujet qui fâche.

« Contrairement à la population dans son ensemble, plus les universitaires sont riches, plus ils sont de gauche »

Raul Magni Berton et Abel François

Le petit doigt. Parmi eux, le positionnement politique des universitaires que Bourdieu a déduit d’un « indice cumulé (…) s’appuyant sur les prises de position notoires, notamment au travers de l’examen des comités de soutien à François Mitterrand ou Valéry Giscard d’Estaing » ou « le fait de soutenir publiquement la cause de Robert Flacelière », ce directeur de l’École normale supérieure qui, en plein mai 68 avait remis sa démission pour dénoncer la mainmise d’étudiants « gauchistes » — ce sont ses termes — sur l’établissement qu’il dirigeait et s’était attiré publiquement le soutien d’universitaires que Pierre Bourdieu classe de ce fait parmi les « traditionalistes ». Ces proxys ne lui avaient pas permis de tirer de conclusions quantitatives sur la question, malgré de fines analyses forcément bien informées. Dans un autre développement, il estimait tout de même que « les professeurs de sciences semblent pencher légèrement vers la gauche. Contrairement à la représentation commune, les professeurs des facultés des lettres et sciences humaines se situent sans doute, globalement, moins à gauche ». Quant aux professeurs de médecine, ils se situeraient « presque tous au centre ou à droite ». Rien de définitif néanmoins et ses conclusions remontent à plusieurs dizaines d’années.

Photo de classe. Retranché derrière une neutralité de bon aloi, la communauté scientifique rechignerait-elle à être étudiée par ses pairs ? Il existe pourtant des travaux — une poignée — permettant d’apporter des réponses précises, dont ceux du politologue Raul Magni Berton (Université catholique de Lille) et l’économiste Abel François (Sciences Po Strasbourg) : « Je me suis intéressé au sujet après la lecture d’un article de Robert Nozick [philosophe états-unien du libertarisme, NDLR] qui se posait la question de savoir pourquoi les universitaires sont anticapitalistes. J’ai voulu tester son hypothèse », explique le premier. Ce que les deux chercheurs ont fait dans un ouvrage baptisé Que pensent les penseurs ? (Ed. PUG), publié en 2015 et passé largement inaperçu dans l’académie, si l’on excepte une poignée d’interviews. Levons tout de suite le suspense, les conclusions des auteurs sont claires : « L’académie est orientée à gauche de manière très marquée sur la période récente. Dans le monde occidental, on ne trouve jamais le contraire, avec néanmoins quelques nuances en fonction des pays ».

« Le commerce des lettres (…) remplirait la France de chicaneurs plus propres à ruiner les familles particulières et à troubler l’ordre public qu’à procurer aucun bien aux États »

Le Cardinal de Richelieu

Ordre public. Dans un monde où la liberté académique — Argentine, USA… — semble se réduire comme peau de chagrin et où les accusations d’islamogauchisme (relire notre analyse) ou de “wokisme” volent bas, la question est sensible surtout du côté des sciences sociales. Accusées par Emmanuel Macron de « casser la République en deux » lors des heurts suivant la mort de George Floyd aux USA en 2020, ces disciplines sont dans le viseur des politiques, tout particulièrement à droite du paysage politique. On rappellera aussi les propos de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Frédérique Vidal à propos d’une académie « gangrénée » par le militantisme au micro de Jean-Pierre Elkabbach en 2021 (relire notre analyse). Et la donne n’est pas récente puisque dans son testament politique en 1688, le cardinal de Richelieu estimait que « le commerce des lettres (…) remplirait la France de chicaneurs plus propres à ruiner les familles particulières et à troubler l’ordre public qu’à procurer aucun bien aux états ». Une citation relevée par le chercheur Julien Gossa  dans cette récente note sur l’éduscepticisme.

Cécité collective. En somme, si tous semblent prendre pour fait acquis que les scientifiques sont des trublions de gauche, ils le font au “doigt mouillé” pour notre pays, alors qu’une littérature significative existe dans les pays anglo-saxons. Celle-ci montre d’ailleurs sans grande surprise un tropisme démocrate marqué dans l’académie aux USA, par exemple. Or dans l’Hexagone, même pour des chercheurs spécialistes, la sociologie politique des scientifiques est très largement un point aveugle : « Il n’y avait pas d’étude en France sur le positionnement politique des scientifiques quand ils [Raul Magni Berton et Abel François, NDLR] ont lancé leurs travaux. Et il me semble que ce sujet reste peu investi », analyse Catherine Guaspare, ingénieure d’étude CNRS au Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne. Le magazine Nature s’était penché sur le vote des chercheurs en 2017 : un sondage à la cantonade auprès de 173 collègues avait montré une adhésion majoritaire à Emmanuel Macron, devant Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, et très loin devant François Fillon ainsi qu’un soutien négligeable à la candidature de Marine Le Pen. 

« Le principal constat est que les universitaires se positionnent beaucoup plus à gauche que l’ensemble de la population »

Raul Magni Berton et Abel François

Reader’s digest. Venons en au fait : quels résultats montrent les travaux d’Abel François et Raul Magni Berton ? « Nous avons procédé à un sondage auprès de 2000 universitaires et chercheurs des organismes, ce que personne n’avait fait en France à part un premier travail La misère des intellectuels (Ed L’Harmattan) de ma part en 2003 », détaille le second. Un sondage qui explore, c’est son originalité, les différences de positionnement politique au sein des différentes disciplines. Pour les généralités, les voici résumées lapidairement : « Le principal constat est que les universitaires se positionnent beaucoup plus à gauche que l’ensemble de la population (…) 52 % d’entre eux se placent entre 1 et 3 [sur une échelle d’auto positionnement de 1 à 10, NDLR], alors que dans la population française il faut aller jusqu’à la position 5 pour regrouper une majorité ». Les explications sont plurielles : l’appartenance à la fonction publique ainsi qu’une forme de prolétarisation, « étant parmi ceux dont le revenu est relativement faible, compte tenu de leur niveau de diplôme ». Il faut ajouter à ce tropisme de gauche une forte défiance envers l’économie de marché et un athéisme — dont l’étude a fait l’objet de travaux à part des mêmes auteurs — presque trois fois plus important que dans le reste de la population française. Dernière caractéristique un peu détonante : « Contrairement à la population dans son ensemble, plus les universitaires sont riches, plus ils sont de gauche ».

Tous ensemble, hé. L’examen par discipline est également instructif pour les auteurs, qui détectent que celles « dans lesquelles la pratique scientifique est absente (c’est-à-dire où l’on n’utilise ni formalisation mathématique, ni observation empirique), à savoir langues et littérature, droit et autres sciences humaines qui comprennent, entre autres, la philosophie et la théologie, affichent les moyennes parmi les plus à droite ». Quant aux sciences sociales, oui, elles se situent plus à gauche que le reste des scientifiques puisqu’en leur sein « au moins 80% des répondants se placent à gauche, ce qui n’est vrai pour aucune des sciences dites fondamentales », relatent les chercheurs. Parmi les sciences sociales, « ce sont les économistes qui sont le plus à droite ». À la plus difficile question de savoir ce qu’est « être de gauche », surtout par les temps qui courent, le rattachement à des valeurs telles que « le libéralisme politique, l’égalitarisme, l’étatisme, l’antinationalisme et l’anti-autoritarisme » semblent être les critères les plus valides. Autant de convictions chamboulées par la vague illibérale qui a déferlé l’Europe et le monde ces dernières années.

« On peut se demander si les conclusions auraient été similaires en intégrant des populations de scientifiques restées en dehors de l’enquête, comme ceux du secteur privé »

Catherine Guaspare, Gemass

Winter is coming. En pratique, à la question de savoir de quelle manière distribuer des sacs de sel de déneigement quand une tempête survient, 74% des répondants à l’enquête choisissent de les confier à une autorité publique qui serait en charge de leur distribution au prix initial d’un euro, seul 3% choisissant de les garder par devers eux en doublant le prix, en bons capitalistes. « Les universitaires sont donc fondamentalement séduits par un État fort, qui distribue les biens et contrôle les recrutements », notent les auteurs. « L’université elle-même est très mondialisée aujourd’hui, les scientifiques écrivent dans des revues internationales. Quand on pose la question de la mobilité des personnes, des capitaux et des biens, les universitaires soutiennent la première mais pas du tout la seconde. Ce n’est pas une attitude antimondialiste par essence mais plutôt anti marché », analyse a posteriori Raul Magni Berton. Bien entendu rien n’est parfait en ce bas monde : « On peut se demander si les conclusions (de cette enquête) auraient été similaires en intégrant des populations de scientifiques restées en dehors de l’enquête, comme ceux du secteur privé, qui dépassent en nombre ceux du public [et de loin, puisqu’ils sont deux fois plus nombreux dans le privé, NDLR], ou encore les académiques des disciplines médicales [absents de l’enquête de Raul Magni Berton et Abel François pour des raisons techniques, NDLR]. L’enquête fait aussi l’impasse sur les personnels de soutien à la recherche (ingénieurs et techniciens) », commente Catherine Guaspare.

Le monde et vous. En bref, les universitaires seraient-ils en grande partie conformes aux clichés que les politiques — et les citoyens dans une moindre mesure — se font d’eux ? Les choses peuvent vite changer : « L’académie a pu être à droite, notamment dans les années 1920, même si il n’y a pas eu d’enquête à l’époque pour le prouver », témoigne Raul Magni-Berton, qui ajoute qu’un « certain nombre de métiers créent leur propre bulle, ce n’est pas spécifique de l’académie, même si certains traits sont très marqués par rapport au reste de la population ». Des traits qui le sont certainement encore plus depuis la recomposition politique des quinze dernières années, avec notamment en France, l’installation du Rassemblement national comme parti de pouvoir : « Mon impression est que les résultats que nous avons trouvés en 2011 seraient très certainement similaires aujourd’hui (…) ce qui ne veut pas dire qu’ils ne pourront évoluer par la suite », suppute Raul Magni Berton. En bref, dans une société qui se droitise, les universitaires se retrouvent déportés encore plus à gauche de l’échiquier politique, ce qui ne va pas leur faciliter la tâche dans les mois à venir.

« La différence entre un scientifique et un politique est en réalité très faible »

Bruno Latour, Sociologue

Punks à chiens. « Les partis de droite se sentent lésés par l’Université mais pas par toutes les disciplines notamment pas par la physique ou les mathématiques, alors qu’elles sont majoritairement à gauche », témoigne le sociologue. Les attaques politiques envers les « punks » des campus font de fait florès et pas qu’en France. On peut notamment citer ce rapport de 2024 du Think tank Legatum, proche de l’extrême droite anglaise, qui pointe une censure et une autocensure déclarées par les 11% d’académiques de droite aux USA, au Royaume-Uni, au Canada ou en Australie. Si les résultats semblent plausibles pour Raul Magni Berton, leurs conclusions à propos de « menaces » sur la liberté académique déraillent : « Ils partent de l’idée que, si les universitaires se censurent, c’est qu’il y a un problème de liberté académique. Cela est absurde car la carrière universitaire dépend des jugements des collègues (…) La liberté académique signifie qu’on ne doit pas être sanctionné pour les contenus de nos enseignements ou recherches, en dehors que pour des raisons strictement scientifiques. Et c’est ce qui se passe. Jamais un universitaire n’est désavantagé « parce qu’il est de droite » ». 

Laisse venir. Surtout qu’électoralement, l’avenir ne semble à tout point de vue pas rose, sans mauvais de jeu de mot. Avec des convictions et des réseaux nettement ancrés à gauche, à l’exception des Républicains en France, l’académie aura fort à faire en cas de vote à l’extrême droite en 2027 (relire notre interview de Jérôme Heurtaux). Les collègues italiens, belges, néerlandais et, à plus forte raison, étatsuniens en savent quelque chose depuis quelques années. Nous laisserons le mot de la fin au sociologue Bruno Latour, qui écrivait en 1994 dans Le métier de chercheur (Ed. Quae) que « la différence entre un scientifique et un politique est en réalité très faible. Le politique va représenter des humains alors que le scientifique, si bizarre que cela puisse paraître de prime abord, va représenter des non-humains ». Pas sûr que les principaux intéressés en soient convaincus eux-mêmes. 

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